LIVRE VINGT-CINQUIÈME. III
Je trouvai la reine occupée à composer une lettre au roi , qu'elle consentit que je lusse. Elle y avait répandu tant d'aigreur et de fiel, qu'elle n eût pu assurément produire qu'uli très-mauvais effet Je lui en fis si bien sentir les conséquences, qu'elle consentit à la supprimer, avec assez de peine, et à condition que je lui aiderais à en refaire une autre, où rien ne serait oublié de ce qu'elle disait avoir à représenter si justement au roi son époux. Il fallut la servir selon cette idée, pour éviter pis; ce ne fut pas sans bien des chicanes entre nous deux sur le choix des expressions, et sur la force de chaque terme. J'eus besoin de toute la présence d'esprit dont je suis capable pour trouver les moyens de satisfaire la princesse sans mécontenter le roi, ni m'écarter du respect en parlant à sa majesté. Cette lettre est fort longue , je ne la rapporte point. La reine s'y plaignait des galanteries étemelles du roi son mari ; mais ce n'était que par l'envie qu'elle avait de posséder seule son cœur. Si elle paraissait y exiger un peu trop absolument le sacrifice de sa rivale, son repos, sa conscience et son honneur , l'intérêt du roi , sa santé et sa vie, le bien de l'état, l'assurance de la succession royale pour ses enfans, qu'il plaisait toujours à la marquise de Yerneuil de mettre en doute y étaient autant de motifs qui lui en imposaient, disait-elle, la nécessité. Elle toucherait de
I I a MEMOIRES D£ SULLT.
compassion ce prince , ajoutait-elle , en menant les enfans qu'elle avait eus de lui se jeter à ses pieds. Elle lui rappelait toutes ses promesses ; elle prenait Dieu à témoin que , s'il les effectuait , elle renoncerait de son côté à toute autre vengeance contre la marquise de Vemeuil.
J'eus beau faire avec tous mes ménagemens , je n'eus apparemment pas encore assez d'adresse ou de fécondité ; car le roi se tint grièvement offensé de cette lettre lorsqu'il l'eut reçue , et d'autant plus , qu'il reconnut aussitôt qu'elle n'était pas de la façon de la reine. J'en reçus aussitôt un billet écrit en ces termes : « Mon ami , j'ai reçu une « lettre de ma femme , la plus impertinente qu'il <c soit possible d'écrire. Je ne m'en offense pas « encore tant contre elle que contre celui qui l'a a dictée, car je vois bien que ce n'est pas de son a style : informez-vous , et essayez de découvrir « qui en est l'auteur ; je ne l'aimerai ni ne le verce rai de ma vie. » Tout assuré que je croyais être, ce billet ne laissa pas de me donner à penser.
Trois ou quatre jours après , le roi étant venu à l'Arsenal, à son arrivée de Chantilly, je me trouvai assez embarrassé des questions que je vis qu'il allait me faire , car il ne venait que pour ce sujet seul. « Hé bien ! me dit-il , n'avez-vous point dé- « couvert qui a fait cette lettre de ma femme ? Non « pas encore certainement, Sire, lui répondis-je,