‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 5)Chapitre 175 sur 195 · LIVRE YINGISHIIITlèME · texte numérisé non relu

LIVRE YINGISHIIITlèME

sai qu'il se pouvait bien £aire que, quoique blessé à mort , il lui restât encore quelque peu de vie ; et mon esprit embrassant avidement cette faible lueur d'espérance et de consolation : a Qu'on me « donne mes habits et mes bottes , dis-je à ceux « qui étaient autour de moi; qu'on me fasse seller « de bons chevaux, car je n'irai point en carrosse; « et que tous mes gentilshommes se tiennent « prêts pour m'accompagner ; je veux aller voir c ce qui en est. » Je n'avais dans ce moment que deux ou trois de mes domestiques auprès de moi , tous les autres , venant que mon indisposition m'empêcherait de sortir de tout le reste du jour , et même de m'habiller , s'étaient dispersés en différens endroits; mais le bruit de la blessure du roi , qui ne tarda pas à être répandu dans tous les quartiers de la ville, les avait presque tous ramenés avant que je fusse à cheval ; et avec eux un si grand nombre d'autres personnes qui m'étaient particulièrement attachées, qu'avant que je fusse vis-à-vis la maison de Beaumarchais, j'avais déjà plus de cent chevaux à ma suite ; et en peu de momens ma troupe se trouva encore grossie de plus de moitié , parce qu'à mesure que je m'avançais, je rencontrais quelques-uns des fidèles serviteurs du roi qui venaient me trouver pour savoir de moi le parti qu'ils avaient à prendre dans cette triste conjoncture. JUi con-

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sternation et le deuil public ^ furent une preirre combien ce prince était tendrement aimé danft sa capitale. C'était quelque chose de véritaMe^ ment touchant, que de voir en combien de ma-

• La description qu'en fait Péréfixe, p. 41 5, est tqut-à-fait touchante. << Quand le bruit de cet accident si tragique , dit-il , « fut épandu par tout Paris, et qu'on sut assurément que lé « roi, qu'on ne croyait que blessé ^ était mort, ce mél^ige « d'espérance et de crainte, qui tenait cette grande ville en « suspens , éclata tout d'un coup en de hauts cris et en de fu- « rieux gémissemens. Les uns devenaient immobiles et pâmés « de douleur; les autres couraient les rues tout éperdus; plu- « sieurs end^rassaieol leurs amis, sans leur dire aatre chose « sinon, ehl qu^l malheur î Quelques*uns s'enfermaient daos a leurs maisons; d'autres se jetaient par terre. On voyait des a femmes échevelées qui hurlaient et se lamentaient. Les pères « disaient à leurs enfâns : Que devîendre«-vous, mes enfans? « iwus avea perdu votre père. Ceux qui avaient plus cl'appré- « heosion pour l'avenir, et qui se souvenaient des horribles <c calamités des guerres passées^ pl^gnaient les malheurs de « la France, et disaient que ce funeste coup qui avait percé le « cœur du roi , coupait la gorge à tous les Français. On ra- « conte quHl 7 ^ eut phisienra qtn en furent si vivement ton* « cbéSi qu'ils en moururent, quelques-uns tout sur4e<«bamp, « et les autres peu de jours après. Enfin il ne semblait pas que «( ce fût le deuil d'un homme seul, mais de la moitié de tous « les hommes. On eût dît que chacun avait perdu toute sa fa-

• mille, toQt son bien et toutes ses espérances par k mort de

• oe grand roi. Tous les ro«» et princes , ajoute Vbistorien Mat* (( thieu, déplorèrent sa mort. Le roi d'Espagne, pressé de la a vérité et de la douleur, dit que le plus grand capitaine du

t monde était mort Les Vénitiens disaient : Notre roi est

a mort. » ibiâ,y p. 8^.

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nîÀres et par combien de démoDstiPation» Bemi*. hles le^ bourgeois et toute h populace de cette grande ^Ue exprimaient leur affection et leura regret» ; des gémi^semen» i de» pleur» , un morne silence , des cri» douloùrenic , lever lea bras ver9 le ciel , joindre les mains , hausser les épaules , se frapper la poitrine ; voilà le spectacle qui s'offrit partout à mes yeux* Quelques-uns m'envisageaient tristement, et me disaient : « Ah! Monsieur ^ d nous sommes tous perdus , si notre bon roi est « mort. 3»

En passant dans la rue de la Pourpointerie , un homme que je n'apercevais point, et qu'à peine je remarquai , passa à coté de moi , et me mit entre les mains un billet , que je donnai à lire à trois ou quatre de ceux qui étaient les plus pro<^ ches de moi, Il contenait ce peu de mots ; « Mon* « sieur, où alle«*vous? c'en est fait , je l'ai vu mort ! « Si vous entre* dans le Louvre, vous n'en réchap* « perez pas non plus que lui. » Ce billet me doPr* nant l'affreuse certitude que je cherchais , je ne pus m'empêcher de fondre en larmes ; il me fut bientôt confirmé de mille endroits. I>u Jon , que

je rencontrai vers Saint-Innocent, me dit : « Mo»*

« sieur , notre mal est sans remède : Dieu en a disor posé , je le sais pour l'avoir vu ; pensez à vous , a car cet. étrange coup aura de terribles suites. » A l'entrée, de la rue Saint*Honoré , vers la Croix

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du Trahoir , on me jeta encore un billet tout semblable au précédent. Je continuais pourtant malgré tout cela mon chemin vers le Louvre, et j'avais bien alors trois cents chevaux, lorsque je trouvai Vitry au carrefour des Quatre-Coins. Il vint m'embrasser en poussant des cris lamentables qu'il n'était pas en son pouvoir de retenir : je n'ai jamais vu un homme aussi affligé qu'il me parut l'être. « Ah! Monsieur, s'écria-t-il , on nous a tué « notre bon maître ; c'est fait de la France ; il faut <c mourir; pour moi , je suis bien assuré de n'avoir a pas encore beaucoup de temps à vivre , et je vais a sortir de France pour n'y r^itrer jamais ; il £aut « dire adieu à tout le bon ordre que vous y aviet «établi. Mais, Monsieur, me dit-il ensuite, où ce allez-vous avec tant de gens ? on ne vous laissera « pas approcher du Louvre , ni entrer dedans , « avec plus de deux ou trois personnes; de cette «manière, je ne vous le conseille pas , et pour « cause '. n y a de la suite dans ce dessein , ou je

' On seut par la manière dont s'exprime partout ici le duc de Sully qu'il se croit obligé de se justifier sur une faute qu'on l'accuse d'avoir faite en cette occasion. Voici comme en parle le maréchal de Bassompierre : « En sortant pour aller vers la « rue Saint-Antoine, nous rencontrâmes M. de Sully avec <c quelque quarante chevaux ; lequel , étant proche de nous, « commença d'une façon épleurée à nous dire : Messieurs, si « le service que vous aviez voué au roi, qu'à notre grand mal- «I heur nous venons de perdre, vous est aussi avant en l'âme

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ff sois bien trompé ; car j'ai vu des personnes qui « sentent si peu la perte qu'ils ont faite , qu'ils ne « sauraient cacher qu'ils n'ont point dans le cœur « la tristesse qu'ils y devraient avoir ; cek m'a

c qu'il le doit être à tous boas Français, jurez tout présente- « ment de conserver la même fidélité que vous lui avez rendue « au roi son fils et successeur, et que vous emploierez votre n sang et votre vie pour venger sa mort. Monsieur, lui rc* « pondis-je, c*est nous qui faisons faire ceserment aux autres; « et nous n'avons pas besoin d'exhortateur en une chose à « quoi nous sommes si obligés. Je ne sais si ma réponse le sur- « prit , ou s'il se repentit d'être venu si avant hors de son « fort; il partit en même temps, et nous tourna le visage, et « alla s'enfermer dans la Bastille , envoyant en même temps « enlever tout le pain qu'il put trouver aux halles et chez les « boulangers. Il dépêcha aussi en diligence vers M. de Rohan ce son gendre , pour lui faire tourner tête avec six mille « Suisses qui étaient en Champagne , et dont il était colonel- « général, et marcher droit à Paris; ce qui fut depuis un a des prétextes que Ton prit pour l'éloigner des affaires , « joint à ce qu'il ne put jamais être persuadé par MM. de « Praslin et Créquy , qui le vinrent semondre de se présenter « au roi , comme tous les autres grands ; et n'y vint que le t lendemain , que M. de Guise l'y amena avec peine; après « quoi il contre-manda son gendre avec ses Suisses, qui étaient f déjà avancés une journée vers Paris, w (Tome i , p. Soo. ) L'Étoile se contente de dire : « M. de Sully, plus mort que « vif, vint trouver la reine, qui lui fit bon accueil, le con- T tinua en toutes ses charges, et le renvoya à l'Arsenal pour <y exercer sa charge.» (Mémoires historiques de France, p. 309. ) Mais son commentateur paraît du même avis que Bassompierre, dont il cite à la* marge l'endroit que nous venons de rapporter. L'auteur de l'histoire de la mère et du 01»

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«f pensé faire crever de dépit ; et si vous l'aviez vu , « vous penseriez comme moi. Je suis d'avis, ajouta- « t-il , que vous vous en retourniez ; il y a assez « d'afiEûres à quoi vous avez à pourvoir , sans aller a au Louvre. »

invective fort à ce sujet contre M. de Sully, sans pourtant faire mention , ni de Tenlèveraent du pain, ni de la députation vers les Suisses. IL n'accuse ce ministre que de s être laissé aHer avec trop de faiblesse à la crainte que pouvaient lui donner les ennemis qu*il avait auprès de la reine. « Quelques* « uns de ses amis, dit-il, n'oublièrent rien de ce qu'ils purent <x pour le conjurer de satisfaire à son devoir, passant parn dessus ses appréhensions et craintes; mais, comme les es- «t prits les plus audacieux sont souvent les moint hardis et les «c moins assurés, il fut d'abord impossible de lui donner la fi résolution nécessaire à cet effet... Il fut long^ temps sans «pouvoir s'assurer. Sur le soir , Saint -Géran, qu'il avait « obligé, et qui témoignait être fort de ses amis , l'étant venu « trouver, il le fit enfin résoudre à quitter s<Hi Arsenal et aller « au Louvre. Comme il fut à la Croix du Trahoir, ses appréa hensions le saisirent de nouveau , et si pressanunent , sur n quelques avis qu'il reçut en ce lieu, qu'il s'en retourna, avec « cinquante ou soixante chevaux qui l'accompagnaient , à la « Bastille, dont il était capitaine, et pria le sieur de Ssdnt'- <t Geran d'aller faire ses excuses à la reine, et l'assurer de sa « fidélité et de son service. » Ton^e i , p. 49»

A s'en tenir à cet exposé, tout désavantageux qu'il est au. duc de Sully, il n'y aurait lieu tout au plus qu'à le blâmer d'avoir porté trop loin la précaution contre une entreprise sur sa personne, qu'on suppose chimérique; mais l'historien Matthieu, le mieux informé de tous ces écrivains, nous apprendra que cette crainte du ministre n'était pas aussi mal fondée que ses ennemis ont voulu le faire croire. Voici comme il traite cet

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