CHAPITRE XII
L'empereur se décide à se rendre à bord de la croisière anglaise. — Lettre au prince régent. — Le général Gonrgaud. — Le capitaine Sertorius. — L'empereur est sur le point d'être arrêté à Rochefort. — Il s'embarque. — Gomment il est reçu. — Le capitaine Maitland. — ^ L'amiral Otbam. — On eût pu échapper. — Profonde sécurité de l'empereur. — L'amiral Keith.
L'empereur resta sur l'île d'Aîx le 12 et le i3; le i^j il vint mouiller dans la rade des Basques, et envoya de nouveau à bord du Bellérophon^ comme parlementaires , M. de Las Cases et le général Lallemand. Il y eut entre ces messieurs^! le capitaine Maitland des explications sur la conversation que nous avions eue l'avant-veille avec lui. Il avait été rejoint par la corvette la Slany, que commandait le capitaine Sertorius.
Les parlementaires regagnèrent File d'Aîx le
DU DUC DE ROVIGO. aag
même jour et rendirent compte à l'empereur de ce qui s'était passé à bord du Bellérophon, M. de Las Cases lui rapporta que « le capitaine Maitland a l'avait chargé de le prévenir que, s'il se décidait a à venir en Angleterre, il était autorisé à le rea cevoir à son bord , et qu'il mettait son vaisseau K à sa disposition. »
L'offre coïncidait avec l'arrivée de cette corvette que l'on voyait pour la première fois. L'empereur fit appeler toutes les personnes qui l'avaient accompagné; il leur donnaconnaissancede la proposition du capitaine, et exposa les détails de la conversation que cet officier avait eue avec nos parlementaires. Avant de les associer à sa nouvelle destinée, ajouta-t-ilj il voulait les prévenir de ce qui se préparait.
Les avis furent à peu près unanimes sur la confiance que l'on devait mettre dans la loyauté avec laquelle serait accueillie la résolution qu'on lui proposait de prendre. On y croyait d'autant plus , que les Anglais n'ignoraient pas tous les moyens qu'avait l'empereur de gagner la haute mer, même à force ouverte.
a S'il était question, nous dit l'empereur, de
* « marcher à la conquête d'un empire , ou d'en
« sauver un , je pourrais tenter un retour de
a l'île d'Elbe; mais je ne cherche que du repos,
« et si je suis encore la cause d'un seul coup de
^o MÉMOIRES
« canon ^ la méchanceté profitera de la circon- « stance pour me déchirer.
« L'on m'offre du repos en Ahgleterre ; je ne « connais pas le prince régent, mais d'après tout « ce qUé j*en ai entendu dire , je ne piiis man- « quer de confiance dans la loyauté de son ca- « ractère. Mon parti est pris : je vais lui écrire , « et demain à la pointé du joui* nous irons à «( bord de la croisière anglaise. »
Chacun se retira pour foire ses apprêts de départ.
L'empereur écrivit au prince régent; sa lettre était ainsi conçue :
« Altesse Rotaie ^
« En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe j j'ai terminé ma carrière politique , et je vais, comme Thémistocle, m'asseoir aux foyers du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois , que je réclame de Votre AIte.sse Royale , comme le plus puissant , le plus constant et le plus généreux de mes ennemis (i). »
(i) Cette lettre fut datée du i3 par des considérations qu'il est inutile de rapporter ici. Le capitaine Maitland s'est emparé de cette circonstance pour contester les ouvertures qu'il Atait £dt€S , et a 1révt)qué en doute les espét^ces qu^ avait
DIT DtJÔ DE ROVIGO. aSi
Le général GoUrgâud fut chargé de porter cette dépêche à Londres, et reçut des instructions qui méritent d'être conservées , car elles font voit* inieiix que tout ce qu'on pourrait dire quelles ' furent les véritables considérations qui déterminèrent Femperetir î
«Mon aide-de-camp Gourgaud se rendra à
« bord de l'escadre anglaise avec le comte de Las
« Cases. Il partira sur l'avis que le commandant
<c de cette escadre expédiera, soit à l'amiral, Soit à
« Londres. Il tâchera d'obtenir une audience du
« prince régent, et lui remettra ma lettre. Si Ton
<c ne voit pas d'inconvéniens pour délivrer des
<c pasise-ports poUr les États-Unis d*Amérique ,
a c'est ce que je désire; mais je n'en veu:?: pour
a aller dâiis aucune colonie. Au défaut de l'Amé-
« riqUe, je préféré l'Angleterre à tout autre paya.
c( Je prendrai le titre de colonel Muiron ou Duroc.
c( Si je dois aller en Angleterre , je désirerais être
(c logé dans une maison de campagne à dix ou
a douze lieues de Londres , où je souhaiterais ar-
tt river le plus ihcoghito possible. Il faudrait une
a habitation assez grande pour y loger tout moh
a monde. Je suis désireux, et cela doit entrer dans
a les vues du gouvernement, d'éviter Londres. Si
données ; mais les instructions qui accompagnaient la àépêche supposent trop fortement les insinuations qu'il avait faites pout qn'on ptdsfte prendre le chattge itiT te désaveu.
d32 MÉMOIRES
« le ministère avait envie de mettre un commis- <c saire près de moi, Gourgaud veillera à ce qu-^i « cela n'ait aucun air de servitude, et que ce soi ^ « un homme qui, par son rang et son caractère, n ce puisse donner lieu à aucune mauvaise pensé « Si Gourgaud doit être envoyé à l'amiral, i ce serait plus convenable que le capitaine le gar « dât à son bord pour le faire partir sur un a corvette , afin d'être sûr qu'il arrivera à Lon <c dres avant nous.
« Napoléoit.
« Ile d'Aix,le i4 juillet i8i5. »
Le général Bertrand écrivit , de son côté , au capitaine Maitland. Je voudrais éviter d'accumuler ainsi les pièces, mais celles-ci sont nécessaires pour fixer l'idée qu'on doit prendre de cette négociation.
La lettre était conçue en ces termes :
« Monsieur le commandant ,
<c M. le comte de Las Cases a rendu compte à l'empereur de la conversation qu'il a eue ce . matin à votre bord. S. M. se rendra à la marée de demain , vers les quatre ou cinq heures du matin , à bord de votre vaisseau.
a Je vous envoie M. le comte de Las Cases, conseiller d'État; faisant fonction de maréchal-des-
DU DUC DE ROVIGO. a33
logis 9 avec la liste des personnes composant la suite de S. M.
a Si Famiral , en conséquence de la demande que vous lui avez adressée , vous envoie les saufconduits demandés pour les États-Unis y S. M. s'y rendra avec plaisir; mais au défaut de ces saufconduits , il se rendra volontiers en Angleterre , comme simple particulier, pour y jouir de la protection des lois de votre pays.
(c S. M. a expédié M. le maréchal-de-camp baron Gourgaud auprès du prince régent j avec une lettre dont je vous envoie copie, vous priant de la faire passer au ministre auquel vous croirez nécessaire d'envoyer cet officier-général, afin qu'il ait l'honneur de remettre au prince régent la lettre dont il est chargé.
a J'ai l'honneur , etc.
« i4 juillet i8i5. »
Le général Gourgaud mit en mer dans la nuit du 1 4 au 1 5 , et fut bientôt abord du Bellérophon. lie capitaine Maitland l'accueillit et le fit, suivant la demande qui lui en était faite, partir sur la corvette le Slany^ qui appareilla sur-le-champ pour l'Angleterre, où elle porta la nouvelle des événemens qui avaient eu lieu. Tout le temps de la traversée, le général fut entretenu dans l'idée
qu'il pout*raît débarquer et se rendre auprès du prince régent; mais il ne fut pas plus tôt arrivé datis la rade de Portsmouth , que le capitaine Sertorius, se glissant furtivement dans son canot , gagna la terre sans plus tenir compte de ses prô*messes. Lé général, indigné, s'emporta, protesta, mais n'en fat pas moins consigné à bord. Pendant ^quela déception se consommait, l'empereur se disposait à s'éloigner d'un rivage où tout devenait embûches autour de lui.
Leà choses eu étaient au point qu'il commeu- Çâit à peine à s'habiller lorsque le général Beckér accourut me prévenir qu'il venait d'arriver à Ro-
(dhefort un émissaire chargé de faire arrêter l'empertôur. Il me dit qu'il pDUtait suspendre Ife coUj) deux ou trois heures, mais que , ce tempe passé , il se lavait les mains de ce qui adviendrait.
J'entrai de suite chez l'empereur , je lui fis part de ce que je venais d'apprendre ; nous l'habiiiâmes au plus vite et partîmes au petit jour pour iiôUs rendre au caiiôt qui devait nous conduire à bot*d des Anglais.
Les capitaines des deux frégates nous suivaient; ils avaient ordre d'arborer le pavillon bîàâc , et n*àttendaient pour le faire que cie voir ^empereur àU large.
tl Uê tardiEi pas à lés tirer d*inqUiètUdé. Il deS-
céttdit au rivage et s'embarqua sur un des bricks
DU DUO DB ttOViGO. ^M
de gii^jh^e qui mouillaient sous les forts, ndotitia congé iu général Becker, qui, Suivant ses itistknic* rions, ne devait pas le quitter qu'il ne le vit dans les mains des Anglais (i). Il profite dé la basse
(i) Extrait des minutes de la secrétairerie (TEtat»
Paris, 6 juillet idi5.
Vu l'urgence des cireonstances et le haut intérêt attaclij
à ce que Napoléon Bonaparte quitte sur-le-champ le territoire
français^ tant sous les rapports de sa sûreté personnelle que
sous ceux de la raison d'Etat, la commission du gouvernement
arrête :
Art. i*'. Le ministre dé la ïnariile ilSitéfera les birdrèi qu'il 'a donnés pour l'embarquement et le départ imm^at de Napoléon sur deux frégates destinées à cette mission. ^ Art. 2. Si, par la contrariété des yeùts, la pirésence de l'ennemi ou par toute autre catise, le départ immédiat était empêché, et qu'il fût probable qu^on réussirait à effectuer le transport de ït'apoléon par un aviso , le ministre de la mse rine donnera des ordres pour qu'il en soit mis un sans délai à sa disposition, sous condition que ledit aviso partirait dans vingt-quatre heures au plus tard.
Art. â. Mais si., par les contrariétés que le temps peut faire éprouver sur un aviso, Napoléon préférait être conduit immédiatement , soit à bord d'une croisière anglaise, soit en Angleterre , lé préfet maritime dp: cinquième arrondissement lui en donnera les moyens sv^é sa demande écrite , et dans
ce cas , il sera ttiis sur-le-chamjp à sa disposition un parlemen-*
»taire.
marée pour sortir de la rade de Fîle d'Aix se rendre à bord du Bellérophon, qui était mouillé dans celle des Basques.
Il y arrivait avec peine à cause du temps qui était presque calme ; le canot du capitaine Maitland, dans lequel était son premier lieutenant , vint à sa rencontre.
L'empereur y passa , et ne put contenir son émotion en voyant rouler les larmes dans les yeux de la plupart des matelots du bâtiment qu'il quittait. Ces braves le saluèrent des cris accoutumés de vive r empereur ! et le suivirent des yeux jusqu'à bord du Bellérophon, où le capitaine du brick vint prendre congé de lui.
Art. 4.. Dai^ tous les cas, le commandant du bâtiment destiné à porter Napoléon ne pourra^ sous peine de trahison 9 le débarquer sur aucun point du territoire francs.
Art. 5. Si le commandant du bâtiment était forcé de relâcher sur les côtes de France, il prendrait toutes les mesures de sûreté nécessaires pour que Napoléon ne pût débarquer ; au besoin il requerrait les autorités civiles et militaires de lui prêter main-forte.
Art. 6. Le général Becker, sous la responsabilité duquel ont été mises la garde et la personne de Napoléon, ne devra le quitter qu'en dehors du Perthuîs , et si Napoléon a demandé à être transporté à bord de la croisière anglaise ou en Angleterre, il ne devra le quitter qu'après qu'il l'aura remis à bord de ladite croisière ou débarqué en Angleterre.
Art. 7. Tant que le général Becker sera à bord du bâti-
L'empereur monta à bord du Bellérophon ^ >lein de sécurité ; et ne doutant nullement qu'il ilïait trouver la vie paisible qu'il cherchait. Il ut reçu par le capitaine et Téquipage avec un *espectueux silence; le vaisseau était en tenue de >ropreté recherchée.
L'empereur passa de suite dans la chambre du ^pitaine, qui avait évacué son appartement pour e lui faire occuper. Quelques instans après, on iperçut le vaisseau anglais le Superbe , qui était nonté par Famiral Otham. Sur les avis que lui ivait donnés le capitaine Maitland , il arrivait de la baie de Quiberon dans celle des Basques ; en
ment destiné au transport de Napoléon, le commandât dudit bâtiment sera à ses ordres et déférera à toutes les réquisitions qui lui seront faites par ledit général, relativement à Fobjet de sa mission et dans le sens dudit arrêté.
Art. 8. Le ministre de la marine est chargé de l'exécu* tion du présent arrêté et de sa transmission au général Becker , qui devra se conformer, en ce qui le concerne , aux dispositions qu'il renferme.
Le duc d'OtRANTE , président , Comte Grenier ,
Caulàincourt, duc de Vicence , Garnot.
Pour le secrétaire adjoint au ministre-secrétaire d*Etat,
QumETTE.
i|89 . MÉMOIRES
peu d'iieures, il vint mouillep près dvi BelU^ rophon.
Le capitaine Maitland alla à bord de Tamind Otham j où il resta assez long-» temps avant de re* venir sur le Bellérophon. L'amiral Otham vint bientôt après lui-même faire une visite à Tempereur et le prier de lui faire Thonneur de venir le lepdemain visiter son vaisseau , et d'y aocep* ter à déjeuner.
L'empereur agréa cette invitation ^ et s'y rendit le lendemain , accompagné du capitaine Maitland et des pfficiers français qui suivaient sa destiné^.
Le vaisseau le Superbe était dans tout l'éclat de sa parure.
Le pont ; couvert d'une tente magnifiquement décorée^ a^v^it pour plafpnd le grand pavillon d'Angleterre,
Les travaux journaliers du vaisseau étaient suspendus ; Téquipsige était vêtu comme les di* manches et jours de fêtes.
Le» matelots étaient sur les vergues y et une fort belle musique sur la dunette.
Les pfficiers anglais nous dirent que cette cérémonie n'avait lieu en Angleterre que lorsque le roi montait à bord des vaisseaux.
Certainement l'amiral Otham , qui avait causé avec M. Maitland de tous les antécédens de
DU DUG DB fiOVIGO. %^
îamvée de l'empereur à bord du Bellérùphan , B'aurait pas agi ainsi, s'il l'avait considéré comme prisonnier ; car les officiers de la marine anglaise sont aussi experts sur ces matières que les hommes de cabinet.
L'amiral Otham présenta à l'empereur tous les officiers et gardes de la marine de son vaia<^ seau , qu'il lui nomma l'un après l'autre. La pré» sentation faite , il le mena visiter les batteries , et revint lui offi'ir un déjeuner que l'on n'aurait pas pu avoir meilleur à Paris.
Après le déjeuner, il lui observa qu'il ferait mieux de passer sur son vaisseau , qui était plus spacieux et plus commode que le Bellérophouy dans lequel il serait gêné; mais telle était la bonté de l'empereur, qu'il répondit que ce n'était l'affaire que de quelques jours , qu'il ne voulait pas mortffier le capitaine Maitland, surtout si cette circonstance pouvait être avantageuse à sa carrière.
L'empereur était pourtant informé qu'il existait des rapports de bienveillance particulière de la part du prince régent envers l'amiral Otham , que par conséquent cet amiral était moins exposé à essuyer un désagrément personnel qu'un capitaine de vaisseau, qui est le plus souvent soumis à une obéissance passive, quel que soit le degré d'estime qu'on ait pour lui.
24o MÉMOIRES
Mais Fempereur allait en Angleterre avec confiance et ne croyait pas qu'un mauvais traitement l'y attendait; la réception qui lui était faite à bord des vaisseaux de ce pays en repoussait la pensée.
U revint à bord du Bellérophon , et celui-ci mit à la voile avec la corvette le Mirmidony c'est-à-dire que tout ce qui composait la croisière devantRochefort, jusqu'au i5 juillet, leval'ancre à huit heures du matin.
Le surlendemain , nous rencontrâmes le vaisseau de soixante-quatorze le Swuir^Shurej qui allait renforcer cette croisière. C'était le premier vaisseau qui partait d'Angleterre depuis que l'on y avait su que l'empereur avait le projet de partir par Rochefort. Il paraissait avoir été expédié bien précipitamment , car il n'était qu'à moitié peint et n'avait rien de cette grande propreté qui distingue les bâtimens anglais.
Les jours suivant, l'on rencontra successivement d'autres frégates qui allaient aussi à la même destination; mais tous ces bâtimens seraient arrivés trop tard pour s'opposer au départ de l'empereur, s'il avait voulu le tenter de vive force.
Nous en fîmes la remarque au capitaine Maitlànd, dont le vaisseau marchait assez mai par un petit temps.
bu DUC DE RÔVIGO. 5.4 1
il me répondit qu'il s'était si peu fait illu-^ sion sur les chances que nous avioos en notre faveur , qu'il.avait pris des dispositions à l'avancé pour le cas où les frégates seraient sorties pen* dant qu'on négociait avec lui. Il s'était imaginé qu'on n'avait ouvert tes négociations que poui^ endormir sa vigilance; il s'était mis en meàure^ et voici, comme il nous l'expliqua lui-même, lé parti auquel il s'était arrêté*
Il avait fait choix d'une centaine de marina les plus braves dé son vaisseau, qu'il avait dres* ses à là manoeuvre qu'il méditait. C'était de se porter vivement sur les frégates*, d'accabler celle qu'il pourrait joindre la première, de faire taire son feu j dé l'aborder de long en long , d'y jeter sa troupe d'élite, de se mettre Sur les traces dé l'autre , et de ne lâcher pHse que lorsqu'elle aurait amené. Mais, ajoutait-il ^ les vents pouvaient déjouer ce calcul, les calmes même nous sau<^ vaient de ses mains.
Voyons maintenant de quels moyens l'empereur pouvait disposer, et comparons-les avec ceux de M. Maitland.
il n'avait pas de vaisseiaii, à là vérité j mais il avait deux frégates toutes neuves du calibre dé 1 8, si même la Méduse ne portait du a4(i). Elles
(i ) Il n'est pas inutile de faire remarquer qu'un boulet français de dix-huit pèse plus de vingt-^eux livres anglaises: VIU. i%
étaient reconnues pour avoir une marche supérieure ; de plus Tempereur avait un brick et la^ corvette la Bayadère , qui était à l'entrée de la Gironde.
Puisque M. M aitland convenait lui-même que^ dans la saison où l'on était, il devait craindre de ne pas avoir un vent assez fort pour joindre les frégates françaises avec son vaisseau , qui était un des plus vieux de la marine anglaise (i), il n'est pas déraisonnable d'admettre qu'il y avait des chances d'échapper. S'il eût atteint l'un des bâtimens, la différence de l'échantillon n'eût pas laissé d'espoir de vaincre; mais le capitaine n'eût cherché qu'à manœuvrer, qu'à gagner du temps, et le salut de l'autre frégate eût été d'autant plus assuré.
Ce n'était donc pas l'impossibilité d'un départ à force ouverte qui avait déterminé l'empereur à se rendre à bord de la croisière anglaise, où on lui avait offert de le recevoir. J'en appelle au * monde entier qui a été témoin des glorieuses années de sa vie : croit-on qu'il eût hésité à courir les chances d'un combat, s'il avait eu quelque inquiétude sur la foi à laquelle il s'était livré? Sa
(i) Ce vaisseau était avec Tamiral Nelson au combat dTAboukir, et fut un d^ ceux qui y furent le plus maltraités. Il y avait vingt-deux ans qu'il était en armement.
sécurité était entière. La supercherie faite aii général Gourgaud4'inqaiéta un instant, mais Famiral lui protesta qu'il n'avait retenu cet officier que parce que les siens l'avaient devancé. C'en fut assez; il cm ta tel pointée que lui disait Otham , qu'arrivé à Torbay , où se trouvait déjà le Sleny, le pavillon de quarantaine, ni les factionnaires dont ce bâtiment était couvert, ne purent le détromper. Le général Goui^ud alla lui rendre compte du refus qu'on lui avait fait de le descendre à terre. Je sais, lui répondit l'empereur; l'amiral m'a expliqué la chose, il ne vous a pas laissé débarquer, parce qu'il avait déjà envoyé la dépêche par un de ses officiers.
Le général remit à l'empereur 1^ lettre dont il était chargé pour le prince régent, et insista sur les précautions prises à bord du Slenjr pour Tempécher de communiquer avec la côte. L'empereur répugnait à croire à tant de déloyauté; il repoussa les soupçons de son ^ide-de-camp. Les Anglais cherchaient , de leur côté , à les dissiper.
Ils motivaient sur l'usage la sévérité des mesures qui avaient éveillé l'inquiétude que nous manifestions. Elles étaient les mêmes pour tous les étrangers, nous ne devions pas en prendre ombrage. Il n'en était rien ; la véritable raison dé ce qui aç passait sous nos yeux était que l'on
n'avait pas d'idée fixe sur ce qui serait arrêté à
notre égard.
On était si loin de se douter de ce qui allait arriver, même parmi les officiers de la marine anglaise, que l'amiral Keith, en félicitant le capitaine Maitland de son arrivée ^ lui écrivait de Plymouth à Torbay :
a Dites à l'empereur que je serais .Jieureux « qu'il me fît connaître ce qui pourrait lui être a agréable; je m'empresserais de l'exécuter. Re- « merciez-le de ma part des soins généreux qu'il « a fait donner lui-même à mon neveu, qui lui a « été amené prisonnier après avoir été blessé à « Waterloo. »
Ce fut le lendemain de la réception de cette lettre que M. Maitland reçut ordre de conduire l'empereur à Plymouth, où l'amiral Keith devait lui donner des ordres ultérieurs. Il lui fut en même temps enjoint de redoubler de précautions , pour empêcher toute espèce de communications avec la terre.
Le Bellérophon arriva à Plymouth, et, pendant tout le temps qu'il y resta , il fut , l'après-midi de chaque jour, entouré d'un nombre de chaloupes que l'on ne peut pas définir. Pour s'en faire une idée, il suffira de savoir que l'on fut obligé de mettre en observation autour du Bellérophon les chaloupes des autres vaisseaux et frégatesqui
étaient sur la rade. Malgré cette précaution , il y eut des jours où les canots remplis de curieux étaient si nombreux^ quHls dessinaient une flottille épaisse qui couvrait la mer; ils resserraient petit à petit les chaloupes de garde jusque contre le bordâge du Bellérophon.
L'amiral Reith vint rendre visite à l'empereur. Jl ne savait encore rien de ce qui devait se faire; il témoigna même le désir de voir bientôt arriver les ordres qu'il attendait 4e Londres , et qui, selon lui, devaient avoir pour résultat de faire placer l'empereur plus commodément qu'il ne l'était abord d'un vaisseau. Ces ordres ne tar* dèrent pas à arriver; mais ils étaient d'une nature bien différente de celle dont l'amiral lui^ piéme s'était flatté.
•Il ' ' m ' t'