LIVRE VINGT-NEUVIÈME
en me présentant sa main dégantée , qu'elle me soutiendrait en tout cela aussi fortement qu'avait fait le feu roi. Je perdis mes premiers soupçons à cette déclaration; je me flattai même un moment que de plus mûres réflexions sur ce qui s'était passé avaient peut-être déjà commencé à ouvrir les yeux à cette princesse sur le précipice où on l'engageait. Mais que je fus bientôt détrompé ! il ne me fallut pour cela que ce qui se passa de temps entre trois conseils.
Tout prévenu que j'étais , je ne pus voir sans une extrême surprise qu'il ne s'y traitait presque plus d'autres matières que des dons aux grands, d'augmentations de pension à toutes les personnes en place , de paiemens de dettes abolies , de rabais des fermes , et de décharges des fermiers , de révocation de partis faits pour racheter les rentes , les greffes et le domaine, de créations de nouveaux offices, exemptions et privilèges, de mille moyens enfin de rendre les peuples misérables , bien loin de leur appliquer les trésors amassés par le feu roi , comme la justice le demandait , puisque la conjoncture des temps les avait rendus inutiles pour l'objet qu'on s'était proposé ; mais l'avidité des seigneurs en aurait dévoré de bien plus grands encore. Voici les demandes que les principaux d'entre eux voulaient obliger la reine et le conseil à leur accorder. On ne devrait pas s'attendre que
3o MÉMOIRES DE SULLY.
cet article composât par sa longueur une liste aussi ennuyeuse que je crains bien que celle-ci ne le paraisse, quoique j'en aie retranché la demande de tiercer de doubler même les pensions , comme un point commun à presque tous ces articles.
Je mets en tête M. le prince , qui me fit solliciter, tantôt sous main, tantôt ouvertement, pendant un mois entier, d'être favorable à ses prétentions sur la capitainerie de Château -Trompette, sur le gouvernement de Blaye, sur la principauté d'Orange, étendue jusqu'au bord du Rhône. Le comte de Soissons demandait la capitainerie du vieux palais de Rouen, celle du château de Caen , et la création en sa faveur de cet édit des toiles, dont j'ai parlé en son temps : le duc de Lorraine, le paiement en entier des sommes exprimées dans son traité, quoique ce fut ime affaire que j'avais terminée il y avait long-temps , aux deux tiers de réduction; le duc de Guise, son mariage avec madame de Montpensier, la révocation des droits de patente en Provence , et des bureaux aux portes de Marseille, le paiement de ses dettes; le duc de Mayenne, de nouvelles sommes, outre celles que portait son traité ; d'Aiguillon , un don de trente mille écus , les gouvernemens de Bresse et de la ville de Bourg , l'ambassade d'Espagne , avec des appointemens excessifs ; Joinville , le gouvernement d'Auvergne, ou le premier vacant; le duc