‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 5)Chapitre 58 sur 195 · LIVRE VINGT-CINQUIÈME. l · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-CINQUIÈME. l

ma lettre ne fat pas inutile à d'Aiguillon lorsqu'il se présenta à sa majesté pour se justifier. Voici ce que m'écrivait le roi lui-même le 22 mai. « Votre « lettre m'est venue fort à propos, car il est arec rivé ce soir , et m'a parlé de façon qu'il s'en est ff peu fallu que je n'aie éclaté : certes , cette jeu- « nesse devient bien insolente. » Je fis encore plus lorsque j'allai à Fontainebleau ; il me Êillut toute la persévérance dont l'amitié seule la plus vive est capable pour vaincre le ressentiment de^ sa majesté , et au point qu'elle me remit à moi-même tout cet accommodement à faire. Je surmontai avec le même courage d'autres difficultés qui ne cédaient guère à celle-là. Je me crus enfin au point d'avoir fiait oublier le passé à tout le monde, et je me félicitai même , lorsque je vis de quelle manière d'Aiguillon en parla dans le public et m'en marqua sa reconnaissance.

Cependant cet homme lâche et sans foi me méprisa et se méprisa assez lui-même pour mettre , fort peu de temps après , le crime dont je venais de le Êdre absoudre , à son comble , en faisant assassiner Balagny par un guet-apens. J'aime mieux qu'on soit instruit de ce coup infâme, par la lettre que m'en écrivit aussitôt le roi, que par mes paroles, «c Mon ami , vous aurez déjà su la méchante « action commise contre Balagny. Je n'ai voulu a vous en rien mander que je n'eusse vu les in-

l38 MÉMOIRES D£ SULLT.

« foriuatioBs-; car dans ces choses -là, les parties « ne doivent pas être crues. Elle est pire qu'on ne « le saurait dire. La foi qu'on vous avait donnée « y est faussée , et l'honneur tout-à-fait blessé par (c la lâcheté de quatorze à tuer un homme surce pris : enfin j'aimerais mieux , si c'était un de mes a enfans, qu'il fut mort que d'avoir commis un ce tel acte. Le porteur vous en dira les particula-

« rites L'on a voulu donner ipi des batailles ,

« mais j'y ai pourvu. Je vous aime bien , et sur « cette vérité je finis. »

Mais Henri ( car je me sens tant d'horreur pour cette indignité , que je ne puis même en parler davantage) ne devait-il point un peu s'en prendre à lui-même , puisque c'était par sa facilité que le mauvais exemple des duels avait perdu la cour , la ville et tout le royaume ' ? Cette fureur y était poussée à l'excès , et me donnait mille peines , et à sa majesté elle-même, pour £atire des raccommodemens, et empêcher chaque jour des voies de fait. Avant que tout cela fut passé , le baron de Courtaumer vint me dire de sa part qu'il était occupé à remettre ses neveux , M. le prince de Conti et le prince de Joinville. Montigny se

* <c Loménie supputa en 1607 combien il avait péri de gen- (( tilshommes français par les duels, depuis l'avènement de a Henri lY à la couronne. Il s'en trouva quatre mille, de '( compte fait. » Mémoires historiques de France, ibid.

Page 1