‹ Mémoires du duc de SullyChapitre 3 sur 78 · LIVRE VIXGT-KECVIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VIXGT-KECVIÈME

manière assez sage pour en assurer la réussite ; la gloire et l'honneur qui conséqueinment en re* jailliraient sur moi , Yoilà bien des titres de haine ccHitre un homme qui avait déjà tant d'ennemis; et de la manière dont Sillery et Villeroi s'atta* chaient à les &ire valoir, ils devaient nécessairement avoir un prompt effet.

Un motif moins déclaré, mais peut-être plus fort encore, parce qu'il attaquait plus directement l'intérêt particulier, réunissait une seconde fois tout contre moi : c'est celui d'une administration des Jypances trop nette, j'ose le dire, et trop intègre pour des personnes dont la cupidité avait dévoré des yeux, dès le premier instant, tous les trésors du roi. Je vois là-dessus une infinité de traits à rapporter^ qui certainement ne feront pas honneur au nom français , mais qu'il serait inutile de taire, parce qu'ils ont été publics. En voici quelques-uns des principaux , suivant que le hasard me les présente; ils traceront une image de la cour de ce temps-là.

Le favori de la régente fut celui qu'on vit paraître le premier sur les rangs. Il jeta d'abord les^ yeux sur la charge de premier gentilhomme de la. chambre; non pas qu'il jugeât cette dignité capable de satisfaire ses vues ambitieuses , mais il £aJlait commencer par obtenir quelque grade qui effaçât la disproportion qui avait été jusque là

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entre le reste des courtisans et lui. Il se mêlait à cela un grain de jalousie personnelle contre Bellegarde, dont je tairai le motif, parce que cela me mènerai trop loin. Il était bien flatteur pour Con-* chini que le premier pas qu'on lui verrait faire à la cour le mit de pair avec son ^mule '. Il fit donc proposer au duc de Bouillon de traiter avec lui de cette charge. Celui-ci , qui avait réellement dessein de s'en défaire, fit la chose libéralement; mais aussi en fut-il récompensé de même ; car , en premier lieu, il obtint la suppression des buireaux que sa majesté avait aux environs de Sedan , pour la levée de ses droits d'entrée et de sortie; ce qui affranchissant au profit du duc tout ce qui entrait de denrées et de marchandises dans cette ville , ou qui en sortait , on peut dire , sans exagérer, que cette gratification lui valut dans la suite plus que toute sa principauté même. Ensuite Conchini lui fit expédier sur le marché un acquit de deux cent mille livres , sous prétexte qu'on lui avait promis cette somme , en traitant avec lui de la reddition de sa place. J'eus beau représenter que le duc de Bouillon avait été exactement payé de tout ce qu'on lui avait promis , et qu'il n'y avait

* Le marquis d*Ancre (car c'est ainsi qu'on commença à appeler Conchini) avait eu un démêlé avec le grand-écuyer , qu'on peut voir dans TJiistoire de la régence de Marie de Médicis. '

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qu'à jeter les yeux sur le comptant qui le justifiait, on ne m'écouta pas, et lès frais que Henri avait faits pour se mettre en possession de Sedan n'aboutirent qu'à payer deux fois cette place, et à ne rien avoir. Je ne doute pas qu'on ne trouve cela risible : pour moi, je le trouve honteux pour le conseil.

Conchini n'en vint pourtant pas à ce point aussi facilement qu'il avait cru d'abord. Le comte de Soissons , comme j'en ai déjà dit un mot , lui rompit en visière, et à son beau-frère , pour lequel il demandait l'archevêché de Tours; mais ce prince n'agissait pas de façon à lui faire désespérer qu'on ne pût le gagner, et Ck>nchini en eut bientôt trouvé les moyens. Il lui ferma la bouche en lui faisant donner le gouvernement de Normandie, d'une manière si généreuse, qu'il ne se fit aucune difficulté de l'ôter à Monsieur lui-même , second fils de France. Après la mort du duc de Montpensier, Henri, pour ne mettre aucune jalousie parmi tous ceux qui prétendaient à ce gouvernement , que je venais de refuser avec la condition de changer de religion , et voulant obliger Fervaques , qui méritait bien que sa majesté eût cette déférence pour lui , en avait pourvu son propre fils. Il ne me fut pas possible de donner ma voix à cette disposition de Conchini , non plus qu'à la satisfaction que le conseil donna encore à M. le comte

aux dépens de sa majesté , en lui payant fort cher des droits très-peu considérables et très-inutiles : ce sont ceux de la maison de Montafî&é en Piémont , dont j'ai déjà tant parlé. Malgré toutes mes représentation^ présentes et passées, ce marché fut conclu. On était accoutumé à n^e laisser dire et à passer outre.

Conchini trouva un moyen pour pouvoir disposer d'une partie de l'argent du trésor royal sans qu'il parût que les sommes qui en sortiraient eus- >sent été prises et employées en son nom; ce fut de persuader à la reine de continuer à faire des comptans, comme faisait le feu roi. Voici la lettre qu'elle m'en écrivit le i5 juin. «Mon cousin, j'ai a résolu de continuer encore pour cette année « le paiement du comptant que le feu roi mon « seigneur faisait mettre en ses coffres par les trécc soViers de l'épargne. L'argent qui en proviendra «c sera distribué par Béringhen |iux mêmes per- « sonnes qu'il avait coutume de l'être. Je vous (c fais donc ce mot , pour vous dire de commander « au trésorier de l'épargne, étant à présent en a charge, de mettre entre les mains dudit Bé- « ringhen le quartier de juillet dudit compte tant, etc. »

Puget et d'Argougés vinrent dès le lendemain m'apporter un de ces comptans , afin que je l'arrêtasse , et que je misse au bas une ordonnance de

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paiement. Je le pris , et , du premier coup d'œil , je n'y remarquai en effet qu'une infinité de parties , que le feu roi faisait payer en cette forme. Mais , comme le montant m'en paraissait exorbitant, au lieu d'aller plus loin, je dis aux deux porteurs qu'il était vrai que la conduite de Henri le Grand semblait autoriser cette forme, mais qu'elle ne me paraissait plus suffisante aujourd'hui, pour la décharge de ceux qui , sur ce simple écrit, oseraient faire une ordonnance de paiement. Ils me répondirent que, si je voulais me donner la peine de lire jusqu'à la fin , je trouverais la solution de mon objection dans une décharge si vala- I>le , que je conviendrais qu'il n'était besoin d'avoir recours à personne. Je continuai à lire, assez curieux de savoir comment un mémoire qui ne promettait qu'un menu de comptant, et même qui n'était pas fort long , allait se trouver enfanter une somme de neuf cent mille deux cent dix livres quatorze sous, que j'avais vue en jetant les yeux sur le total. Ma curiosité ne tarda pas à être satisfaite. Après les premières parties , j'en vis suivre d'autres , qui déjà ne me plaisaient pas trop , et qui semblaient n'être là que pour me préparer à un morceau de bien plus difficile digestion ; c'était un article tout seul de quatre cent mille livres, et qui n'était pas ]cnéme motivé : il portait seulement ce peu de mots , qui n'étaient guère propres

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à m'en justifier la fidélité : pour deniers mis aux mains du feu roi.

Je m'arrêtai court , et , regardant fixement Piiget , je lui demandai ce que cela signifiait , et si c'était à lui qu'était due l'invention de ce tour ingénieux. Je lui dis ensuite résolument que le feu roi n'avait jamais pris pour lui tant d'argent à la fois dans ses coffres; que j'avais d'ailleurs des preuves qu'il n'avait jamais touché cette somme, ni en gros , ni en détail ; qu'ainsi je ne pouvais la passer. Il continua de me répondre , avec le même flegme, que ce que je verrais à la fin surmonterait toutes mes difficultés : c'était quatre ou cinq lignes, écrites de la main même de la reine, en ces termes : « Nous avons vu le menu des parties « ci-dessus , montant à neuf cent mille deux cent « dix livres quatorze sous, et ayant connu que et cette somme a été véritablement payée par le « commandement du feu roi mon seigneur, pour « être passée en forme de comptant ' , ainsi qu'il « était d'usage, ce qui n'a pu être fait, ayant été « prévenu par la mort , nous avons trouvé bonnes a les susdites dépenses, et ordonné d'en être

' Un comptant était une ordonnance de paiement, ou la quittance d'une somme payée par ordre de sa majesté, sans spécifier à quoi ces derniers avaient été employés. Henri IV et Louis XIII, ou leurs ministres, ont bien senti l'abus qu'on en pouvait faire; mais une infinité de dépenses que l'intérêt de

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