‹ MEMOIRES DU DUCDEROVIGOChapitre 13 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Encore M. Tour ton. — Une des légions de la garde nationale se porte au Corps-Législatif.— Je cours en prévenir l'empereur. — Abdication de ce prince. — Formation de la commission du gouvernement. — Napoléon II est proclamé. — L'empereur se retire à la Malmaison. — Il me désigne pour le suivre. — Fouché élude au sujet des frégates. — Difficultés au sujet des passe-ports.

La députation de la chambre était, vers midi ou une heure , venue rempHr son message près de l'empereur.

Les bruits de dissolution que l'on avait semés dans l'assemblée avaient servi de prétexte à M. Tourton pour se faire remarquer dans toutes les tribunes de la salle, d'où il disait aux députés d'être tranquilles, qu'on voulait les dissoudre, mais qu'on trouverait à qui parler; qu'il avait pris

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des mesures pour que la garde nationale fût bien-^ tôt sous les armes. Effectivement , pendant que M. Tourton jouait le rôle d'un agitateur, il se passait quelque chose d'assez extraordinaire dans une des douze légions de là garde nationale de Paris. Le commandant, quoique sans ordre dé son chef, ne craignit pas dé faire battre ses tamboùt^ pour rassembler les citoyens qui composaient la troupe qui lui était confiée. Ceux-ci, ignorant le but pour lequel on les réunissait j se reftdif efit àti lieu de rassemblement ordinaire. Ce fut laque te même commandant leur dit que la représentation nationale était menacée, et qu'il avait été requis de marcher à son secours. Cette légion était loin de penser qu'on la trompait; elle croyait ûtL contraire que toutes les autres avaient recule itiêrtië ordre et allaient aussi l'exécuter.

Les moteurs de ce commencement d'insurrection avaient l'expérience des tnouvetfiènà révolutionnaires. Ils savaient qu'il suffisait qu'une légion de la garde Nationale donnât l'exemfple d'une prise d'armes spontanée pour qfle toutes les autres l'imitassenf , et, une fois réunies, ils alvaient. les moyens de dotninér la chambré dèis députés, d'appuyer nôême les décisions qu'ils !ui feraient prendre.

Ce commandant , fort bon citoyen , tfïâîs d'rih «iractère prononcé, se ï'endît efiecthreùïent 2tvéc

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sa troupe au palais du Corps-Législatif. Les autres légions furent plus sages et ne prirent aucune part à ce désordre. M. Tourton était dans la salle pendant que tout cela se passait; il me dit à moiihême, le lendemain ou surlendemain, qu'il connaissait bien son monde, et que, s'il avait fait choix de ce commandant, c'est qu'il comptait sur lui.

Je me trouvais sur la place des Champs-Elysées, lorsque la légion dont il s'agit la traversa pour se rendre au palais du Corps-Législatif. Je sus bientôt ce qu'elle y allait faire et courus de suite à l'Elysée pour en prévenir l'empereur.

Je m'étais tenu toute la matinée sur cette place où l'on venait de quart d'heure en quart d'heure m'informer de l'état dans lequel se trouvait l'assemblée. En entrant chez l'empereur, j'appriî qu'il était au conseil des ministres.

Il n'était pas d'usage d'annoncer personne pendant le conseil, mais le salon dans lequel il se tenait avait troislarges fenêtres qui ouvraient et servaient de portes sur le jardin. Elles étaieni précisément ouvertes dans ce moment-là; ji passai par une issue qui conduisait dans le jar^ din, et je vins me placer de manière à être aperçu de l'empereur qui écoutait la lecture d< la réponse au message de la chambre, qu'i avait fait rédiger en CQ^5eil. J'affectai de i»€

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montrer et de me retirer en faisant des gestes d'impatience; l'empereur comprit que j'avais quelque chose à lui dire, et vint dans le jardin où je lui rendis compte de ce qui se passait à la chambre des députés ainsi que de la marche de 3a légion.

L'empereur rentra au conseil en disant : « Voi- « là du nouveau, n et il me fit entrer pour répé- "ter ce que je venais de lui dire.

Il envoya de suite prévenir le président de la <:hambre des députés qu'il allait lui envoyer sa réponse au message qu'il lui avait adressé le anatin , qu'il eût à en prévenir la chambre.

L'empereur s'adressa au conseil et particulièrement à Fouché. Ce ministre n'avait pas dit un xnot de l'agitation de la chambre, ni de la dé- ;xnarche de cette légion de la garde nationale. Il sivait cependant vu M. Tourton toute la matinée, «t assurément il n'était étranger à rien de ce qui se faisait.

L'empereur dit : « Messieurs, je ne puis rien ce seul ; on égare les esprits en les détachant de « moi. J'avais réuni cette assemblée pour qu'elle «me donnât de la force; au lieu de cela, ses « divisions achèvent de m'ôter le peu de moyens « dont je pourrais disposer. On lui a persuadé « que j'étais le seul obstacle à la conclusion des « ^rrangemens dont on la leurre ; h temps est

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a trop court pour espérer de l'éclairer; elle a « tourné ses regards vers un autre point; elle deif tnande que je me sacrifie, j'y consens, car je ne « SUIS point venu en France pour y allumer des « discordes intestines.

« Le temps, qui analyse tout prouvera quelles « sont les intentions de ceux qui achèvent de dé- « traire les ressources qui nous restent encore, »

Il dicta sa réponse au message de la chambre dfes députés ; elle était conçue en ces termes :

tfEn commençant la guerre pour soutenir Kn- « dépendance nationale, je comptais sur la.réu- « nion de tous les efforts , de toutes les volontés , te et le concours de toutes les autorités natio- H noies. J'étais fondé à en espérer le succès; jV « vais bravé les déclarations de toutes les puis- «• sauces contre moi.

*i Les circonstances paraissent changées. Je w tti'ôffre en sacrifice à la haine des ennemis dé « la France. Puissent-ils être sincères et n'en vou- M loir réellement qu'à ma personne! Ma vie poli- * tique est terminée : je proclame mon fils, sous « le titi'e de Napoléon II, empereur des Français.

c< Les mitiistres actiiels formeront provisôîre-

é( mèntle conseil du gouvernement: L'intérêt que

« je porté à mon fils m'engage à inviter les

« cbàinbres à organiser sans délai la régence

«pàpuike loi.

DU DlIC CE ROVIGO. ïSS

« Unissez -VOUS tous pour le salut publie et sf pour rester une nation indépendante.

, « Ati palais de VElysée , ce 22 jiûn 1 8i5 ,

a NapolJÊON* »

Cette réponse fut portée à la chambre des députés qui l'accueillit avec un mélange de joie et d'admiration.

Le conseil des ministres se sépara, et bientôt le palais de l'Elysée fat désert.

Cette abdication de l'empereur ifut iiomimuni'* quée à la chambre des pairs et rendtie publique. La faction de Fouché était déjà venue à bout de la première partie de ses projets; on va voîf eommeùt elle procéda à la seconde.

La chambre des députés se réunit TaprèsTtnidi pour élire les membres de la commission de gouvernement ; ils devaient être au ïtombre de cihq^élus, savoir, trois par la chambre des député^ et deux par cellér des pairs.

Lei$ premiers tours de scrutin de la chambre AeÉ déj^tttés portèrent Pou<:hé et Camot, quoîqtifils fasseiit merabï'es de la chambré des pairs. Les suivans ballottèrent le général Grenier avec diverse» autres personnes, entr^autres le maréébal Maedoflald; mais Grenier l'emportai et fat élbâU scfutin Suivant.

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La chambre des pairs nomma Caulaincourt et Quinette\ tous deux membres de cette chambre.

Avant cette élection ^ il y avait eu à la chambre des pairs une vive discussion sur la nature de l'abdication de l'empereur.

On tomba dans un travers d'esprit dont on eut beaucoup de peine à triompher. Il y eut des membres de cette chambre qui l'entretinrent de longs discours, peu compréhensibles pour ceux qui n'avaient pas l'habitude de pénétrer jusqu'à la vérité , à travers les considérations métaphysiques et les circonlocutions au moyen desquelles on cherchait à ménager les deux partis.

On attaqua l'abdication , on demanda qu'elle fiiit pure et simple : sans doute on désirait , pour la. seconde fois , s'arroger le droit de nommer un gouvernement.

C'était la première fois que je faisais partie d'une assemblée; je compris alors combien il avait été facile de faire tomber dans des écarts toutes celles qui ont été aussi malheureusement célèbres dans les dernières époques de notre ré* volution.

On déraisonnait complètement sur l'abdication del'empereur, car enfin il nepouvait la faire que conformément aux constUutiqns qui avaieqt

prévu le cas j et indiqué son successeur : tout acte de sa part qui aurait enfreint cette disposition était nul. Les chambres qui nommaient à l'exercice du pouvoir n'avaient pris ce droit que dans les termes de Tabdication de l'empereur; elles n'avaient pas celui de censurer cette abdication, ni d'en changer la nature , puisque l'empereur était présent lui-même, et qu'il pouvait à chaque Instant dire quelle avait été son intention en abdiquant*

. Quelques membres prirent la parole pour démontrer que la moindre altération qui serait Faite à l'acte d'abdication le serait par contrecoup à la constitution. Us remarquèrent que, si une fois on admettait le principe , la conséquence que l'on serait en droit d'en tirer était la dissolution de la chambre , qui n'était nommée que d'après une convocation de l'empereur, en vertu des pouvoirs que lui avait donnés cette même constitution.

On s'échauffait sur cette question qui était vivement discutée à la chambre des pairs , lorsqu'on vint les prévenir qu'après quelques débats,' la chambre des députés avait reconnu et proclamé Napoléon IL

La discussion cessa aussitôt ; la chambre des pairs imita celle des députés, moins cependant par conviction des droits du jeune enfant que

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par résolution de ne point se séparer de la c bre 4eê députés.

U était difficile de ne pas s'abandonner à dei réflexions affligeantes, en voyant la manière dohtS: on employait le peu d,e temps que laissait encor rapproche des alliés. On né pouvait que gémi de Fayeuglement de tous ces discoureurs ^ qui au lieu de songer à opposer à la coalition un £ad ceau de volontés , se déchiraient comme s'ils avaient craint qu'elle manquât de prétextes poiir nous forcer d'accepter ce qu'il lui conviendrait de nous proposer.

Les alliés ne pouvaient manquer d'être biènr tôt informés de cet état de désunion , et il faut convenir qu'on n'omit riep de ce qui pouvait contribuer à nous mettre à leur discrétioB.

Le &2 au soir, le fils de l'empereur était reconnu par les deux chambres , et la commissioi^ de gouvernement installée aux Tuileries.

Fouché vint encore ce soir-là à l'Elysée. Je m'y trouvai comme il arriva ; l'empereur lui dit : « Ne a vous fiez pas aux ennemis, armez tant que vous « pourrez. En agir autrement serait trahir la a France. »

L'empereur fit demander le même soir au ministre de la marine de mettre à sa disposition les deux frégates qui étaient sur la rade de Bo-

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tËhetovt. C'étaient les deux seuls bàtimens qui fussent prêts à faire voile.

Le ministre lui répondit qu'il allait prendre les ordres du gouvernement provisoire , .c'est-àr dire ceux de Fouché , et qu'aussitôt sa réponse il s'empresserait de lui rendre ce dernier service.

Le lendemain a 3, l'empereur fit renouveler la demande par le général Bertrand , qu'il chargea également de demander des passe-ports à Fouché.

Cette commission de gouvernement s'était assemblée aux Tuileries , d'où elle avait commencé Fexercice de son pouvoir. Le premier jour de son installation 9 elle envoya une députation aux souverains ail iés pour entrer en arrangement. Fouché croyait de bonne foi qu'il allait renouer les communications qu'il avait ouvertes avant le retour de l'île d'Elbe, et il ne manqua pas de dupés pour partager ses illusions.

L'archi-chancelier alla porter sa démission k cette commission , le jour même où elle fut installée, ainsi que plusieurs autres fonctionnaires. Je fus du nombre et rendis ma commission de premier inspecteur - général de là gendarmerie.

Cette commission de gouvernement changea le même jour le commandant en chef de la garde nationale de Paris, C'était le général

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Durosnel ; elle nomma à sa place le maréchaL Masséna. Elle retira aussi au général Rapp 1< commandement de l'armée du Rhin , et le rem« plaça par le maréchal Jourdan (i).

J'étais particulièrement trop persuadé des mauvaises intentions de Fouché à l'égard de l'empereur pour ne pas lui supposer quelques noirs projets', et je me mis en mesure de les traverser.

Je n'avais jamais été dupe de ses protestations. Je voyais bien qu'il allait se servir des avantages de sa position pour perdre l'empereur sans retour ; car cela servait tous les projets qu'il pouvait avoir, soit en faveur de la branche aînée ou cadette de la maison de Bourbon, soit en faveur de la régence. La inort de l'empereur était nécessaire à la sécurité de sa vie; il connaissait trop les révolutions pour s'exposer à un nouveau retour. Toute la journée du a 3, j'entretins l'empereur de mes inquiétudes à ce sujet, et je m'employai du mieux qu'il me fut possible pour les lui' communiquer, et lui faire adopter l'idée de partir salis perdre de temps.

Mon opinion était partagée par une foule d'honnêtçs gens, qui avaient aussi l'expérience

(!) Les généraux Durosnel et Rapp avaient été aides-decamp de.rempereur.

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A^ révoliztions, et qui étiaient venu prévenir [^empereur de prendre garde à lui. Ils lui conseil* èren^ même de s'éloigner &m plus tôt, car ces 3ii5érables( ils désignaient Fouché et consorts ) le ivreraient , s'il le fallait , pour se tirer d'afifaire. Te ne nomme pas les hommes généreux qui vin*- :*ent lui donner cet avis , parce que je ne suis pas KÛr que cela ne pût leur nuire. ^

L'empereur commença à soupçonner que l'on >oiirrait avoir la pensée d'une aussi coupable iction^etfitdesuitelesdispositionsde son départ.

Il aurait voulu emmener le général Drouot, jui avait été à l'île d'Elbe avec lui; mais ce géaéral avait été nommé au commandement de la ^arde impériale : il crut ne pouvoir pas aban^ donner son poste d^ns un moment où la France était en danger. L'empereur n'insista point ; mais il regretta Drouot, parce qu'ill'estimait et qu'il lui était attaché.

Le père ainsi que la mère du général Bertrand étaient venus du Berry pour le voir. Quoique bien sûr des sentimens du général pour lui , l'empereur ne lui parla pas encore du projet qu'il formait d'aller en Amérique, parce qu'il craignait d'alarmer la sensibilité de cette famille. Il me demanda s'il pouvait compter sup moi pour raccompagner, et j'avoue que cette confiance de sa part me flatta plus que tous les

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