LIVRE VINGT-SIXTèMB
vrai que le conseil de la reine se soit servi de ce damnable artifice pour cacher et faire réussir des desseins si noirs , qu'on n'oserait même les nommer.
Pour me faire voir que je ne devais poiiit en douter, Henri me faisait remarquer comment, sur une apparence aussi légère que celle de parler plus souvent à la duchesse dé Nevers , et de prendre plaisir à sa compagnie , on avait fait entrer cette dame sur les rangs l'année précédente , et mademoiselle de Montmorency en celle-ci , afin de ne pas laisser refroidir la cour ni le public sur ces sujets de divorce entre lui et la reine, qu'il était nécessaire d'entretenir , à quelque prix que ce fi(it; et il en concluait qu'il ne se donnerait jamais que des peines inutiles pour les faire cesser; et que , quand *méme il renoncerait à voir de sa vie la princesse de Condé, ce serait à recommencer éternellement avec des gens qui avaient de si grandes raisons de ne point vouloir de paix. Il me dit , sur ce dernier article , qu'il avait renoncé à rien obtenir de cette dame; que, s'il ne pouvait^ vaincre son amour , il saurait du moins prévenir un éclat dangereux, et respecter le lien sacré qu'il n'avait formé que pour imposer silence à ses désirs. C'était avec beaucoup de sincérité qu'il me parlait ainsi'. Je me serais reposé sur cette assu-
* Le maréchal de Bassompierre, auquel il fut proposé de
228 MÉMOIRES DE SULLT.
rance , si je n'avais su avec combien de facilité un cœur trop tendre souffre d'être trompé par luimême.
Le roi, continuant à me parler des conseillers de la reine, entre autres de Conchini et de sa fenmie, m'apprit des choses d'après lesquelles je ne puis regarder ces étrangers que comme des monstres ; qu'ils empêchaient la reine de toucher aux viandes qu'il lui envoyait, et qu'ils lui persuadaient de faire faire fort souvent sa cuisine dans leur chambre. Mais de quoi servait-il à sa majesté d'invectiver ainsi alternativement , et contre les Italiens et contre la reine? Je convenais assez
donner mademoiselle de Montmorency en mariage, rapporte entre autres discours sur cette matière, celui-ci que lui tint Henri IV. « Lors il me répondit après un grand soupir : Bas- « sompierre, je te veux parler en ami. Je suis devenu nona seulement amoureux, mais furieux et outré de mademoiselle « de Montmorency. Si tu l'épouses et qu'elle t'aime, je te haï- « rai; si elle m'aimait, tu me haïrais. Il vaut mieux que cela « ne soit point cause de rompre notre bonne intelligence; car « je t'aime d'afîection et d'inclination. Je suis résolu de la man rier à mon neveu le prince de Condé, et de la tenir auprès • « de ma famille : ce sera la consolation et l'entretien de la (t vieillesse où je vais désormais entrer. Je donnerai à mon « neveu, qui aime. mieux mille fois la chasse que les dames, a cent mille livres par an, pour passer son temps, et je ne « veux autre grâce d'elle que son affection, sans rien prétendre « davantage. » (Tome i, p. 229.) Mais dans la suite, cette passion, comme Sully l'avait prévu, porta Henri bien au-delà des bornes qu'il s'était prescrites.