CHAPITRE ADDITIONNEL
Le général Kellermann revendique pour lui seul la gloire de la journée de Marengo. — Sa lettre. — Brochure anonyme. — Mes observations. — Le g* léger. — Le général Desaix. — ■ L'éta1>-major autrichien adjuge à -cbàcnn sa véritable part de gloire.
J'avais, comme je l'ai déjà dit, écrit ces Mémoires pendant ma détention à Malte, et mon séjour à Smyrne, où je les ai terminés. Venu en Angleterre en 1819 dans l'intention de repasser en France, j'eus connaissance des réclamations qui s'étaient élevées au sujet de la bataille de Marengo. Elles me parurent si étranges qu'il ne me vint pas dans l'esprit que le général Kellermann put les avoir faites. Je les attribuai à la ferveur de quelque ami maladroit, et me bornai à ajouter au récit de cette grande journée les réflexions qui la terminent. Elles ne contestent ni le mérite ni l'àpropos de la charge , et laissent au général une
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assez belle part de gloire pour qu'il en soit satisfait. Cependant elles ont déplu; un ami de la vérité s'est soulevé contre elles et leur a opposé des insinuations , des faits que je ne pouvais laisser sans réponse. J'ai dû rassembler mes souvenirs; mais l'anonyme m'avait prévenu qu'ils n- étaient pas sûrs: j'ai fouillé les documens. Quelle n'a pas été ma surprise, en parcourant la Bibliothèque historique j de voir que je m'étais mépris, que ce n'étaient pas les amis du général Kellermann, mais le général lui-même qui revendiquait l'honneur de la victoire de Marengo !
«Monsieur, écrivait-il au directeur de ce recueil, à la date du 8 octobre i8i 8, j'ai lu dans un des numéros de votre troisième volume un ar^ ticle sur un monument élevé à Marseille au général Desaix. J'y vois que vous partagez une erreur commune aujourd'hui sur la dernière circonstance de sa vie, propagée et accréditée par celui dont l'ambition et la jalousie s'accommodaient mieux de la gloire des morts que de celle des vivans.
a Cet article dit que le général Desaix acheta par le sacrifice de sa vie le gain de la bataille de Marengo.
a A Dieu ne plaise que je veuille diminuer la gloire de cet illustre guerrier, de ce citoyen vertueux! mais il s'en est fait une assez abondante^
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lUoissoDy sans qu'il soit besoin d'en dérober aux autres pour augmenter la sienne. S'il eût vécu^ il avait l'âme trop noble pour le souffrir et pour ne pas rendre justice à qui elle était due. S'il eût vécu ^ il eût repoussé une gloire qui ne lui appartenait pas. U l'eût restituée à qui elle appartenait uniquement y excluswement, et le fait est que le général Desaix n'eut aucune part à la circonstance décisive qui ramena la victoire sous nos drapeaux dans la journée de Hîarengo.
«Vous en jugerez par ce court exposé :
ce L'armée française était composée, aucommencément de l'affaire, des corps des lieutenansgénéraux Lannes et Victor. Epuisée d'hommes^ de munitions , d'artillerie, elle fut obligée, vers midi, de cesser le combat et d'abandonner le champ de bataille. Ses bataillons à moitié dé^ truits se retirent à travers la plaine, sous la protection de la brigade de cavalerie du général de brigade Kellermann fils, et grâce à la lenteur avec laquelle l'armée autrichienne déboucha des marais de la Bormida, et à la fausse direoticm qu'a prise son immense Cavalerie, ces débris épars se mirent à couvert derrière le corps de Desaix.
(cLe premier consul , fier du succès de l'affaire de Montebello, croyait marcher à une chasse plutôt qu'à un combatitmort , et avait jeté vers
Novi ce corps^ si 611 doit lui donner ce nom; pour couper à l'ennemi t]ue Ton crajsàt en fuite la retraite sur Gènes. Desaix fut rappelé en toute hâte; il reniât de s'établir à la position près Sân-Juliano, à la gauche de la route de Tortone à Alexandrie 9 lorsque la brigade de cavaleiie àû général Kdlermann y arriva. Il y trouva faide^ de^camp Savary qui l'attendait ; il lui annonça quon allait rqooiomeno^ le combat^ et lui remit Tordre du premier consul, d'appuyer l'attaque du général Desaix.
ce II restait au générai Kdlermann quatre cents chevaux^ des a* et'ao* régimens de cavalerie, fatigués de huit heUres de combat et de chattes réitérées. Beaxe& régimeâ^ , votib n'étiez paâ plu^ nombreux. qne lefii soldats 4e Léoàidas^ voù^ fûtes plus Jbeureux^ la pafrie vous dut son salut alors : les noms déicbà^Undêf& braves dont vous étiez composés eussent dà jpf&tsér à la postérité. . «Ce fut donc ave<^le (brps de Desaix, fôrtdè trois k quatre mille homtUéâ dHnfahtérie atiplus, et de quatre cents chevaùit dit général KeHer^ mann^quçeron osa l'ééngagér lé combat. C^ttte poignée de combattaiis se reporta en avant, tandis que l'armée autrichienne en ma^e marchait à une victoire qu'elle devait croire (^rtaine.
«Les deux corps s^abordent, une décharge d'artillerie se feit entendre , Desaix est blessé mor-
tellement; mais lès forces étaient trop inégales. Les restes de l'armée française aussi imprudem* ment. risqués ne peuvent soutenir le choc; tout est entraîné, tout prend la fuite. Masqué par les vignes, le général Keliermann observe rapidement le désordre des siens et le désordre des ennemis, qui s'abandonnent imprudemment sur les fuyards. Dans cet instant désespéré, ne consultant que le courage de ses: compagnons, il se jette à corps perdu au milieu des Autrichiens , qu'il surprend sans feu dans leurs armes et dans le désordre de la victoire, six mille . grenadiers sont foulés sous les pieds des chevaux ou me^ tent bas les armes en un instant. Le gros de l'armée ennemie frappéd'épouvaute, et croyant avoir à faire à un renfort inattendu , fuit en. désordre vers laBoraûda, et nous abandonna une victoire qu'elle pouvait encor» nous disputer.
a Le faible corps du général Keliermann . se trouva seul, pendant quelque temps, au milieu des deux armées, et celle du premier consul était dans un tel état d'anéantissemejat et de confusion, qu'on ne put réunir assez de troupes pour achever la destruction de l'enneipi.
<c Cependant le général autrichien s'avoua vaincu, et le lendemain, il fit proposer une capitulation qui nous rendait l'Italie.
tt Tel est l'exposé véridique de Jai circonstance
décisive de la bataille ; assez de témoins oculaires existent encore pour l'attester, et nul ne pourrait le contester.
(( Desaix était donc mort, et les troupes en fuite, quand le général Kellermann se précipita au milieu des ennemis et leur arracha la victoire. Elle est à lui et aux braves qui se dévouèrent avec lui. Et si le général en chef de l'armée française j pour se dispenser de la reconnaissance envers celui qui venait (sans le vouloir, il est vrai) de lui mettre la couronne sur la tête , dissimula des services rendus à la patrie plus qu'à lui; s'il crut de son intérêt d'en détourner la gloire sur un guerrier mort; si le général Kellermann persévéra dans un modeste silence, et se contenta, jusqu'à présent, de l'opinion de ses camarades, il est de son devoir de le rompre et de rétablir la vérité sur un fait d'armes mémorable et inoui.
aujourd'hui que l'on affecte d'en former le plus beau fleuron de la ca^rpnne du général:Desaix.
« Ce n'est pas que je vous demande de publier cette lettre, car que sert aujourd'hui de rappeler des victoires dont un insensé a fait évanouir tous les résultats ? La bataille de Marengo est aussi loin de nous que celles de Zama et de Pharsale.
Mais je vous invite à rectifier, quand l'occasion s'en présentera , ce que vous avez avancé
d'erroné sur ce point, et rendre à chacun ce <liii lui appartient.
« J'ai l'honneur, etc.
<c Le lieutenant-général,
(C KjEUJBHlIAIOr.»
La brochure de Vami.de la vérité n'est guère qu'une longue paraphrase de la lettre du général ( I ). Elle a sur celle-ci l'avantage de Tex-
(i) Le dac de lK.ovfgo vîekit de faire paraître de nouTeaux Mémoires pouf setvîi' à V Histoire de Napoléon» Ces les premières pages de cette ûoa^le produfctioii , on a pu reconnaître que ses souvenirs n'étaient pas trèè sûrs, et Idtsqa'on est arriva au récit de la bataille de Marenigo et à la-cbargû exécuté^ par le généi^àl Kellennann , cette rcnôaitiue a nçi particulièrement son application.
' On y lit , page 2^9', cette singulière phrase : • ' « Dépuis là cliutè du gouvernement impérial , de prétendue' janiis dtl ]^éliér^ Keilermann ont réclamé en son nom rhonneàr^ d'etvoir iraprcNrisé ciettë charge. Cette priêtention ^t ittop .forte et sûrement itMng^re \ ce général , dont la partie gloirq 4èt assee beUe pour an être satisfait. »
L'auteur jde la. réfutation ajouté : . .
M Ces réflexions , outre qu'elle^ ;sont peu obligeantes pour le général Kellermann , ne sont point conformes à la vérité. Cfer n'est point d àujourd'huî qhe certaines personnes lui ont disputé le mérite de l'inspiration d'un fait d'armes qui tient tdlemebtidu'prodigë , qu*il Tattribuerait bien plus à sa fortune qi|i'à lui-rinéme. .
prassion et des sentimens. Cette différence s'explique, mais n'en mérite pas moins d'être
On a déjà revendiqué pour lui , conune on est forcé de le faire aujourd'hui, une aussi légitime, une aussi incontestable propriété ; car pourquoi se coAtenterait-il de la part à laquelle le duc de Rovigo prétend de nouveau le réduire , quand il a droit à la totalité?
On ne balance pas à l'affirmer, la propriété d'inspiration de la charge de cavalerie qui, dans cette journée, a, non pas décidé, mais ramené la victoire sous nos drapeaux, appar-» tient au général Kellermann ; quant à la gloire de Texécution, elle lui est commune avec le petit nom]|^re de braves qui tous, sans exception, se sont précipités à sa voix au milieu des ennemis.
Si cette inspiration n'est pas à lui, à qui donc est -elle? Nul jusqu'ici ne s'est hasardé à la revendiquer explicitement, pas même le premier consul. Si l'aide-de-camp Savarj d'alors avait cette prétention pour lui-même, elle serait plus que forte. On ne lui fera pas le tort de la lui prêter; il j avait trop de distance entre lui et ce général, quelque jeune qu'il fût , pour prétendre à le diriger. Si le duc de Rovigo a écrit dans l'intérêt du premier cojsùl, que ne le dit— il, et que ne le prouve-t-il? Il se contente deFinsinuer ; il enveloppé la vérité de nuages ; il donne à entendre, page 27*7, qu'il n^aurait quitté le général Kellermann qu'après la dispersion de la colonne hongroise. On le déclare positivement : M. Savary n'a eu aucune connaissance personnelle du fait; il n'était point près du général Kellermann quand celui-ci s'élança au secours de ses camarades, comme on se jette à l'eau, d'instinct, pour sauver son semblable qui se noie. La fortune lui présenta l'occasion , il la prit aux VIII. 22
remarquée. Je reviendrai tout à l'heure à cet ami discret qui reste dans l'ombre pour ne pas compromettre l'objet de ses affections. Je réponds d'abord à celui dont il s'est si mal à propos constitué le défenseur. C'est avec douleur, je l'avoue, que j'exhume une pièce dictée parle malheur des temps. Mais elle attaque deux hommes dont je dois garder la mémoire, c'est un devoir de la discuter. Je passe aux alléga*' tions qu'elle contient :
Desaix ne prit aucune part à la circonstance décisive qui ramena la victoire sous nos drapeaux.
L'état-major autrichien répondra tout à l'heure
cheveux ; cinq minutes plus tôt ou plus tard ^ l'à-propos eût ëté manque.
On ne fera pas à la mémoire du p^mier consul l'injure de supposer que le duc de Rovigo se soit ici rendu l'interprète de ses sentimens secrets , ce serait lui prêter une faiblesse dont sa supériorité bien établie devrait l'exempter.
Celui qui à vingt -six ans avait débuté par la campagne d'Italie de 96 , qui avait fait la conquête de l'Egypte, qui avait été porté par les bras des Français de Fréjus à Paris, qui avait conçu, exécuté le passage prodigieux du Saint-Bernard, et imaginé d'aller, pour ainsi dire, retenir Mêlas par la basque de son habit , l'arracher de la France où il allait pénétrer et le forcer à combattre pour son propre salut ; celui-là , dis-je, avait-il besoin de quelques lauriers de plus , lui qui était si riche d'ailleurs d'une gloire vierge et pure
nu DUC DE ROVIGO. 339
à cette imprudente assertion , bornons-nous à remarquer l'artifice avec lequel elle est énoncée. Sans doute, Desaix ne prit aucune part à la charge de cavalerie qui culbuta les grenadiers hongrois, mais est-ce là toute la circonstance décisive? L'apparition d'une colonne intacte, qui débouche sur le champ de bataille au moment où les corps se débandent, qui rallie, couvre nos débris, n'a-t-elle rien de décisif? Et qu'aurait fait le gér néral Kellermann, qui avoue s'être mis en mouvement pour appuyer legénéral Desaix, si celui-ci n'eut pas en quelque sorte deviné où se décidait
encore? et la gloire d'une bataille n'est-elle pas en définitif toujours poiir le général en chef?
Après le succès, le vainqueur est maître d'arranger sa bataille comme il lui convient. Une déroute, il l'appe^era un changement de front; il n'avouera de faute que ^elle qu'il se donne le mérite d'avoir réparée , quoique souvent il ne le doive qu'au hasard. La vérité est , ainsi que l'avoue le duc de Rovigo lui-même, que Napoléon ne comptait pas sur une. bataille.
En effet, il croyait l'ennemi plus occupé de lui échapper que de le combattre. Plein de cette idée , il avait jeté Desaix sur Novi pour couper le chemin de Gcrres , et laissant même une partie de ses troupes en arrière , il pressait Mêlas avec moins de vingt mille hommes , douze pièces de canon et un approvisionàement de combat incomplet. Celui-ci , à peine' entamé par l'affaire de Castigio , fit subitement volte-face , et. la bataille de Marengo eut lieu.
34o MÉMOIRES
Faction 9 s'il n'eût pas suspendu sa marche , et ne se fût , au risque des conséquences personnelles que cette halte pouvait avoir, tenu en mesure de venir prendre part à la luttequi s'était engagée sur les bords de la Bormida ? Comment eût été entreprise cette nouvelle attaque dont Iç général Kellermann réclame la gloire , si le modeste vainqueur de Sédiman y s'attachant à l'exécution littéraie de l'ordre qu'il avait reçu de marcher sur Novr, n'eût pas arrêté sa division , aussitôt qu'il eut entendu l'artillerie qui tonnait à Marengo?
L'inspiration est là : c'est la halte ^ le mouvement rétrograde qui décida de la journée. Si le premier consul eût été accessible aux passions qu'on lui prête, il eût été bien mal-habile d'ajouter à la gloire d'un guerrier cél^re, au lieu de concentrer le mérite de l'action sur un officier de distinction , sans doute, mais qui était encore à son début. Au reste , le monument érigé au grand Saint-Bernard atteste comment le premier consul récompensait, et comment il était jaloux.
Le premier consul croyait marcher à unepar" tie de chasse. Est-ce un officier-général, un homme qui compte de beaux faits qui s'exprime ainsi? Quoi! le premier consul n'avait tiré des troupes du fond de la Bretagne ; il ne les avait dirigées à marches forcées sur l'Italie qu'avec l'insouciance que l'on met à combiner une partie de chasse !
DU DUCDE ROVIGO. ^l
Gela se détruit de soi-même , il est inutile d'insister.
J'jr troui^ai V aide-^-camp Sas^ary. C'est une erreur : Kellermann ne me trouva pas ; il était en bataille de pied ferme lorsque je le joignis pour lui faire connaître ce qui allait s'entreprendre, et dont le général Desaix devait être le principal acteur. C est moi qui appris à Kellermann (que nous n'avions pas vu depuis notre départ pour l'Egypte), que le général Desaix était là; je lui indiquai la position qu'il occupait, car du point où était Kellermann, il ne pouvait pas la voir : or, quand le général Desaix me dépêcha près du premier consul, il h y avait pas plus de deux cents pas entre le 9"* léger, qui formait sa première ligne , et la colonne autrichienne qui venait de s'arrêter. Le moindre mouvement de l'une ou de l'autre part devait amener un choc; dii moins le génét*al Desaix le jugeait ainsi , puisqu'il m'envoyait demander vax premier consul de le faire appuyer, attendu qu'il était obligé d'attaquer brusquemeût hli-méme, s'il ne voulait pas être enfoncé.
Le danger pressait et les minutes étaient comptées , c'est pourqiioi le général Bonapartte me chargea d'aller faire connaître à Kellermann la gravité de la situation et lui indiquer en mêmië temps le point par lequel le général Desaix allait
se présenter sur une scène où Kellermann était depuis le matin , et où il se trouvait presque seul dans ce moment-là.
Le premier consul avait près de lui ses propres aides-de-camp , mais j'avais vu les choses que j'allais rendre, il préféra se servir de moi.
Or, connaissant, pour l'avoir vue, la position du général Desaix, au moment de mon départ; chargé par le premier consul d'un ordre aussi important que celui que j'avais à transmettre à Kellermann , tombe-t-il sous le sens que j'aie été attendre le général sur un point où il pouvait ne pas venir ? Cette supposition est par trop in* vraisemblable. Il n'en est pas d'ailleurs ainsi : je n'attendis point le général Kellermann; j'allai le joindre au point que le premier consul lui-même m'indiquait du doigt. Je lui transmis l'ordre dont j'étais dhargé, et j'avais à peine achevé dé le faire, que l'attaque du g^éral Desaix commença. Cela s'explique; car, comme on peut se le rappeler, le premier consul , en me donnant mon instruction- pour Kellermann, envoya un autre officier porter au général. Desaix l'ordre de marcher aux Autrichiens. Tout cela se passa en quelques minutes , et Kellermann , qui veut avoir eu la pensée de la charge , n'eut pas même le tenips de la Inflexion.
lies restes de f armée française ne peupènt sou-
tenir le choc; tout est entraîné , tout prend la fuite. La fuite ! c'est la première fois que j'entends articuler un fait semblable. Sans doute Je n'ai pas droit delà nier positivement, puisque le général Kiellermann l'atteste, et que j'étais^ occupé à lut transmettre Tordre du premier consul , au moment où elle est censée avoir eu lieu ; mais du: point où il se trouvait avec sa troupe, nous ne pouvions ni l'un ni l'autre apercevoir la division Desaix. Ce n'est donc que sur ouï-dire qu'il) émet une assertion si grave; dès-lors il est permis de douter qu'elle soit exacte.
La première ligne du général Desaix était composée du 9"* léger, un des régimens les plus redoutables de l'armée, que commandait le colonel La Bassée , qui existe encore. Ce régiment et son chef étaient accoutumés à attacher leur nom à tous les champs de bataille sur lesquels ils combattaient. Jamais on ne les vit hésiter à la vue du péril, et je puis attester que, m'avançant après la charge de Kellermann à larencontre de la division qui débouchait sur la gauche de SanJuliano , je vis en tête le 9*' léger, qui certes n'avait pas l'air d'un régiment qu'on venait d'enfoncer.
Une autre chose encore rend Tinculpation invraisemblable. Le premier consul savaitsûrement tous les incidens de la journée; les rapports n'a-
vaient dû lui laisser ignorer ni les actes de Êiiblesse ni les traits de courage qui avaient marqué les vicissitudes de Faction. Cependant il félicita le 9"** léger sur sa conduite , lui décerna même le titre ai incomparable; or, Ton sait que ^ quelque disposé qu'il fut à distribuer l'éloge , il ne le prodiguait pas.
Si ces considérations étaient jugées insuffisantes, j'invoquerais un témoignage que sans doute le général Kellermann ne récuserait pas, car personne ne doit mieux savoir que les Autrichiens qui d'eux ou de nous a été rompu. Or voici comment s'exprime la relation publiée par l'état-major de Farmée battue; j'ai regret qu'un officier-général français m'ait mis dans le cas de lui opposer une citation semblable ^ mais les Autrichiens ont fait justice dé son accusation : ce n'est pas ma faute si les peuples que nous avons si long -temps vaincus sont plus justes envers nos soldats que quelques-uns des chefs qui les ont conduits.
ce Le corps de Lanneset la division Monnier, dit a la relation autrichienne, prirent position à la « droite du général Desaix, au-delà du corps dugécc néral Vior ; vint ensuite la dictvision Boudet,qui « fut placée sur deux lignes^devant San-Juliano. « La première ligne s'étendait sur un terrain couii vert de vignes et d'arbres : douze pièces de ca-
<c non protégeaientsadroite^et la brigade de cava- « lerie du général Kellermann appuyait sa gauche.
K Le général Zach n'eut pas plus tôt débouché tf par les hauteurs de Casina-Grossa, qu il déploya a son avant-garde sur deux lignes. La première fc était composée de trois bataillons du régiment tf de Michel-Wallisy qui avaient sur leur gauche le « régiment de dragons Lichtenstein^ et la deu- « xième ligne de la brigade des grenadiers Lat- « termann. Le mouvement offensif vers San-Ju- (c liano continua au son de la musique. Déjà l'aa vant-garde avait atteint les vignes , lorsque le a régiment de Wallis fut accueilli par une forte a canonnade et par un feu de mousqueterie des a plus vifs. Il /ut repoussé j et se replia sur la a ileuxième ligne j qui tint ferme et s* ouvrit pour a laisser passer les fuyards. Elle se reforma aus- « sitôt qu'ils furent écoulés^ et répondit au feu de a l'ennemi en avançant lentement. En même « temps, on dirigea le feu de deux batteries sur la « position des Français à SanJuliano. Le régiment « de Wallis se rallia pendant cette manœuvre, et « se porta de nouveau au-devant de l'ennemi.
a Bonaparte découvritalorslacavaleriedeTaile « gauche autrichienne, qui lui donna de l'inquié^ « tudepour ses pièces. II ordonna en conséquence ff au général Kellermann d'exécuter une charge ce par l'aile drpite delà division Boudet;ce mouve-
« ment se fit au trot en passaat entre les deux lift gnes. Le général Desaix^à la tête de la i^^^demU ce brigade légère , déboucha ai^ec impétuosité des « enclos de vignes, et se jeta tête baissée au milieu c( des bataillons autrichiens; le reste de ladii^ision « Baudet suii^it ce mouuement>> Les débris des divi- (c sions Lannes et Moonier prirent aussi part au (( combat.
« L'audace et la vigueur de cette attaque ébran- <( lent les Autrichiens ; leurs batteries se portent « rapidement en arrière pour ne pas tomber dans a les mains des assaillans ; Vayant-^garde cornai mence d plier. C'est dans ce. moment critique a que le général Des^ix tombe de cheval , frappé « à mort par \\ne balle.
<c Les Français y transportés de rage ^ pénètrent « dans la première ligne de V as^ant-garde autri* a chienne y et la font rétrograder. Toutefois le gé- « néral Zach réussit avec ses grenadiers à arrêter « leurs progrès ; mais le général Kellermann dé-. « bouche avec sa cavalerie. Le régiment de dra- « gons Lichtenstein ne peut résister à sa supérioce rite; il n'attend pas même la charge, çt se replie c( sur la cavalerie autrichienne , qui sç trouve à la (ç tête de la colonne principale. Kellermann fait ce poursuivre ce régiment par une partie de sa bri- « gade, enveloppe avec le reste les huit bataillons ce de l'avant-gardc; et les pénètre de toutes parts.
DU DUC DE ROfVIGO. S47
a Cette attaque inopinée et exécutée avec une « surprenante célérité met en désordre Finfantea rie a^utrichienne , la disperse , et lui coûte une « foule de fantassins qui tombent sous le tran*- « chant du sabre , etc. »
Cette citation est un peu longue , mais elle retrace parfaitement la marche et les progrès de Vaçtipn. Elle fiait connaître le point auquel l'a n^néeDesaix, celui auquel l'a prise Kellermann; elle expose la conduite du q"*; elle adjuge à chacun sa part de gloire, et le fait d'une manière as$e^ naturelle, assez simple pour quon s'y tiçnn^ \ car enfin personne ne doit mieux connaître que l'état-màjor autrichien les progrès d'une jpurnée qui lui fut si fatale. Battu comme il convient de l'avoir été, peu lui importe que ce soit l'un ou l'auti-e qui ait l'honneur de sa défaite; il n'épouse la cause d'aucun amourpropre, il n'écrit que dans l'intérêt de l'art et de la vérité.
J'arrive à Y ami de la vérité; c'est un homme de- beaucoup d'esprit que cet ami discret qui reçte dans l'ombre de peur de compromettre ce qu'il défend; il en a tant, que souvent il lui laisse prendre la place dusenscommun: mais qu'y faire ? Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai réconnu qu'il n'y aviait rien d'aussi difficile que de mettre d'accord les différens auteurs militaires qui ra-
348 MËMOIREiS
content un événement où cependant ils ont tous assisté.
Le général Jomini est à peu près le seul qui fasse exception y parce qu'il se place toujours dans la pensée de l'action dont il rend compte, et qu'il en suit les déyeloppemens.
J'ai évité, autant que je l'ai pu, d'entrer dans des détails stratégiques, qui sontfatigans et sans intérêt pour le plus grand nombre des lecteurs. J'aurais fait vingt volumes, si je n'avais pas adopté cette marche ; il y a d'ailleurs tant d'écrivains militaires de la même époque qui sont plus en état de suivre ces développemens que moi. Je n'ai parlé de la bataille de Marengo que d'après ce que m'a fait l'honneur de m'en dire le premier consul; car j'étais à la division Desaix, en marche sur Novt, pendant qu'elle se livrait. Je n'arrivai qu'au momeipt où le premier consul, après avoir fait effectuer la retraité de ses colonnes, les avait concentrées pour tenter un der^ nier effort.
Vami de la vérité sait sûrement mieux tes choses que celui qui les dirigeait. Voyons cependant.
Il dit que, pour justifier des fautes , on ne parle
que du mérite de les avoir réparées ; que , dans
. ce but, on appelle des déroutes, des changemens
de front, etc., etc., et- autres billevesées qui prou-
vent que sa stratégie était fixée avant la publication de mon ouvrage. Il avait aussi fait son siège de Malte, et son amour-propre en était encore boursoufflé.
S'il avait divisé Faction, comme un ami de la vérité aurait du le faire, il aurait placé les déroutes et les revers dans le temps qui s'est écoiUé depuis le commencement de la journée jusqu'à midi»
11 aurait vu que, depuis ce moment, le premier consul a été en manœuvres continuelles; que son succèsn'estdûqu'àlahardiessedeson changement de front, qui a réuni Teffort de toutes les troupes qui lui restaient cqntre une portion de l'armée ennemie : c'est là en faire toute la combinaison.
Le hasard n'a été pour rien dans le succès qu'il a obtenu ; mais suivons.
Vami prétend, page a, ligne 4 9 que ce n'est pas d'aujourd'hui que certaines personnes ont disputé au général Kellermann le mérite de l'inspiration d'un fait d'armes qui tient tellement du prodige , que ce général l'attribuerait bien plus à la fortune qu'à lui-même, etc., etc.; et voilà qu'à la même page, deuxième alinéa, ligné a , il dit que nul jusqu'ici ne s'est hasardé à la revendiquer explicitement, pas même le premier consul. Par Dieu ! je le crois sans peine ; il aurait ri de pitié^ s'il avait lu semblables choses avant sa mort. Mais cela ne dispensait pas l'aioi de la vérité d'être
35o MÉMOIRES .
d'accord avec lui-même, et de savoir au juste ce qu'il voulait dire.
Je ne vois pas comment je suis amené sur la scène dans ce même paragraphe ; car je n'ai pas émis de prétentions personnelles^ A la vérité, je pourrais revenir sur l'abnégation que j'ai misé dans mon récit, et me prévaloir des aveux qui vous échappent ; car voici ce que vous dites dans une note de votre page io : « lorsque l'aide-de- « camp Savary lui eut transmis les ordres du pre- <c mier consul, Kellermann lui dit: Je me bats (c depuis six heures du matin , j'ai fourni six char^ (c ges, j'ai perdu la moitié de mon monde, la «troupe est rendue, faitès^nous remplacer pap « d'autres. Savary lui répondit : Il n'y a plus que « vous; tout est disparu ou est trop éloigné: il a faut aller, voilà les débris de deux régimens de a dragons, ralliez-les à votre colonne. Keller- « mann reconnut la nécessité et fit ses dispcH a sitions. »
Ce ne serait donc que sur mes représentations qu'aurait eu lieu la charge; ce serait moi (pii l'aurais décidé. Mais je n'ai pas de si hautes prétentions , je laisse la gloire de la journée à ceux qui la méritent , et me tiens au rôle modeste que* j'ai rempli.
Permettez seulement que je vous le demande:
quelle était donc cette distance dont vous faites
si grand bruit? Kellerman était à cette époque général de brigade, c'est-à-dire maréchal - de camp, et moi, chef de brigade, c'est-à-dire colonel. L'un et l'autre nous faisions la guerre depuis sa déclaration, c'est-à*dire depuis 1792; or, cela étant, le premier consul aurait-il tant blessé les convenances en se servant de moi , niéme pour diriger un général de brigade, dans un mo-« ment où il était important que ses ordres fussent littéralement exécutés ?
Il n'avait pas encore à cette époque^là un seul aide-de-camp qui eût le grade de général. Au surplus votre susceptibilité vous aveugle, car je n'ai pas dit que j'étais chargé de diriger Kellermann.
Il n'y a que vous, sans doute, qui ne voyiez pas le but que je me suis proposé en écrivant» Vous êtes jusqu'à présent le seul qui m'ayez attribué des vues personnelles. Vous prétendez que je n'ai aucune connaissance personnelle des faits que je raconte, queye n étais pas auprès du général Kellennann quand il s' élança au secours de ses camarades y comme on se jette à Veau , d instinct^ pour sauver son semblable qui se noie.
Mais voyez vous-même ce que vous avez im^ primé. Je vais vous le remettre sous les yeux.
Auriez-vous la prétention de faire croire que
352 AIÉMOIRES
Kellermann ait été tout seul sur le champ de bataille? Votre assertion, si elle n'a pas pour objet de me dire une injure , prouverait que vous n'y étiez pas vous-même, et, à part le p^tit plaisir personnel que vous vous êtes donné, vous devez savoir que j'étais connu d'assez de monde dans l'armée pour me passer de votre suffrage, et même de celui de votre héros, dans l'intérêt duquel vous m'attaquez aussi impoliment. Est-ce la trop grande distance qu'il y avait entre lui et moi qui l'a empêché de m'apercevoir, ou un sentiment tout aussi peu honorable ? En tout cas, vous avez pu voir que, quand je l'eus dépassé, je ne m'oubliai pas au point de ne plus apercevoir mes anciens camarades.
Vous savez bien que le premier consul ne prenait pas ses aides-de-camp de toutes'mains; vous le savez , car tous vos efforts n'ont pu vous faire parvenir à l'être. Votre comparaison d'hommes qui se noient, auxquels Kellermann aurait porté secours par instinct, est plus que déplacée. On ne se noyait pas, on savait ce qu'on allait faire, et pourquoi on se trouvait où l'on était. Relier^ mann venait de recevoir les ordres précis que je lui avais apportés , et il n'y avait pas à hésiter. Voyez ce que vous avez dit vous-même , pages lo et II.
Vous dites, page 5, deuxième alinéa, que Ton
DU WJC DE KOVIGO. 353
ne fera pas à là mémoire du premier consul l'injurç de supposer, etc. , etc. :
Lises la lettre du 8 octobre i^iS^ vous pourrez y trouver les sentimens que votre imagina^ tion cherche chez les autres , et vous jugerez vous-même de quel côté est la faiblesse.
' Quantàvoispages6et7,quepourrai»]eendire?
Yous voulez qu'un général de brigade , agissant comkne tel à la tête de sa brigade isur un champ de bataille, sftche mieux que lé. preoîiér consul lui*méme le véritable état des choses. Vous con*» fondez les deux actions de la journée pour en faire un chaos auquel on ne Comprend rien , et où on n^aperçoit qu'un but de votre pïart , celui d'assumer les fautes sur le premier consul , afin d'élever votre héros. On ne peut pas faire voir clair à des gens qui ne veulent pas y voir du tout . Me voici à votre page lo. La division Boudet n'était autre chose que la division Desaix; or KeU lermanù ne l'a pas Vue ainsi que je l'ai dit J'ai trouvé Kellermann sur la droite de la route de Tortone à Alexandrie, et en avant de Sah-JuMano qu'il avait à sa gauche , un peu en arrière , dans une direction oblique 9 et j'avais laissé le général Desaix sur la gauche de cette route , ayant le même village à sa droite , et un peu en avant. Ces deux corps 9 qui allaient entier en action , ne se voyaient pas. -
vin. a 3
«Ma mission remplie, je dus, dites-vous, allét «rejoindre mon général, qui ne pouvait être «loin, et on ne me revit plus. » Ma mission ne pouvait être remplie qu'après la charge > et ce n'était pas le moment de m'éloigner tant qu'elle n'avait pas eu lieu. La note de cette page io me djddn^ presque de l'orgueil , comme je vous l'ai dé^ dit; elle est en opposition manifeste avec vos assertions , puisque, selon vous-même, fai été obligé' d'exciter celui qui dit ne m'avoir pas vu. Rendez-moi au moins la justice de reconnaître que je n'avais pas annoncé cela dans ma narration sur Marengo.
Ordinairement un poltron de nature aime à rencontrer des incidens qui sauvent les apparences et n'humilient pas son amour-propre.
Or on veut me faire passer pour tel, et cependant on reconnaît que j'ai dû répondre aux observations de Kellermann et aplanir ses objections.! L'inspiration de la charge ne lui était diHicipas venue auparavant. Si elle lui est venue après, où en est donc le grand mérite , et à quoi bon tout ce tapage ?
Murât, Béliard, Lasalle, Excelmans, Pajol, Domergue qui ont exécuté tant de charges heureuses, n'ont jamais été si sourcilleux. Ils se sont contentés de bien faire , et n'ont pas prétendu avoir gagné les batailles d'Austerlitz , de Wa-
gram^de Montereau, de la Bérésina , etc., parce qu'ils y avaient concouru.
Vous dites que le corps du général Desaix ne pouvait être loin : vous ne le voyiez donc pas , et cependant vous venez de raconter que vous avez rencontré la division Boudet.
On trouve contredit à la fin de chacun de vos paragraphes ce que vous avez avancé au commencement.
Votre page 1 2 est un tissu d'absurdités qui prouvent que vous et votre Mécène n'avez rien compris aux dispositions dont vous faites la critique.
Le général Desaix n'occupait qu'un point de la nouvelle combinaison ; le premier consul lui a fait prendre l'offensive pour prévenir l'initiative de l'eiinemi , qui allait de nouveau entrer en opération et probablement continuer la séri^ de ses succès du matin.
Le général Kellermann est trop militaire pour vous avoir fourm des documens pareils; des notions de cette espèce ne peuvent avoir été puisées que dans la haine et des passions peu honorables.
Je ne reviendrai pas sur l'imputation faite au 9*" léger ; la citation du rapport de l'état - major autrichien y a suffisamment répondu. Je rappellerai seulement votre texte afin qu'on puisse comparer : .
a C'est à ce point de Cassina-Grossa, dites-vous,
a que le corps de Desaix vint heurter et se briser (( contre la masse formidable de Tarmée autrî* « chienne. Le 9"**^ d'infanterie légère qui marchait « déployé ne put soutenir le choc de la colonne « hongroise qui chargeait en tête.
c( Il s'arrête; il chancelle, se retire en hâte, et ente traîne la ligne avec lui ; la colonne ennemie s'a- (c bandonne inconsidérément à sa poursuite, dé- « passe à la course le général Kellermann, et lui « prête un flanc sans défense. Kellermann le voit ^ (( passe rapidement de l'ordre de bataille à l'ordre « en colonne , la gauche en tête , et , ne prenant a conseil que du danger de ses camarade^ tombe a comme l'éclair sur le flanc gsluche des Àutri* « chiens, les surprend dans le désordre deJa yio a toire, dégarnis de leur feu / et dans un. instant fc six mille hommes ont mis bas les armes. »
J'en appelle à tous ceux qui ont connuce brave régiment? Que dire d'une assertion qui ne tend à rien moins qu'à le frustrer de la gloire dont il s'est couvert dans cette journéie , et que démentent ceux-mèmes qu'il a vaincus? C'est trop de chercher à déshonorer un corps pour flatter la •vanité d'un homme.
Vous avez raison de dire, à la page 1 3, que la rapidité de l'action de Kellermann lui fit trouver les Autrichiens dégarnis de leur feu; car s'ils avaient eu le temps de faire un à gauche en
bataille (ils marchaient en colonne par division, c'est-à-dire d'à peu près vingt ou trente hommes de front), et qu'ils eussent commencé le feu , Kellermann aurait été détruit avant d'arriver sur eux. Dans la même page 13, vous critiquez ce que je dis à ma fiage a8o, de manière à me faire juger que vous ne m'avez pas <;ompris, parce* que vous avez lu la page dont je parle avec vos passions; un homme froid y aurait vu plutôt un éloge qu'une critique de Kellermann.
Kellermann ne devait charger que quand l'attaque du général Desaix commencei^it ; or ; comme il ne savait même pas que ce général était là, il fallait qu'on l'en prévînt, et c'est ce que le premier consul m'avait chargé de faire. Il n'y a , dans tout ce que j'ai rapporté , rien que de naturel et de simple , et je l'avoue, je suis bien aise de l'avoir écrit en présence des contemporains de cette époque.
Vous voulez au contraire que toute l'armée moins Kellermann ait faibli; eh bien! monsieur le réfutateur, je fais comme vous, j'en appelle à l'opinion. ' Vous vous battez les flancs pour l'abuser, moi je reste simple et naturet.
Vous me demandez dans le même alinéa, en citant ma page 127 7 , pourquoi , s'il est vrai que je sois resté près de Kellermann , je ne lui aï pas proposé de charger plus tôt , etc. , etc.
Vous n'avez pas mieux lu cette page que ceJte dont il s*agit plus haut. L'ordre que j'ai porté à Kellermann était positif et ne laissait aucune latitude^ le moment de son exécution était précisé. , Le seul cas où j'aurais pu me permettre de prendre l'initiative, ou, pour parler comnie vous,. de régçntèr,jaurait été celui où l'ordre que je venais de transmettre n'aurait pas été exécuté. Or ce cas n'est point arrivé ; il n'y a donc pas lieu à se répandre en conjectures. Votre bile échauffée par votre imagination vous met en contradiction avec vous-même. Kellermann ne sut ce qu'il avait àfaire (page i4) qu'aprèsquejefusvenu lui expliquer ce que l'on attendait de lui , àms ce moment décisif. Il y a du travers d'esprit à se défendre de cela. C'est plus mal à propos encore qu'à la même page i4 ? vous observez que nous n'étions pas encore au temps où Napoléon envoyait ses aides'de-camp régenter les généraux.
Un militaire qui se serait trouvé sur le champ de bataille ferait rire de lui, s'il avançait une pareille chose.
Un aide-de-camp de l'empereur comme du premier consul , comme du général Bonaparte , a le plus souvent été porteur d'ordres verbaux, lorsque des cas survenus mettaient ce grand capitaine dans la nécessité de faire des change^ mens aux instructions qu'il avait doimées^t
A YQUS entendre, on croirait que le premier consul , et plus tard Fempereur , choisissait ses aides-de«camp ailleurs que dans l'arniée: aurait-ce été par hasard dans des boudoirs ou. des séminaires?
Voyons donc, parmi ces messieurs, quels sont ceux qui n'étaient pas aussi capables que vous de raisonper un ordre, d'en diriger rexëcutioii^ et même, pour me servir de votre expression y de régenter un général de brigade. • >
Etait-ce Duroc? Il était colonetà Marengo, et à; coup sûr il a régenté souvent mieux qu'un généra)^ de brigade; vous-même, monsieur le réfutateur, ne lui avez pas échappé.
Etait-ce Lauriston ? Il était aussi colonel rfartillerie à Marengo. Vous trouverez peut -être que c'est dans le commandement.de la bat« terie de quatre-vingts bouches à feu à Wagram, qu'il n'a pas justifié le choix de ïem^
pereur. A la vérité , il n'a pas eu le mérite de revendiquer cette action héroïque ni de s'isoler de l'armée, car lorsqu'il fut envoyé à Vienne en 1 8 io,pourfaire le service de capitaine des gardes près de l'impératrice Marie-Louise, il répondit aux complimens que daignaient lui adresser les archiducs, sur la hardiesse de son mouvement offensif dans cette journée, qu'il n'avait fait qu'exécuter les ordres, de l'empQ*
36o MÉMOIRES
reur. Est-ce par hasard dans la défense de Raguse, ou dans le commandement du corps d'armée qui lui fut confié en 1 8 1 3 , qu'il a encouru votre disgrâce? Consultez les cartons de votre bureau topographique , vous verrez l'opinion que vous devez prendre de lui.
Serait-ce Lemarrois? Colonel à cette époqtke, ayant fait toute la guerre , notamment celle de* la première conquête d'Italie comme- aîde-decamp du génâral Bonaparte ^ vous trouverez peut-être que c'est dans son gouvernement diffidle de Borne en 1809, et dans sa défense de Magdebourg en x8i3 et 18149 qu'il n'a pas jus^ tifié la confiance du premier consul
Serait-ce Lacuée (Gérard)? Il était aide*decaxnp du premier consul , et & coup sûr capable de. régenter beaucoup d'hommes prétentieux;^ mais peut-4tre trouverez-vous que ce fut en se &isant tuer à la tête de son régimetit qu'il fit preuve d^incapacité.
Serait-ce Lefèvre-Desnouettes? Il est assez connu pour un homme entreprenant pour que l'on se dispense d'en parler.
Serait-ce le duc de Plaisance (Lebrun)? Il était aide<}e-camp du premier consul à Marengo, et avait reçu de lui ordre de suivre le général Desai^ pendant la bataille , parce que je me trouvais seid près de ce général, mes deux camarades
DU DUC DE ROVIGO. 36i
Rapp et Clément n*étant pas encore arrivés.
Lebrun reçut le général Desaîx dans ses bra3 lorsqu'il fut frappé (Tune balle. Mais il n'y à rien là qui puisse blesser votre susceptibilité.
Après la bataille, nous fûmes , Rapp et moi, nommés aides-de-camp du premier consul. ï^our suivre Tordre du tableau ^ je me placerai lé premier.
C'est probablement moi qui n'étais pas en état de régenter qui que ce fût : aussi n'ai-je pas là prétention de m'élever jusque-là. S'il en a été quelquefois autrement, ainsi que l'on a pu s'en assurer dans le cours de cet ouvrage, il n'y a pas eu de ma faute , c'est l'empereur qui l'a voulu ; il paraît même qu'il a daigné ne pas toujours s'en plaindre. Vous trouverez sans doute qu'il aurait dû mieux placer sa confiance. Que voulez-vous? il n'est plus temps d'y porter remède ; aussi bien vous auriez dû le prévenir qiié c'était une faute qui ne se réparait pas , qu'il se trompait cette fois, comme il l'avait fait, en prenant une déroute pour un changement de front.
Me voici à Rapp, si connu par son courage, blessé partout où il combattait ; c'est peut-être; au siège de Dantzick qu'il s'est montré incapable de régenter un général de brigade. Il servait au reste avant la révolution et avait été fait comme moi colonel en Egypte.
CafFarelli , quoique plus ancien de service^ ne fut aide-de-camp du, premier consul qu'au retour de Marengo à Paris. Serait-ce lui par hasard qui n'aurait pas été capable de régenter un offîcier-^ général?
Il est vrai qu'il n'avait encore fait la guerre qu'à la tête du g"' régiment léger à l'armée de Sambre - et - Meuse , 'sous le général Jourdan; vous trouverez peut-être que cela ne suffisait pas pour entraîner la confiance du premier consul. Voyons donc où CafFarelli ne l'aurait pas justifiée ; je ne citerai qu'une occasion entre cent que je pourrais invoquer^ je la préfère parce qu'il y est question du général Kellermann. La voici :
Caffarelli commandait à Austerlitz une des divisions d'infanterie du corps du maréchal Lannes ; il était placé à la droite de la route qui mène de Brûnn à Olmutz.
Rellermann avec sa cavalerie était à la droite de cette division , et un peu en arrière.
L'attaque venait de commencer, lorsque l'empereur, du point où il observait ses maréchaux , aperçut la cavalerie de Kellermann qui s'ébranlait pour se porter en avant; il ne pouvait se rendre raison de ce mouvement de cavalerie au commencement de l'action , et il savait trop bien de quels funeste^ effets un désordre de
cavalerie est accompagné pour ne pas en concevoir de l'inquiétude.
11 m'envoya à toutes jambes voir ce que cela signifiait, et dire au maréchal Lannes de faire rentrer cette troupe. le courus au galop directement à cette cavalerie; je la joignis dans le moment où elle était ramenée grand train par les hulans de la garde russe, qui étaient pêle-mêle avec les nôtres et les menaient battant.
Je poussai droit à Kellermann, que j'aperçus au milieu de la mêlée (peut-être dira-t-il encore qu'il ne 'm'a pas vu); le tempà était peu convenable à une discussion; il fallut suivre le torrent qui revenait en désordre sur la division Caffarelli. Ce désordre fut si grand, que, si Caffarelli n'était accouru de sa personne pour faire ouvrir les intervalles de ses bataillons afin de laisser repasser cette cavalerie , on ne peut prévoir ce qui serait arrivé. Les canonniers à pied qui servaient des pièces, en avant de la division Caffarelli, furent obligés de les abandonner un moment et de se retirer derrière l'inÉanterie , qui enfin ouvrit son feu quand E^ellermann fut hors d'affaire. Assurément cette charge n'était pas une heureuse inspiration; ce fut même le seul mouvement dou^ teux de toute la jourîiée, et sans le sang-froid ipaperturbable de Caffarelli , elle ne pouvait qu'être suivie de malheurs.
L'empereur fut fort mécontent de ce début, et loua beaucoup la contenance de CaffarelU, auquel il donna le grand cordon de la LégiondHonneur; il le fit depuis ministre de la guerre en Italie, et finit enfin par le rappeler près de sa personne, où il est constamment resté. Celuilà encore pouvait régenter au besoin.
Après CafFarelli vient le comte deLobau; c'est peut-être ce général qui manquait d'expérience au point de ne pouvoir régenter personne.
Voyons, monsieur le réfuta teur, je vais aider à vos souvenirs. Le comte de Ix>bau faisait la guerre depuis 1792; il avait été aide-de-camp du général Joubert , tué à la bataille de Novi.
Depuis , il fut colonel du troisième régiment de ligne; il faisait partie de la garnison de Gènes, où il fut grièvement blessé. L'empereur le prit pour son aide-de-camp au camp de Boulogne, où i! avait remarqué la bonne tenue, sous tous les rapports, de la troupe que cet officier commandait.
Le comte de Lobau ne fait pas des vers aussi bien que vous; mais si vous commandiez un régiment armé de fusils, et qu'il fût chargé de vous attaquer avec un régiment armé de bâtons, je ne parierais pas pour vous. Serait-ce par hasard à la bataille d'Esling qu'il aurait failli ?
Voyons si dans ce cas, vous accuserez encore mes souvenirs d'inexactitude.
Au moment le plus critique de cette malheureuse journée , la division Boudet fut repoussée du village d'Esling, dont l'occupation était indispensable pour assurer la retraite de l'armée et particulièrement du corps de Masséna, qui était à notre gauche et le plus éloigné du pont de retraite que nous avions sur le Danube.
Les circonstances étaient graves , un moment d'hésitation pouvait tout perdre.
L'empereur ordonna au comte de Lobau de prendre les quatre bataillons de fusiliers de la garde y et d'enlever Esling à tout prix. Le comte de Lobau, qui avait sondé la profondeur du danger, se lance tête baissée avec des quatre batail-? Ions contre une masse d'ennemis triple en nombre, enlève le village, et quoique grièvement blessé, il ne voulut point se retirer avant que la retraite deMasséna n'eût été assurée.
L'empereur, pour éterniser cette action, donna à son aide-de-camp le nom de Lobau (île du Danube où l'armée se retira), et y joignit une dotation analogue à la satisfaction qu'il éprouva de ce service. En 1 8 13, cet officier-général commandait un corps d'armée; il fallait donc que l'empereur l'eût trouvé capable de régenter des généraux» J'arrive à Durosnel.
Il faisait aussi la guerre depuis 1 792 ; il était colonel de chasseurs à cheval.
Il devint général et aide-de-tomp de l'empereur. Serait-ce par hasard à léna, en exécutant la charge de cavalerie qui mit en désordre l'armée prussienne et décida sa retraite , qu'il n'aurait pas justifié la confiance de l'empereur ?
Il était donc aussi en état de régenter, n'importe qui que ce fut.
Serait-ce le général Reille que vous ne trouveriez pas digne de diriger un général de brigade ?
Il faisait la guerre depuis 1 792 , comme aidede-camp de Masséna. Il était à l'armée d'Italie depuis la première conquête, et fut aide-de-camp de l'empereur en 1807.
A la bataille de Wagram , il fut placé par l'empereur près du maréchal Masséna, pour supléer à tout ce que ce maréchal, hors d'état de monter à cheval (par suite d'un accident), ne pourrait pas faire au moment de la grande et décisive attaque.
L'empereur lui fit prendre le commandement de la brigade des-fusiliers de la garde pour flanquer le mouvement qu'il faisait exécuter à Macdo nald sous la protection de toute Tartilierie de la garde.
Depuis ce jour de gloire, il a presque constamment été employé comme chef de corps; il parait donc que l'empereur le trouvait ca-
pable de régenter au besoin , puisqu'il le faisait commander aussi souvent. Me voici à Drouot.
Serait-il possible , monsieur le réfutateur, que vous eussiez voulu aussi le désigner parmi ces aides-de-camp que vous trouvez incapables de régenter?
Drouot commandait sous Lauriston la batterie foudroyante de Wagram; il commandait seul celle de la bataille non moins célèbre de Lutzen , et enfin il concourut d'une manière spéciale à la plupart des actions qui signalèrent la fin de la longue lutte que nous soutenions contre TEurope. Peut-être trouverez-vous encore que l'empereur pouvait faire un meilleur cboix.
Corbineau n'a pas eu le temps de devenir le sujet de votre critique , puisqu'il a été tué d'un boulet à Eylau, en recevant un ordre de l'empereur pour un corps d'armée. Vous ne manquerez sans doute pas de trouver que ce fut un bonheur, et que cela épargna à l'armée un régent de plus.
Je vous conseille de vous venger sur son frère qui le remplaça , car l'empereur lui témoignait la même confiance, et l'envoyait souvent en régenter.
Je m'aperçois que j'ai oublié le général Bertrand. Serait-ce lui qui n'aurait pas été en état de régenter un général de brigade ? Cette sup-
position ferait pitié , si on osait Fadmettre. Voilà cependant les aides-de-camp que l'empereur employait pour porter ses ordres yerbaux. Aucun maréchal de France ne Ta trouvé extraordinaire; vous êtes jusqu'à présent le seul qui ayez osé avouer cette ridicule susceptibilité.
Vous vous méprenez toUt-À-£Edt dans votre page 14.
M. de Mêlas était autorisé à croire la bataille perdue par nous. Il était retourné à Alexandrie après avoir ordonné de nous poursuivre, et c'est ce que faisait le général Zach, lorsqu'il fat heurté par le général Desai?^ et chargé par Kellermann.
Le sort lui fut contraire , et pour comble d'infortunesy il fut lui-même fait prisonnier. La nuit qui arriva suffisait seule pour empêcher M. dé Mêlas , qui accourut aussitôt qu'il apprit le dé* sastre des siens , de réparer les affaires. Il s'estima heureux de l'employer à faire repasser la Bormida à une partie des troupes qu'il avait encore sur la rive où nous étions nou^- mêmes, et assurément s'il avait eu quelques heures de jour, il avait les moyens de tenter un nouvel effort , tandis que le premier consul n'en avait plus.
Kellermann n'arriva pas seul au bord de la Bormida ; resté avec sa brigade , il a pu ne pas voir le mouvement que le premier consul avait
fait faire à Tarmée ; mais cela n'autorise pas à dire qu'il n'était pas appuyé.
Ce ne sont pas ses instances auprès des grenadiers à cheval qui ont décidé ceux-ci à le joindre ; il n'a jamais été nécessaire d'employer ce moyen pour fiçiire approcher ce corps d'un danger quelconque , de plus il suivait dans ce cas-ci la direction qui lui était donnée dans le mouvement général où il avait sa place. On croirait ce-pendant , à vous entendre, que ce fut la présence du général Kellermann qui rassura les grenadiers à cheval.
Lisez le rapport de M. de Mêlas sur cette journée, page 249 (^Journal des Sciences milU ^a/re,y, 32® livraison, i" mai 1828); vous y verrez que le général Orreilly fut attaqué à Marengo en faisant sa retraite. Cela s'explique parce que le mouvement du premier consul s'achevait , et que les troupes arrivant sur leur nouvelle position rencontraient les troupes autrichiennes qui se retiraient.
Votre page 1 5 ne respire que satire contre le premier consul pour avoir rapporté quelques mots honorables du général Desaix mourant.
Cette critique est elle-même si peu honorable, que je. n'y réponds pas.
Tai lieu d'en être surpris après tout ce que je
vous ai vu faire pour obtenir qu'il laissât tomber VIII. 24
Stp MÉMOlRltS
nn regard de bonté sur vous, au temps de sa puissance; mais je n'en Suis plus étonné depuis que je vois les soins que vous vous donnez pour dénaturer ou altérer les moilumens' de sa gloire (i).
Au bas de votre page i5, je me retrouve encore , et voici ma réponse :
Que l'on mesure le temps physique nécessaire pour aller du général Desaix au premier consul , du premier consul à Rellermann , voir exécuter les ordres cjue je portais à ce général, car ma mission ne finissait que là ; que Ton se reporte au moment où le général Desaix fut tué, c'est-à-dire, au début de son attaque , et Ton verra que je ne pouvais pas être près de lui.
Bien mieux, si je n'étais pas resté à la charge de Keilermann, (2) et que je me fusse rendu près du général Desaix, cotnme je n'aurais pu le faire qu'en tournant San-Julîano , que j'aurais laissé à madroite, je ne serais pas encore arrivé à temps.
Mais je n'eus pas même la pensée d'un retour semblable, car à peine avais-je fini de transmettre
(i) Voyez le Journal des Sciences militaires j 82* liyraison , i®' mai 1828 , à partir de la page 260.
(2) J'ai vu de mes propres yeux prendre le général Zach pav un cavalier du 2^ régiment. Je lui demandai son nom ; ité'âppelait liebœîof .
t)U DU€ J>E ROVIGO. àji
l'ordre à RçUermann et de répondre à ses objections, que l'attaque de Desaix commençaé
Cette réponse faite ^ j'ajouterai que quan^ on adresse un pareil reproche à quelqu'un , et que l'on n'est pas soi-même un lâche, on le signe de son nom çn lettres majuscules, parce que ces détails-là ne sont pas historiques.
Il paraît, du reste , que le premier <;onsul n'a pas été atteint du même soupçon que vous; il connaissait cependant les hommes et particulièrement ceux qu'il employait.
Dans votre page 17, vous reprochez mal à propos aux amis du premier consul de chicaner Kellermann ; si vous m'aviez lu sans aigreur, vous eussiez trouvé que je ue chicane point. Toute votre réplique est un tissu de critiques contre lui : or si vous trouvez tant d'honneur à l'attaquer , il doit être permis à d'autres de croire qu'on peut le défendre sans rougir.
Voyez le langage que vous prêtez au premier . consul à votre page 1 7 , en lui faisant dire à Kellermann : Vous a^ezfait une assez bonne charge. Vous en concluez que déjà le soir même de la bataille, le premier consul voulait se dégager de reconnaissance envers Kellermann. Je ne vous contesterai pas ce propos, car je n'étais point présent; mais je vous dirai franchement que j'en doute^ et en voici la raison : j'assistai en «ftxfli
ou 1812, à un grand lever à Saint -*Cloud; le général Kellermann s'y trouvait. Il croyait avoir à craindre les effets de quelques rapports qui avaient été adressés^contre lui au chef de l'état , et désirait lui présenter sa justification. Tout le monde était sorti ; l'empereur ïùe fit rester, comme c'était son habitude quand il voulait m'entretenir sur quelque sujet particulier.
Il reçut Kellermann; ce général commença aussitôt l'explication qui l'avait amené à Saint- Cloud. L'empereur ne le laissa pas achever, et en montrant combien il lui était désagréable qu'on l'entretînt de ces sortes de matières, il remit le calme dans l'esprit de Kellermann, en lui disant : « Général Kellermann, toutes les fois a que l'on me parle de vous , je me rappelle « Marengo. » Je demande au lecteur s'il pouvait, le soir de la bataille , avoir perdu un souvenir qu'il conservait encore en 1 8 1 2.
Me voilà à votre page 1 8. Si le premier consul avait été menacé de tous les dangers que vous peignez, dans le cas où la bataille eût été perdue, il aurait été un fou de la livrer, parce que, depuis Annibal jusqu'à lui, aucun général ne s'est flatté d'avance de gagner une bataille en la livrant même avec toutes les chances probables de succès, et à Marengo il en manquait beaucoup. Pour combattre ce que vous avancez
doctoràlement en tête de votre page 1 8, je vous ferai observer que, si le premier consul avait perdu la bataille, c'ést-à-dire que, si l'effort conibiné des généraux Desaix et Kellermann n'avait pas réussi , il aurait été tout au plus forcé de se retirer jusqu'au Pô, mais sans le repasser, parce qu'il aurait rallié à son armée les divisions Duhesme , Tx)ison , Chabran (i) et le petit corps de La Poype. Avec ces moyens , et à l'aide de mouvëmens combinés avec les corps de Mas-^* séna et de Suchet , qui étaient rentrés en opération , il aurait fini par accabler M. de Mêlas, après Tavoir placé dans l'alternative de forcer le passage du Pô, ou de marcher sur Masséna. Quel qu'eût été celui de ces deux partis qu'eût pris ce général, il aurait eu dans l'un comme dans l'autre un ennemi en tête et un en queue. Or^ après un siège comme celui de Gênes, I4 bataille^ qu'elle eût été gagnée ou perdue, eût épuisé les approvisionnemens de l'ennemi. Le premier conn sul s'était emparé de tous les parcs aiitridiieqs sur la ligne d'opérations de M. de Mêlas, depuis Brescia jusqu'au Pô ; les munitions n'eussent par
(i) Les trois premiers avalent déjà passé le Pà. L« premier consul les rencontra derrière Tortone en retoal^ nant à Milan le surlendemain de la bataille. J'étais avec lui.
conséquent pas tardé à manquer à ce général; or, dans cet état de choses ^ je vous le demande à TOUS-méme^ de quel coté était le danger PAdmet? tons même que, contre toute probabilité, M. de Mela$,L méprisant les principes de son art, eût l^ssé l'armée du premier consul sur le Pô ; qu'il eût franchi ce fleuve à Valence pour marcher laapideinient et nous couper la retraite par les A^es I sa perte était encore plus certaine, en ce que, par cette manœuvre, il facilitait lui** même la réunion de Masséna et de Suchet avec Je preitiier consul. Il perdait par conséquent l'avantage qu'il avait de pouvoir agir contre Fun ou l'autre isolément, et certainement le premier consul n'eût pas inanqué de se mettre à sa poursuite avec tous ses moyens. De plus, toute la route de France jusqu'au Pô était couverte de tvôupes qui étaient en marche pour l'Italie* Inde* péndamment de cela, le premier consuVavaft k Oîjon une belle réserve tout organisée (i) qu'il aurait pu appeler à lui.
Vous voyez donc que les dapgers que vous pe^a étaient imaginaires.
C'est parce que le premier consul connaissait Sies r^ssQUfçe^, qu'il tenta u^ derqief effort à Marengo.
(i) Le premier consul en passa la revue en retournant de Milan à Paris , environ quinze jours après la bataille.
Vous dites, ^ la même page i8, que M. de Mêlas a méconnu ses ressources et notre position , quand il a adopté le parti de traiter. Je crois au contraire que ce fut parce qia*il avait une connaissance parfaite des siennes et des nôtres qu'il est entré en accommodement. Vous serez convaincu , je crois , en lisant la partie de la relation autrichienne qui se rapporte à cette détermination. Je vais la reproduire , parce qu'il est bon , quand on blâme une résolution , de savoir' comment elle a été prise et par qui elle a été discutée. Vous trouverez , je pense , que les noms dont elle a été revêtue commandaient tout au moins de la réserve. Voici comment la relation s'exprime :
« Le général Mêlas assembla un conseil de guerre a composé des généraux Ott^Kaïm, Schellemberg 4c et du colonel Best ^ faisant fonction de quartier- 0: maître-général. Après avoir exposé la situation « de Fermée sous toutes les faces, avoir fait obser- « ver que les vivres n'étaient assurés que jusqu'au u âojuin^ il soumit au conseil de guerre lesf quatre a questions suivantes :
« 1* Serait-il convenable de risquer encore une « bataille avec une armée affaiblie de dix mille « hommes, afin de gagner la rive droite du Pô, et a de rétablir ainsi par Plaisance la communication a avec les états héréditaires ?
« 2® Serait-il plus convenable de choisir un pasce sage sur le Pô, à Casai ou à Valence , pour se « porter de là sur le Tésin et sur l'Adda ? »
<c y Faudrait-il laisser au pouvoir de l'ennemi a toute l'artillerie et tous les bagages, se faire jour « à travers l'armée française , gagner Gènes et se « renfermer dans cette place ?
« 4*^ Ou enfin , vu les circonstances critiques où a se trouvent les états héréditaires par suite des « événemens malheureux, survenus aux deux arec mées d'Allemagne et d'Italie, ne serait-il pas plus a utile d'entamer avec le premier consul une né- « gociation qui mît le général en chef à même de a ramener au secours des états héréditaires une « armée respectable, bien pourvue et encore en a bon état?
a Après une délibération Ion gue et réfléchie, le a conseil de guerre adopta , à l'unanimité, la qua- « trième et dernière proposition. L'opinion des « généraux était, qu'on pouvait, à la vérité, livrer ce successivement un nombre indéterminé de ba- « tailles, mais qu'elles offraient des chances trop « incertaines , et que même une victoire comiplète a n'amènerait pas un résultataussi décisif que cece lui d'une convention qui , tirerait l'armée impé- « rialede la triste et précaire situation où les circc constances venaient de la placer : que la marche « sur Gènes était hérissée de difficultés, aussibien
a que le passage sur la rive gauche du Pô, aux ence virons de Casai; que le mouvement de l'armée, « le long de la Bormida, sur Aqui , en abandonce nant son artillerie et ses bagages, serait égalece mentinexécutable, attendu que Bonaparte pou- « vaitla devancer à Ovada, en longeant rOrba,de « manière qu'on se trouverait enfermé entre l'ar- « mée de réserve et celle deMasséna; que dans la <c deuxième hypothèse , les divisions Chabran et « Lapoype étaient en état de défendre le Tésin « assez long-temps pour donner à l'armée de ré- « serve la facilité de passer le Pô , et qu'alors il de- « venait impossible de pénétrer jusqu'à Mantoue.
« Le conseil de guerre assemblé décida en cona séquence de proposer sur-le-champ une armiez stice de quarante-huit heures, afin d'enterrer les a morts et d'échanger les prisonniers. U pensait a qu'il se présenterait dans cet intervalle quelque a occasion de nouer des négociations.
a Le major, comte de Neuperg , de l'état-major a du quartier-maître-général, fut envoyé au quar- « tier-général du premier consul. Dès qu'il parut c( hors de la tête du pont le feu cessa, et on le con- « duisitàTorre-di-Garofolo au quartier-général d^ ce Bonaparte. Celui-ci accepta la proposition des ce Autrichiens, à condition qu'ils évacueraient à et l'instant la rive droite, et se porteraient sur la a gauche de la Bormida.
«c Mêlas ordonna ce mouvement. L'armistice fut « ratifié par Bonaparte, et le général Skel se renie dit au quartier-général français pour y entamer « avec le premier consul une négociation au « uom du général en chef autrichien.
« Les conditions principales que le conseil de « guerre autorisa le généralSkel à stipuler étaient :
« Que l'armée autrichienne quitterait l'état de » Oénes, qu'elle retirerait même sas garnisons de « Gênes et de Savone, qu'elle évacuerait en ena tier les états du Piémont et les forteresses, mais «c qu'elle pourrait en revanche prendre position a avec tout son attirail de guerre le long duTésin, « et y attendre les ordres de son gouvernement.
a Un officier d'ordonnance se rendrait à Vienne « afin d'y exposer la situation de Fanpée , et les « hostilités cesseraient jusqu'à son retour.
a Lé général Skel se rendit le 1 5 juin à midi, à « Torre-di-Garofolo, mais quels que fussent ses ef- « £orts pour obtenir les conditions que proposait Xi le conseil de guerre, ou tout au moins laposses- « sion de i'Adda, ou enfin celle de rOglio , il ne « put y parvenir. Bonaparte ne voulut pas céder « un pouce de terrain : on fut obligé de subir la « loi de la nécessité et d'abandonner aux Français « fout lePîémont, avec les forteresses de Tortone, * d^Alexandrie, de Turin , de Cuneo, de Çeva , a d'Arona, de l'Etat de G^nes, y compris la forte-
« jpease de ce nom, Savone, Santa-Mapia, lèducUé i(, de Parme , y compris la forteresse de Plaisapoa <c (qui du reste se rendit le i6 juin ), la plus « grande partie de la Lombardie avec la forte-» a resse de Pizzighitone et le château de Milan.
c< L'armée autrichienne conserva ses^rmes,s6ft a canons et tous ses bagages. Elle s'obligea à éva- « cuer toutes les forteresses qu'on vient de nomce mer , et à se retirer derrière le Mincio sur trois « colonnes. »
Après cet aperçu, vous trouverez, je pense, que Mêlas a agi fort militairement en ne s'exposant pas à un nouveau désastre, qui aurait pu être suivi de malheurs incalculables, même pour les états héréditaires dont il était la sauve-garde. Eût-il eu trente mille hommes de plus, il aurait encore dû faire ce qu'il a fait, dans la position où l'événement l'avait jeté.
Par bonheur pour lui, la capitulation convenait au premier consul , qui avait besoin de frapper l'opinion , tant en France qu'en Italie, par un coup qui imposât aux excitateurs , consolidât la pacification de l'ouest, rassurât les esprits timorés, et lui laissât le temps de réorganiser l'Italie. Tout cela aurait été remis en problème sans cette capitulation.
Il y a au moins de la folie à attribuer à la journée de Marengo les résultats des quinze ans du
38o MÉMOIRES
règne de l'empereur ; il n'y en a pas moins à invoquer les gazettes étrangères de l'époque , en faveur de vos opinions, devant tant de témoins de cet événement. Quand on écrit de pareilles balivernes ) on serait mieux placé aux Petites- Maisons qu'au dépôt de la guerre.
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