‹ MEMOIRES DU DUCDEROVIGOChapitre 15 sur 44 · CHAPITRE; IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE; IX

I. Arcbambaud de Périgord. — Protestations de Fouché.-^ Madame ^^*^ conseille de mettre ma gendarmerie à chevaT €$t de balayer cette coLue de malhenrenx qni perdent ta France. — Arrivée du général Becker. -— Mes cndntèB.* -F— Ce que je propose à Fempereur^ --^ Gombinaisoia de Fouché. — n consent enfin à laisser partir l'empereur. — r, Ce prince quitte la Malm^ison.

Cett^ dernière communication ayait asses Douleversé mon esprit pour que le lendemain 'allasse de bonne heure à l'hôtel du ministère de la police, harceler de nouveau Fouché. Je trouvai iansson salon M. Archambaud de Périgord, qui était dans la tenue d'un homme qui se préparait ai monter à cheval. Je me doutais bien du motif qui l'amenait : il venait prendre langue pour la journée, et sans doute aussi des ordres pour .1^ (juartier-général de lord Wellington.

i;o MÉMOIRES

Fouché vint me recevoir, et, après une très courte conversation, il ine dit ces propres paroles : « Vous pouvez assurer l'empereur que je. « ferai ce matin résoudre au gouvernement pro- « visoire la question des frégates , et que le mi-* « nistre de la marine aura l'ordre de les mettre « à sa disposition. Je vais de même donner or* « dre que l'on dispose ses passe-ports. »

Fouché était si peu occupé de ce qu'il me disait , que, dans ce moment-là encore, il me re-^ commandait d'ordonner à la gendarmerie qui se trouvait à Paris de tirer sur les premières co-cardes blanches que Ton verrait dans les rues ; je lui répondis : a Mais vous savez que cela ne a me regarde plus, puisque f ai donné ma dé- « mission, et que je vais avec l'empereur. »

U eut l'air de l'apprendre pour la première r fois ; je lui demandai si je pouvais espérer qu'il ne me laisserait pas proscrire et qu'il rie me nuirait pas; il me répondit encore ces propres paroles : « Il n'y aura personne de proscrit, ou bien il feu- « drait proscrire toute la France. D'ailleurs vous « êtes particulièrement un de ceux dont la con- «f duite a été la plus simple. »

ce Eh bien! dis-je, nous verrons si vous vous € le rappellerez. »

Je me hâtai de revenir à la Malmaison pour ren^ 4re compte de tout cela à l'empereur, et lui Éair^

DU DtIC DE ROVIGO. i^i

part de tout ce que je craignais. Un de mes gens, qui courait après moi , m'apporta en chemin une lettre anonyme dont je reconnus Fécriture pour être celle d'une personne qui d'ordinaire était bien informée de tout ce qui se préparait. Elle me disait: « Général , vous êtes un trop galant « homme pour être dupe de "fos ennemis. Les ce momens sont précieux et courts. Prenez votre <x parti, montez à cheval, mettez-vous à la tête « de votre gendarmerie, et faites justice au roi « de ce gouvernement provisoire qui va vous « gagner de vitesse; c^est le seul moyen de vous « sauver d'une perte certaine. Qui vous arrête , « puisque vous êtes maintenant désintéressé par « la retraite de l'empereur ?»

J'écrivis au bas du billet ! « Je suis sensible au « souvenir, et reconnaissant de l'avis ; je le crois « salutaire , mais on ne me dit pas ce que devien- « drait l'empereur. XI- serait iiidubitablement sacc crifiéf dans ce cas, on a du compter sur ma réa ponse, qui sera toujours potiiis morij quant « inquinari. » C'était la devise de la dame.

L'empereur me fit répéter plusieurs fois ce que je lui disais. Il avait de la peine à se persuader que les esprits eussent déjà fait autant de chemin vers le mal. Il me croyait moins qu'un autre dans ces sortes de cas-là, parce que, disai^-i il, je voyais toujours en noir.

Il envoya dé liùuveau le général Bertrand à Paris pour accélérer les affaires dont il m'avait chargé précédemment ^ et ce fut pendant l'ab* aence de celui-ci que \^ général Becker arriva à la Malmaison. Membre de la chambre des députés^ il vint annoncer à l'empereur qu'il avait reçu du ministre de la guerre l'ordre de se rendre près de lui pour prendre le commandement des troupes commises à sa garde et répondre de sa personne au gouvernement provisoire; il y avait à la Malmaison un bataillon d'infanterie et une centaine de. dragons de la garde.

L'empereur me ût appeler au moment où le général Becker venait de lui faire connaître l'ordre qu'il avait reçu , et me dit : « Voilà quel* a que chose de nouveau et qui sonne mal* Comc ment le ministre de la guerre ne m'a«t-il rien « fait dire?»

Il accueillit bien le général Becker (i) qu'il avait connu à l'armée, et ne s'opposa en rien à l'exécution des ordres dont il était porteur.

Pendant que Becker prenait possession du , commandement de la garde et se faisait reconnaître des officiers de cJe corps , l'empereur se promenait avec moi dans le jardin , et me dit:

(i) Le général Beckor arait épousé la sœur du général Desaix.

DU DUC DE ROVIGO. i<jS

«Voilà qui sent plutôt le comité révolutiona naire qu'un gouvernement généreux; mais je « ne comprends pas comment le ministre de la (( guerre ne m'a rien fait dire. U n'y a peut-être <( pas vu de mal; d'ailleurs, le choix qui a été fait fc de Becker me rassure. Mais Sieyes avait raison « de me dire qu'ils me livreraient; cependant je (c ne puis partir sans vaisseaux et sans passe» « ports , autrement lé premier maire de village « m'arrêtera. Il suffira de lui dire que j'emporte des « trésors; il écrira à Paris, le gouvernement pro* « visoire ne répondra pas, lesévénemeùs se près* « seront, et voilà comme l'on arrive à sa perte. »

Je lui observai que «je craignais que ce nefiit « cela qu'on préparait déjà , que d'ailleurs il n'é- « tait peut-être plus possible de partir , puisque « dès à présent c'était le général Becker qui veil- « lait sur ses démarches. Je ne me dissimulais pas « que dès le lendemain les choses prendraient « une couleur plus rembrunie, et qu'alors il « perdrait tout-à-fait sa liberté, car il n'était pas ce permis de douter des intentions dans lesquelles f( on différait, d'une part, à lui donner des fré- « gâtes et des passe-ports, pendant qu'on lui en- « voyait le général Becker de l'autre.

« A la vérité , Becker était un homme qui éloi- « gnait toute espèce de soupçon; mais comme on « le savait incapable de se charger d'une mau-

« vaise action, je ne doutais pas qu'on ne réu^ a choisi que pour jouer le premier acte de la tra* « gédie, et que, quand tout serait prêt, on lui a donnât ordre de remettre son commandements- « à celui qui serait chargé du dénouement, ou (X bien l'on n'enverrait peut-être personne , afin « de donner plus beau jeu aux ennemis de l'em*^ « pereur. »

L'empereur me dit : « Quel remède à cela? — » a J'en vois encore, lui répliquai-je ; il y aurait de la « déraison à partir sans passe-ports, et sans l'ordre « aux frégates de vous transporter où bon vous a semblera : mais il faut en être porteur vouscc même , autrement c'est laisser à Fouché trop de « facilité pour vous perdre.

ce Ensuite il faut signifier sur-le-champ au gé^ a néral Becker que votre intention est de partir ce sans délai pour l'Amérique, et qu'en vertu des « ordres qu'il vous a dit avoi r pour venir ici veille 1er à votre sûreté , vous le chargez de faire a connaître votre détermination au gouverne- «c ment provisoire et lui signifier aussi que vous a demandez vos passe-ports et la disposition de a deux frégates; que sans ces deux choses-là <c vous ne partirez pas , et que vous êtes déter- « miné à le laisser se couvrir de l'infamie de vous « livrer aux ennemis , si l'on met le moindre re-* a tard à satisfaire à vos justes demandes; enfin

«que vous allez vous adresser aux chambres « pour savoir si vous êtes prisonnier. Il faut faire ce peser sur elles tout le poids d'une responsabi- « lité qui les couvrirait de honte, si elle était mécc connue. Il y a parmi ces députés un grand a nombre de braves gens qui ne voudront pas ce. se laisser déshonorer par Fouché, et qui feront (( de mûres réflexions, en apprenant toutes les ce difficultés qu'on vous oppose.

a Fouché y regardera lui-même à deux fois (c avant de laisser les choses aller aussi loin. Il ne a faut pas d'ailleurs qu'il puisse établir l'opinion il que c'est vous qui avez différé votre départ dans «quelque fol espoir, que pendant cet inter- <c valle les obstacles se sont multipliés, et que <c l'événement funeste qu'il prépare déjà n'a été « que la suite de vos retards.

<c L'on doit d'autant plus prendre cela au sé- <c rieux, que le refus des frégates et des passece ports ne peut s'expliquer que par de fort mau- « vais projets , parce qu'on n'aperçoit pas un a motif raisonnable pour n'avoir pas satisfait à ce toutes vos demandes dès le soir même de votre u abdication. »

L'empereur voyait bien que j'avais raison, mais il était d'une tranquillité qui me glaçait. Il me répondait : « Seraient-ils capables ( en désignant « le gouvernement provisoire) de ne me lais*

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a ser que l'alternative d'aller me jeter dans les a mains des ennemis? »

Je répliquai encore : « Dès que cette commission, a a commencé à mettre de la mauvaise grâce à. « obtempérer à vos désirs , il faut la croire capa— a ble de tout. Elle ne cherchera qu'à se discul— « per aux yeux de la nation , en prouvant qu elh a n'a pas été maîtresse des événemens. »

L^empereur fit appeler le général Becker dam son cabinet, et le chargea de prévenir de suite h gouvernement provisoire de sa résolution partir sans délai, et de lui renouveler la demanda qu'il lui avait fait faire par le ministre de la marine, pour avoir à sa disposition les deux frégates qui étaient sur la rade de Rochefort; enfin il luE' — recommanda d'insister fortement pour les obtenir sans délai , ainsi que les passe-ports, en ajoutant que, si l'on différait à lui répondre, il s'adresserait aux chambres , irait attendre ai .milieu d'elles le dénouement des événemens^ et leur laisser le soin de le livrer aux ennemis.

Le général Becker, qui était un homme d'honneur et d'expérience , vit bien à quoi tous ces délais tendaient, et pour rien au monde il n'aurait voulu mettre son nom à une pareille infamie. Il écrivit sur-le-champ au gouvernement provisoire, et employa les expressions d'un galant homme. On lui répondit que pour la plus

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;rànciè sûreté de l'empereur, le gouvernement vait demandé des passe-ports à loi*d Wellington, !t qu'aussitôt qu'on les aurait reçus , on les en- /errait.

C'était évidemment une autre perfidie que 'on couvrait du voile de l'intérêt que l'on portait i l'empereur ; il n'y avait que des dupes qui pouiraient ne pas démêler ce que cela signifiait.

Nous nous rassurâmes cependant un peu plus în voyant arriverle ministredelamarine. IlVenait lonner connaissance à l'empereur d'ttne dépêche du président de la commission^ Elle était con^ çue en ces termes :

Paris , 27 juin au matin i

J[il fhihistre de la marine,

Monsieur le duc,

Il est urgent que l'emperenr parte. L'ennemi B^avance , et est peut-être déjà à Compiègne. La commission désire que vous vous rendiez sur-lechamp à la Malmaison pour engager l'empereur à partir, parce qUe nous ne pouvons pas répondre d'un mouvement qUi pourrait avoir lieu.

Quant à là disposition de ^article 5 du décret d'hier relatif aux sauf-conduits, la commission vuL i a

vous autorise à le regarder comme non avenu— . Toutes les autres dispositions sont maintenues- — *•

Signé, le duc d'Otrajtte.

jP. s. Il serait important que l'empereur partî;^ -It incognito.

Cette lettre excitait bien quelque soupçon^ -, car enfin elle reposait sur un mensonge, et sup posait une répugnance à partir qui n'existail pas. Mais le champ était ouvert, nous crume que nous n'avions plus qu'à nous éloigner l'erreur ne fut pas longue.

Le ministre de la marine nous avait à p^^^^^ quittés depuis quelques heures, qu'il fit passer à l'empereur une dépêche dont les dispositio étaient tout opposées à celles qu'il était communiquer lui-même. Elle était ainsi conçue =

Paris, 27 juin 181 5, à deux heures après midi. SlR£,

Ce matin lorsque j'ai eu l'honneur d'approcher V. M., je lui ai montré la lettre du duc d'Otraûte par laquelle il m'annonçait comme non avenu l'article 5 du décret d'hier relatif aux saufconduits.

. En retournant à Paris, j'ai rencontré vis-à-vis FÉlysée un courrier qui m'a remis une dépêche du duc d'Otrante , laquelle porte textuellement ce qui suit: «D'après les dépêches que nous «c avons reçues ce matin , l'empereur ne peut a partir de nos ports sans sauf-conduit. Il doit at- <c tendre ce sauf- conduit en rade. En consé- « quence, l'arrêté d'hier reste dans toute son inoc tégrité , et la lettre que nQus vous avons écrite « ce matin pour annuler Farticle 5, est nulle. « Tenez-vous au texte de notre arrêté d'hier.

« Signéy duc n'OrRAwrE. »

J'étais trop près des Tuileries pour ne pas m'y rendre. Le conseil de gouvernement s'était ajourné à trois heures; j'y ai trouvé le projet d'une troisième lettre qui n'attendait que le retour du duc d'Qtrante pour être signé et m'être envové. M. Berlier m'«n a remis la minute, et l'expédition me sera remise ce soir. Voici ce qu'elle porte :

Paris, 27 juin, à midi.

Au ministre de la marine.

Monsieur le duc'^*^ ^'^^^^'

La commission vous rappelle les instructions qu'elle vous a transmises il y a une heure. Il faut

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faire exécuter l'arrêté tel que la commission l'a-» vait pris hier, et d'après lequel Napoléon Bonaparte restera en rade à l'île d'Aix, jusqu'à l'arrivée des passe-ports.

Il importe au bien de l'État , qui ne saurait lui être indifférent, qu'il y reste jusqu'à ce que son sort et celui de sa famille soient réglés d'une manière définitive. Tous les moyens seront employés pour que cette négociation tourne à sa satisfaction. L'honneur français y est intéressé; mais en attendant on doit prendre toutes les précautions pour la sûreté personnelle de Napoléon, et pour qu'il ne quitte point le séjour qui lui est momentanément assigné.

Agréez, monsieur le duc, etc.

Le président de la commission du gou*

vernement,

Le duc d'Ot^nte-

De tout ceci il résulte que la commission pense que la sûreté de V. M. exige qu'elle se rende sur les frégates de l'île d'Aix, et que l'état des négociations veut que les frégates ne partent qu'après l'arrivée des passe-ports.

En même temps que je fais connaître cet étal de choses à V. M. , je retourne aux Tuileries. J'y

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exposerai tout ce que ma dit V. M., et je dt* pianderai les ordres de la commission, sur le cas pu y. M., arrivant à l'Ue d'Aix, voudrait être conduite immédiatement en Angleterre sur une/ré^ gâte ou un navire^ au lieu de rester dans cette ^ade.

Je n'ai pas besoin de vous exprimer ae que me font éprouver ces cpntrariétés qui vous a£Fec- Irent, etque JQ croyais terminées.

Agréez , Sire , etc.

Degrés.

Nous verrons tout à l'heure comment la commission répondit au vœu manifesté par l'empereur, de passer directement en Angleterre. On ne pouvait se méprendre sur le but de toutes ces incertitudes, de ces mesures contradictoires. Uarmée anglaise approchait, nos troupes avaient repassé l'Oise; il n'y avait pas un homme raisonnable qui ne vît que les ennemis pouvaient, au lieu de passe-ports, envoyer enlever l'empereur à la Malmaison, où Fouché n'avait eu garde de manquer de faire dire que se trouvait ce prince.

Si Fouché n'avait pas eu dessein de faire tomber l'empereur dans les mains des ennemis, il ne l'aurait pas pressé de sortir de Paris, où il était

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sous la sauvegarde de Thonneur des chambres et des citoyens de cette grande ville y ou tout au moins il lui eût fait connaître dès le 22 au soir le danger auquel il était exposé.

Il est vrai qu'il voulut se donner Fair d'avoir été favorable aux vues et aux intérêts de l'empereur. Mais quand le fit-il ? Après qu'il eut envoyé à l'armée anglaise, et par conséquent lorsquHl savait qu'il ne pouvait plus y aVoir d'inconvéniens à satisfaire l'empereur sur des choses dont il ne jouirait pas; il en usa vis-à-vis de ce prince comme on fait avec les hommes qui vont mourir: on ne leur refuse plus rien.

Un concours de circonstances heureuses sauva l'empereur de ce premier danger.

Le -ministre de la guerre avait pris le commandement des troupes qui se retiraient sur Paris; dès qu*il vit que les ennemis s'approchaient de la rivière de l'Oise , il envoya ordre au général Becker de brûler les ponts qui étaient en face de la Mal maison.

Becker alla lui-même faire exécuter cette disposition, etc'estprobablement à cette prévoyance que l'empereur doit de n'avoir pas été pris, c'està-dire tué à la Malmaison, d'où il était parti, lorsque le détachement prussien chargé de l'enlever y arriva, car celui-ci avait été obligé d'aller chercher un passage sur la Seine, beaucoup plus bas

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cju'où il espérait en trouver. Il fallait qu'il fut <x>nduit par un^ homme accoutumé à courir la chasse dans les environs , pour être venu si rapidement et sans hésiter par un aussi long détour <]ue celui qu'il fit.

Le général Bertrand arriva de Paris avec des promesses , mais n'apporta pas plus d'ordre pour les frégates que de passe-ports.

L'empereur commença à réfléchir sérieusevnent à ce qui pouvait arriver, et comme di- Arerses personnes venaient le voir à la Malmaison, il sut bientôt à quoi s'en tenir sur les trames de Fouché. La position était pénible, mais il avait manifesté l'intention de reprendre les armes; c'en fut assez pour détourner une partie du danger. Les ennemis s'étaient aventurés sur la Basse- Seine ; ils s'étaient mis dans une position à être taillés en pièces. L'empereur, qui les suivait de l'œil , vit la faute et résolut d'en profiter. Il fit appeler le général Becker; il lui exposa l'état des choses, et le chargea de porter lui-même au gouvernement provisoire l'offre qu'il lui faisait de ses services. « Vous leur expliquerez , dit-il au tt général , que mpn intention n'est point de reste saisir le pouvoir ; que je veux battre l'ennemi, « l'écraser, le forcer par la victoire à donner un a cours favorable aux négociations ; que ce ré- « sultat obtenu, je m'éloignerai, je poursuivrai

« tranquillement ma route. » Le général transmit la, proposition, mais Fouché ne pouvait pas croire à la magnanimité qui l'avait dictée ; elle dérangeait trop d'ailleurs les projets qu'il avait conçus : il imagina que c'était un moyen de re*r saisir une autorité à laquelle pourtant l'çmpereur eût pu aisément revenir sans ce subterfuge. Il re^ poussa vivement l'offre qui était faite, mais ne donna aucune satisfaction sur la demande des passe-ports et des fréga,tes. Il semblait véritable-^ ment que ce gouvernement provisoire ne eher-i chait qu'à tenir l'empereur en réserve, afin que,, si les ennemis exigea,iept qu'on fît le sacrifice de sa personne , on pût les satisfaire. On en aurait référé aux chambres; pn leur aurait parlé du grand intérêt de l'Europe , et, pour ménager leur dignité, on aurait pasisé avec les ennemis une espèce de traité dans l'intérêt de l'empereur; mais une fois qu'on l'aurait eu livré,, le traité aurait été jeté au feu, '^

Mais l'offre de reprendre les armes n'avait pa& été perdue pour Fouché. Le traître savait que, si l'empereur se montrait dans les circonstances pénibles où nous étions, l'armée, la population l'accueilleraient avec transport. Les embûches dont il l'avait entouré ne devaient pas avoir échappé à ce prince, l'indignation, le danger pouvaient le porter à quelque parti extrême; il

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'ésolut de le calmer^ et écrivit au ministre de la

narine la lettre qui suit :

Paris, 28 juin i8i 5.

Monsieur le duc, de longs retards ayant eu lieu depuis la demande de sauf-conduits pour Napoléon , et les circonstances actuelles faisant craindre pour sa sûreté personnelle , nous nous sommes déterminés à regarder comme non avenu l'article 5 de notre arrêté du 26 de mois. En conséquence, les frégates sont mises à la disposition de Napoléon. Rien maintenant ne met obstacle à son départ. L'intérêt de l'État et le sien exigent impérieusement qu'il parte aussitôt après la notification que vous allez lui faire de notre détermination. M. le comte Merlin doit se réunir à vous pour cette mission.

^grée^, monsieur le duc , etc.

Le duc D'OxRAJfTE,

Comte Carwot, Comte Grever, Barpn Quinette, CiULAiNCouRT, d uc de Vicence^

P. S. Il est important que vous partiez pour la Malmaison avec M. Merlin , au reçu de cet or*» dre. Le colite Merlin va venir vouç trouver^

i86 MÉMOIRES

On croirait, après cette lettre, que l'empereur n'a plus qu'à se mettre en route; mais le duc d'Otrante, qui s'attache, dans chacune de toutes ses dépêches, à le représenter comme indécis, opposé même au projet de quitter Paris, n'a garde de le laisser s'éloigner encore. Le ministre de la marine va nous expliquer l'artifice.

Paris , 29 juin à deux heures du matin.

Au président de la commission du gouvernement.

Msmsieur le président, il est deux heures du matin, et M. Merlin ne vient point. Je ne sais pas même quand il viendra, puisqu'on n'a pu le trouver.

D'après le post - scriptum de votre dépêche d'hier, il paraît que je ne dois aller à la Malmaison qu'avec lui. Cependant le temps presse , et dans cet état de choses, je vous prie de me faire savoir si je dois ou non attendre M. Merlin pour aller notifier vos ordres à Napoléon.

Agréez, etc.

Degrés.

. La commission que le gouvernement provisoire envoyait aux souverains alliés avait pris sa route vers l'Alsace, où elle espérait les trouver, et l'armée anglo-prussienne hâtait sa marche sur la capitale. Elle avait gagné les alliés de vitesse ,

elle débouchait soiis les murs de Paris; il fallut en finir avec elle. La perfidie de Fouché ne put se consommer y les événemens marchaient trop vite.

Les Anglo-Prussiens étaient déjà maîtres d'une partie du cours de la Seine; il devenait douteux que l'empereur pût échapper. Fouché substitua le comte Boulay à Merlin, et le ministre ^e la marine put enfin accourir annoncer que lé départ n'éprouvait plus d'obstacles, car les passeports avaient été envoyés la veille par Fouché, qui avait ajouté que vraisemblablement le gouvernement anglais ferait tenir à la croisière devant Rochefort les sauf-conduits qu'il avait démandés k Wellington , en le prévenant que l'empereur se rendait dans ce port.

Assurément, Fouché avait d'autres vues en faisant cette demande aux Anglais. L'empereur ne l'en avait pas chargé ; il s'était contenté de passe-ports français purs et simples.

Il est vraisemblable que Fouché avait déjà reçu une réponse de l'armée anglaise, et que peut-être il n'était pas de meilleure foi avec lord Wellington , en cherchant à faire partir l'empereur. Il se mettait entre deux eaux, croyant qu'il pouvait encore cacher sa manœuvre.

Le ministre de la marine fit exactement tout ce que lui permettait la latitude qu'on lui avait

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laissée , et il alla même jusqu'à dire : « J'ai « porté moi-même l'ordre pour les frégates, afia « qu'elles ne le reçoivent que par vous, et qu'U ce ne puisse entrer dans l'esprit de personne « qu'elles ont un ordre qui annulerait celui-ci. » Il prit congé de l'empereur et s'en retourna.

M. de Lavalette vint aussi à la Malmaison apporter à l'empereur les ordres dont on pouvait avoir besoin pour les maîtres de poste sur les deux routes qui mènent à Rochefort par le Berry et par le Poitou.

Toutes les personnes qui suivaient la destinée de l'empereur étaient réunies à la Malmaison; beaucoup d'autres étaient venues lui dire adieu. La princesse Hortense y était avec plusieurs dames de sa maison. L'empereur les fit partir ainsi que tout ce qui était avec elle. Il embrassa tout le monde et dit à chacun des paroles d'amitié.

Les officiers de la garde voulurent venir le voir; il les reçut et les embrassa; tous fondaient; en larmes.

Avant de rendre compte de ce qui arriva à l'empereur après son ^départ de la Malmaison ^ il n'est pas inutile de faire les observations suivantes.

On a lu dans le cours de cet ouvrage comment; chacun se pressait d'abandonner ce prince , lors <|e s^ première abdication , pour courir à Paris

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se faire une position nouvelle , à l'aide de quelques amis. Il en fut de même dans ce cas-ci.

Une foule d'administrateurs, d'officiers de tout grade voulaient suivre leur ancien chef; mais Fouché, qui lui enviait jusqu'aux sentimens de ceux dont il avait fait la fortune, s'était attaché À semer la défection parmi nous. Les uns avaient ^té appelés aux fonctions dont ils étaient investis , les autres abusés par de fausses espérances ^'avancement ou de sécurité. Peu à peu le déirouement se refroidit; chacun trouva un motif jpour retirer des offres qu'on ne lui demandait pas. 31 n'y eut pas jusqu'à l'infortuné Labédoyère qui jQC reculât à l'approche du départ.

L'empereur l'attendit en vain pour l'emmener; il s^était laissé séduire par de fausses assurances qu'il ne serait pas recherché. Il resta à Paris, et fut victime de sa crédulité et de sa confiance dans quelques officieux. Ce malheur est l'œuvre de ceux qui, tout en ayant l'air de se dévouer à l'empereur, n'ont pas eu honte de venir jusqu a la Malmaison pour ébranler la résolution du petit nombre de personnes qui s'attachaient à son infortune. Il n'y a rien que M. de*** n'ait employé pour emmener Montholon, et cependant il entretenait les espérances de l'empereur : autant aurait-il valu l'assassiner sur place. Labédoyère se laissa per- 5uader par lui, et paya de la vie sa crédulité.

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