‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 5)Chapitre 77 sur 195 · LIVRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-CINQUIÈME

pays , je reçus ordre de le rembourser de toutes les avances qu il avait déjà faites , et de lui faire un fonds suffisant pour ne pas avoir le dessous.

Ces précautions fureilt assez inutiles. Aux premières plaintes que La Force fit faire au vice-roi d'Arragon , celui-ci promit une ratification de tout ce qu'on lui demandait , et, contre l'ordinaire du conseil de Madrid, elle ne se fit pas attendre: c'est qu'on n'ignorait pas que , sur une simple apparence de rupture, grand nombre de mécontens dont les royaumes de Navarre et d'Aragon étaient remplis avaient déjà offert leurs services à la France. La Force ' , auquel ils s'étaient adressés , en donnant cet avis à sa majesté , mandait en même temps que , quoiqu'il sût bien qu'il ne fal* lait pas faire grand fond sur l'esprit inquiet et changeant de ces peuples , c'était ici une occasion immanquable, pourvu seulement qu'on se pressât d'en profiter ; que toute l'habileté des Espagnols leur était inutile pour cacher leur état de faiblesse et d'épuisement , qui n'était plus ignoréi de personne; que toutes les af&ires du gouvernement y étaient dans une confusion inexprimable. Il n'écrivit jamais , soit à sa majesté , soit à moi , que sur ce ton ; et il était plus à portée que personne de connaître l'état des choses , tant sur ce sujet que pour ce qui regarde une autre faction qui donnait

' Jacques Nompar de Caumont, depuis duc de La Force.

igo HÉMOIBES DE SULLT.

de furieuses inquiétudes au conseil de Madrid , quoiqu'il ne s'agît que des misérables restes d'un peuple presque entièrement exterminé; je parie des Maures.

' Pour bien entendre ce fait , il faut reprendre ici ce qui n'aurait ptt trouver place ailleurs sans interrompre la narration. Henri n'étant encore que rôi de Navarre , avait toujours eu dans l'esprit qu'un j0ur il pourrait s'aida, contre l'Espagne, de ces einnemis domestiques , moins copsidérables en- 46ore par leur nombre que par le vif ressentiment qu'on leur voyait conserver de leur oppression, lies Maures , de leut* côté , apprenant par le fcruit public que le parti protestant , qu'ils savaient être très-puissant en France , et opposé à l'Espagne , avait à sa tête un roi de Navarre , c'est-à-dire tin prince doublement ennemi de cette couronne, comtnencèrént' à? rechercher tous cetix qui pouvaient leur ménager cette protection , et entre autres MM. de Saint-Gehiés et d'Odou , auxquels ils promirêtit d'exciter en Espagne un soulèvenient presque général , pourvu qu'ils se sentîssenf appiiyéè. Ils ne demandaient qu'un général et de bons officiers, auxquels ils s'engageaient d'obéir ponctuëlleirieht. Ils offrliient de fournir tout l'argent nécessaire , bfen loin d'en exiger ; et du côté du courage et des soldats, ils assuraient qu'on serait content d'eux. Un asile en France avec la

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liberté de leurs biens et de leurs personnes., était la seule condition qu'ils apportaient au traité. Us paraissaient de si bonne compodtion sur la reliigioD, qu'ils offraient d'embrasser celle du royaume; non pas, à>la vérité, la religion romaine, car la ^rannie de l'inquisition leur avait rendu cette seconde servitude encore plus insupportable que la pranière , nmsi la religion réformée. - Jls trou» vaient qu'ils s'accommoderaient sans peine d'un culte dégagé, des images et.des cérémonie^, qu'ils disaient sentir l-idolâtrie ^ et dont un seul Dieu, également adoré et invoqué de tous , était jpresque l'unique objet.

Saint-Geniés et d'Odou ne manquèrent pas de faire un rapport fidèle de tout ceci au roi de Na^ varre, siurtout lorsqu'il fit en Béarn et en Foix eé voyage dont nous avons parlé. Henri les chargea de savoir des* Maures quelles étaient au juste leurs facultés , dé quelles. armes> ils avaient besoin , de quelle sonune de deniers ils promettaient cpntli«r buer^ et ps^r quels moyens ils comptaiexl^ edtam^r une entreprise si considérable. Ces deux gentilshommes n'employèrent d'abord, à cette négocia? tion cpi'un homme seul , nommé le capitaine Dan* guin. A mesure que les intelligences se multiplié-* rent, ils y en firent entrer jusqu'à douze autres , et le secret confié à tant de personnes fut pourtant si bien gardé, que l'Espagne n'en eut pas le moindre

iga MEMOIRES DE SULLT.

soupçon , jusqu'à l'avis qu'elle en recul par Nicolas L'Hôte , ce secrétaire de Villeroi , dont on a vu l'histoire. On découvrit aisément le reste ; et la chose parut d'autant plus de conséquence , qu'on vérifia que ce parti , qui dans le commencement était fort peu de chose , embrassait alors plus de cinq cent mille personnes. Deux choses, avaient servi à le grossir si considérablement ; premièrement 9 le secours qu'ils avaient eu l'adreisse «et le temps de se ménager chez les Turcs , grands ennemis des Espagnols ; en second lieu , l'intérêt que prirent dans cette affaire quantité d'Espagnols naturels.

Le conseil de Madrid ayant délibéré , aux premières nouvelles qui lui furent portées de ce soulèvement, s'il n'était pas à propos d'achever de défaire le pays de ce reste de Maures / en leur fusant repasser la mer , et ayant communiqué cette résolution à la noblesse du royaume de Valence, elle y fut reçue si peu favorablement , qu'on en vit naître tme sédition dans plusieurs provinces , où la noblesse, se faisant servir gratuitement par ces Maures , .ne pouvait les voir chasser sans perdre aussi en même temps le quart de son revenu. On tira l'épée contre ceux qui vinrent signifiier la nouvelle déclaration du conseil d'Espagne. Le vice-roi crut apaiser cette première émotion en députant le chef de la justice, que la chancel-

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