LIVRE VINGT-NEUVIÈME. ^'J
tuiïié à regarder comme un tribut qu'on lui devait, ou que je chargeasse du moins quelqu'un de satis&ire à ce devoir pour moi. Comme il vit qu'il n'entendait point parler de moi, il prit enfin sur lui de venir me trouver. Mais, afin que je ne pusse me prévaloir d'une démarche par laquelle il eût cru ^trop s'abaisser, il eut grand soin de me faire sentir que ce n'était uniquement que pour me parler d'affaires qui le regardaient; et notre conversation roula, en effet, en grande partie sur sa charge de premier gentilhomme de la chambre, sur ses pensions , que la reine avait ordonné qu'on employât dans l'état sur le même pied que Bellegarde , et sur un don qu'il venait de recevoir dans les offices de la gabelle du Languedoc , dont il y avait déjà un brevet obtenu dès le vivant du feu roi; ce que je ne jugeai pas à propos de lui dire. Il me semble que toutes les réponses que je lui fis ne devaient pas le mettre fort en goût de sortir du sujet pour lequel il me disait qu'il était venu. Il ne put pourtant s'empêcher de le faire , et je crois qu'il ne tarda pas à s'en repentir ; car , ayant glissé par forme de conseil que je ne pouvais mieux faire que de m'accommoder aux volontés de la reine , ce qui était m'accuser tacitement de ruiner mes pauvres affaires par trop de raideur , je lui fis cette courte et sèche réponse : que j'obéirais aux commandemens de la régente
!i8 MEMOIRES DE SULLY.
lorsque le service du roi, le bien des affaires, le soulagement du peuple, mon honneur et ma conscience me diraient que je pouvais le faire. Il me semblait que mon aversion pour lui croissait à chaque parole qu'il me disait. Il en lâcha quelques autres avec toute la retenue que je devais lui inspirer, et je les reçus avec la même froideur. Enfin nous nous séparâmes , assez mal satisfaits l'un de l'autre; lui, désespérant, je crois, plus que jamais , de me ployer à sa façon d'agir ; et moi , déplorant d'avance tous les maux que cet homme présomptueux , insatiable , sans science ni expérience , et avec cela revêtu d'une autorité absolue , allait faire à la France. J'en fis la confidence à mon épouse.
Il me parut , dès le lendemain de cet entretien , que la chance avait déjà tourné. La reine, que j'allai voir au Louvre , rabattit beaucoup de ses premières manières ; elle se força pourtant , afin que ce changement ne me parût pas aussi sensible qu'il l'était , et que je ne l'imputasse point à l'entretien de la veille entre Conchini et moi. Elle me parla encore des demandes importunes des grands. Elle les taxa d'extravagantes , et parut résolue de les renvoyer à examiner au conseil , auquel elle me pria d'assister toujours , afin d'empêcher qu'il ne s'y passât rien contre l'intérêt du roi et de l'état. Elle me donna sa parole royale ,