‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 5)Chapitre 42 sur 195 · LIVRE VINGT-CINQUIÈME. Q-y · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-CINQUIÈME. Q-y

être célébré sitôt , parce que nous en laissâmes le temps à la disposition de sa majesté, je regardai dès ce moment comme indissoluble le nœud qui unissait les Créquy à ma famille; et je fus si bien la dupe de mon cœur , que je pris dans cette union l'un des motifs qui m'empêcha de me laisser éblouir par l'agréable et riante perspective qui vint tout d'un coup s'offrir à ma vue, sur la fin de L'année dernière , c'est-à-dire quelques mois après nos conventions , et encore plus dans le commencement de celle - ci. C'est ce qui me reste à expliquer , en faisant remarquer , avant toutes choses , que ce fut encore par un effet de la malice la plus raffinée de mes ennemis que je me trouvai dans une conjoncture où il ne tint qu'à moi uniquement de me voir placé dans ce point d'éclat et de grandeur au-delà duquel on n'en imagine point pour un simple particulier.

Mes ennemis donc commencèrent à insinuer au roi , sous une apparence de zèle pour lui et pour moi , que ce prince crut fort sincère , qu'il n'avait point encore assez fait en ma faveur; qu'il ne devait point balancer à m'offrir et à me faire accepter tout ce qu'il était en son pouvoir de me don-

Bonne de Lesdiguières, fille du connétable de ce nom. Le marquis de Rosny eut de son mariage avec elle Maximilien- François de Béthune , duc de Sully, etc., et Louise de Béthune , morte sans être mariée.

ner, sans exiger de moi qu'une seule chose, qui, à la vérité, paraissait essentielle et indispensablement nécessaire; c'était de quitter la religion protestante et d'embrasser la catholique. Leur intention n'était point assurément de me procurer un si grand bien ; au contraire , je fournirais aisément la preuve que l'objet qu'ils avaient dans l'esprit était diamétralement opposé à celui que paraissait avoir leur proposition ; c'est que , comme ils avaient intérieurement assez bonne opinion de moi pour être persuadés que je refuserais de devoir mon élévation à un moyen qui me coûterait ma religion , ils m'attendaient à ce refus , pour en faire inférer au roi qu'il avait tout à craindre d'un homme capable de faire triompher ainsi sa religion d'un intérêt à qui rien ne résiste ordinairement , ni sacré, ni profane. I.ie~roi embrassa cette idée, dont peut-être il n'était pas fort éloigné, avec un sentiment si différent de ceux qui la lui proposaient , que je ne saurais au contraire en conserver pour ce prince une trop parfaite reconnaissance.

M'ayant fait venir un matin au Louvre , il s'enferma seul avec moi dans le cabinet aux livres , et me dit : « Hé bien ! mon ami , vous avez eu bien a hâte de conclure le mariage de votre fils , et je ce ne sais pas pourquoi ; car , ni pour l'alliance , ni « pour les biens, ni pour la personne, je n'y vois

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« pas grand avantage pour vous. » Henri ne se souvenait pas apparemment que je n'avais rien fait que par soh ordre exprès. « J'ai résolu , con- <r tinua-t-il, de me servir de votre personne plus « que jamais , et de vous élever , vous et les vôtres , « à toutes sortes de biens, d'honneurs et de gràn- <c deurs ; mais il faut que vous m'y aidie:^ aussi ; et car, si vous n'y contribuez pas de votre côté, il « me sera difficile d'y parvenir sans préjtidicier au « bien de mes affaires , et m' exposer à recevoir « beaucoup de blâme , chose , je m'assure , que « vous ne voudriez pas. Ce que je désire donc faire « est de vous allier avec mol , en donnant ma flllô « Vefl^me * à votre fils , avec deux cent mille écus « comptant , et dix mille écUs de pension , le gou* « vemetneât de Berry, auquel je joindrai celui de « Bourbdntïdis , après la mort de madame d'An* « goulême , et le domaine qu'elle y possède , en « remboursant ce qu'il lui a coûté. Je veux aussi « donner à votre fils la charge de grand-maître « en survivance , et le gouvernement de Poitou à « votre gendre , en vous donnant celui de Nor- « mandie , car je vois bien que le pauvre M. de Mont* « pensier ^ ne la fera pas longue, non plus que M. le

' Catherine-Henriette de Vendôme, fille légitimée de Henri IV et de Gabrielle d*£strées. Elle épousa Charles de Lorraine, duc d'Ëlbeuf, et mourut en i663.

* Henri de Bourbon, duc de Montpensier, mourut en effet

Sî^mê:

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a connétable, dont je vous destine aussi la charge; « et dès à présent je vous en dontierai la réserve, (c Mais , pour favoriser tout cela , il faut que vous « et votre fils soyez catholiques. Je vous prie de (c ne pas me refuser cela, puisque c'est le bien de a mon service , et l'entier et assuré établissement « de votre maison. »

Le récit que je fais ici est si propre à faire naître et à flatter la vanité , que, pour éviter ce piège . dangereux, je m'abstiendrai de toutes réflexions, même de celles sur la bonté d'un prince qui me prie encore en me comblant de bienfaits. Je lui répondis , autant qu'il m'en souvient , qu'il me faisait plus d'honneur que je n'avais mérité , et même que je n'avais espéré , ni désiré; que je n'avais rien à désirer sur les deux choses qu'il me proposait pour mon fils , sa majesté étant seul maître de son établissement, et lui étant devenu capable de se choisir une religion, depuis qu'un âge mûr l'avait mis en état de faire toutes les réflexions nécessaires

dans le mois de février de cette année, après avoir langui deux ans , pendant lesquels il ne vécut que de lait de femme, et s'être préparé très-chrétiennement à la mort. '< Henri IV l'apprenant , « dit tout haut qu'il fallait prier Dieu pour avoir du temps à « le reconnaître, comme ce prince en avait eu. » (Matthieu, ibid. 77a.) Le duc de Montpensier était âgé seulement de trente-cinq ans. La branche de Bourbon-Montpensier fut éteinte avec lui, puisqu'il ne laissa qu'une fille unique, fiancée à monseigneur le duc d'Orléans, second fils de Henri IV.

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