S% MÉMOIRES
du reste , qu'il allait manoeuvrer de manière à ne leur laisser ni gagner la première de ces deux villes ni se rallier à fFellington (i). L'empereur, quoique sàtis^Mt de cetle résolution , ne laissa pas d'être fort étonné de la lenteur que le maréchal mettait dans sa poursuite. U attendait qu'il aurait fait diligence, et, au moment où il le cjhoyait à sa hauteur, il apprenait qu'il était encore à Gembloux. Il lui avait annoncé^ à la chute du jour, qu'il y aurait une grande bataille le len*demain , et lui avait ordonné , quels que fussent
(i) Gembloux, le i»^ juin i8i5, à' lo heures du soir. Sire, .,
J'ai rbonneur de.you» rendre compte que j'occupe Gem^ blo¥ix, et que ma cavalerie est à Sauveuière^. L'ennemi » fort d'ei^yiron trente mille hommes , coutinue son mouvement de retraite. On lui a saisi ici un parc de quatre cents bêtes à cornes, des magasins et des bagages.
Il paraît , d'après tous les rapports , qu'arrivés à Sauve*> nières , les Prussiens se sont divisés en deux colonnes ; l'uiie a dû prendre la route de Wavres en passant par Sar-^Va-^ Itin , l'autre parait s*étre dirigée sur Perwisse.
On pevt peut-être en inférer qu'une portion va joindre Wellingtou , et que le reste , qui est l'armée de Bliicher, se retire sur Liège, une autre colotine avec de l'artillerie ayant fait son nxouvement de retraite sur Namur.
Le général Ëxcelmans a ordre de pousser ce soir six escadrons sur Sar-^Yalain et trois sur Perwisse.
D'après leur rapjport , si la masse principale dts Prussiens
les mouvemens des Prussiens, de chercher à déborder la gauche de Tarmée anglaise et d'appuyer Botre droite , ne fut-ce que par des détachemens. de que Grouchy avait i^olu de faire suppléait en partie à ces dispositions. Il lui expédia cependant une seconde fois l'ordre de passer la Dyle, pour se porter sur Saint-Lambert.
• Mais lui-même avait de nouveau dépêché au major-général. Illuidonnaitavis qu'il s'étaitremis sur les traces des Prussiens , que ceuVci se retiraient sur Wavres, qu'il allait les poursuivre dans cette direction. Comment, après des assurances aussi positives, le maréchal différa-t-il son mouvement? Gomment ne chercha-t-il pas à regagner le temps
se retire sous fVcwresy je la suit^rai dans cette direction ^ afin qu'ils ne puissent pas gagner Bruxelles ^ et tâcherai de les séparer de Wellington, Si, au contraire, mes reuseigoe^ mens prouvent que la principale force prussienne a matcHé sur Perwisse, je me dirigerai par cette ville à la pQUDSuit^ 4e l'ennemi.
Lesgënéraiix Thièlman et Borstel faisaient partie de l'armée que V. M. a battue hier. Ils étalent encore ce matin i dix keures ici, et ont annoncé que vingt mille hommes des Içurs avaient été mis hors de combat. Ils ont demandé en partant les distances de Wavres, Perwisse et Hanut.
Blucher a été blessé légèrement au bras, ce qui ne l'a p9S empêché de continuer à commander après s'être fait panser. Il n'a point passé par Gembloux.
Je suis 9 «le.
perdu ? Comment , au lieu de n'arriver que le soir, ne se trouva-t-il pas dès le matin à là hauteur de Wavres ? Comment du moins ne pas profiter des ponts dont la Sambre est couverte pour se tenir en communication avec l'empereur?
Comment, avec tant de moyens d'informations, s'est-il laissé dérober les mouvemens de l'ennemi? Comment, au lieu de rendre un combat inutile devant Wavres, n'a-t-il pas cherché à le troubler? Je sais qu'il cite une dépêche du majorgénéral à l'appui de son inaction (i), mais il s'en
(i) Du champ de bataille de Waterloo,
le i8 juin ù une heure aprcs midi.
Monsieur le Maréchal,
Vous avez écrit ce matin à deux heures à l'empereur que vous marcheriez sur Sar-à-Valain ; donc votre projet était de vous porter à Corbaix ou à Wavres. Ce mouvement est conforme aux dispositions de S. M. qui vous ont été communiquées.
Cependant l'empereur m'ordonne de vous dire que vous devez toujours manoeuvrer dans notre direction. C'est à vous de voir le point où nous sommes , pour vous régler en conséquence et pour lier nos communications , ainsi que pour être toujours en mesure de tomber sur quelques troupes ennemies qui chercheraient à inquiéter notre droite, et les écraser. En ce moment , la bataille est gagnée sur la ligne de Waterloo. Le centre de l'ennemi est à Mont-Saint-Jean ; ainsi manœuvrez pour joindre notre droite.
Signé y le duc de Dalmatie.
faut que cette pièce le justifie ; elle lui recommande même de ne pas s'isoler , de manœuvrer dans la direction de la grande armée , de se tenir en communication avec elle.
J'ai tort sans doute de le supposer, mais il me semble qu'il y a lacune, qu'on a omis, sûrement par inadvertance, le complément de la phrase où l'empereur ordonne au maréchal de manœuvrer dans notre direction ; ce complément doit être quelque chose d'analogue à celui-ci : Pour t}Ous rapprocher de nous le plus tôt possible, empêcher V ennemi de se glisser entre votre corps €t notre droite. Je soumets mes doutes au maréchal, car je suis loin de soupçonner sa loyauté. Je les lui expose d'autant plus volontiers, que la lettre porte des traces évidentes d'altération; car qui peut croire qu'une bataille engagée à midi soit gagnée à une heure? qui peut soupçonner le maréchal Soult d'écrire die telles choses? imaginer que le major-général prétende abuser ainsi un homme d'autant d'expérience que le maréchal Grouchy ? Il y a évidemment ici substitution de mots : ce n'est pas gagnée, mais engagée que doit porter la lettre; car comment le centre des Anglais, battu à Waterloo, aurait-il encore été à Mont-Saint-Jean , qui était entre nou3 et ce village?
Je reviens aux dispositions de l'empereur^
L'arinée anglaise était adossée à la forêt de Soi* gnes^ la nôtre s'étendait en ayantdePlanchenbis; Gt*ouchy suivait les Prussiens à une distance qui permettait de l'appeler sur le champ de bataille^ tdut présageait un succès décisif. Quelques circonstances cependant diminuaient nos chances^ Plusieurs transfuges > passés à l'ennemi dans la matinée 9 lui avaient porté des renseignemens qu'il he devait pas avoir. Le général Bourmont lui avait déjà donné quelques jours auparavant des détails sur les forces dont l'empereur disposait ; il connaissait la disproportion de l'attaque et de la défense, il était devenu plus entreprenant.
Une chose singulière, c'est qu'une sorte d'instinct semblait avoir révélé à l'empereur la trahison que vétiàit de consommer Bourniont. Il Fa- Vait long^temps repoussé ; il lui avait même re-^ fusé avec humeur le commandement d'une division qu'il sollicitait. Le général , désespéré de srester sans emploi, eut d'abord recours au comte de Lôbau. Rebuté par celui-ci, il s'adressa àu général Gérard, sollicita l'appui du maréchal Néy* Il engagea âa parole d'honneur qu'on pouvait compter sur lui ; ils eurent la faiblesse de le croire et demandèrent qu'il fut employé. Le protégé avait d'ailleurs grand soin d'insister sur la part qu'il avait eue à la résolution de l'un de ses protecteurs; il ne cessait de répéter que c'était lui
<[ui avait fixé à Lons-le-Saulnier les irrésolutions du prince de la Moscowsi. Ce service avait son dmportance ; il semblait garantir les sentimens de celui qui l'avait rendu. L'empereur céda; on ^ait quelles en furent les conséquences.
L'attaque commença par la gauche. Les An-
^lais, adossés à la foret dé Soignes, s'étendaient à
droite et à gauche de la chaussée qui la tra«>
^verse. Forcés sur ce point, ils ne pouvaient re^
ylier leurs ailes qu'avec de grandes difficultés
^t couraient risque d'être entièrement défaits^
Xi'empereur fit ses dispositions en conséquence :
:il résolut d'assaillir vivement l'ennemi par ses
«lilesy de l'ébranler, d'user ses forces, et se rabat*
^ant tout à coup sur le centre , de le rompre et de
lui enlever ses communications.
Je n'entreprendrai paà de décrire les phases <le la bataille ; un officier-général dont rempe*" i*eur appréciait le coup-d'œil militaire, le génélul Gourgaud , a rempli cette pénible tâche. Je ^'essaierai pas de revenir sur le tableau qtill a tracé.
Je me contenterai de dire , d'après Texpérietice c[ue j'ai acquise de la manière dont Fempereut* conduisait une action ^ que chaque fois qu'il était obligé d'en litrer une, avec des forces inférietires en nombre à celles des ennemis , il avait soiâ , ^n la coBunençant j de mé^ag^ lea efforts et le
moral de ses troupes en ne les engageant pas trop chaudement. Il ne dépensait ses forces qu'en raison des heures de jour qui restaient encore avant d'arriver à la nuit.
Il divisait ainsi l'action en plusieurs périodes, échauffait petit à petit le combat, mais il gardait son coup de grâce pour le donner une heure ou deux avant la nuit. Le moment venu , il faisait jouer tous les ressorts à la fois , les dirigeait lui-même, e): ne ménageait pas l'action de sa cavalerie , parce qu'une fois que le désordre se mettait dans les lignes ennemies , il devenait impossible d'y remédier à l'approche de la nuit , et il avait ordinairement bon marché du reste le lendemain.
Il se proposait de faire la même chose à Waterloo ; voilà pourquoi il ne développa pas de suite tous les moyens d'artillerie qu'il avait. Une circonstance encore l'en empêcha : il apprit par les prisonniers que M. de Wellington attendait l'armée prussienne , qui était en marche pour le rejoindre.
Ce rapport entrait dans les pressentiment qu'avait eus l'empereur en voyant les Anglais rester dans la position du Mont-Saint-Jean , où il» ne pouvaient pas espérer lui résister sans l'assis*^ tance de leurs alliés.
l\ wvoya, çpmme je l'ai dit, officiers sur oflS-
ciers au maréchal Grouchy, et comme il ne devait pas supposer que ses ordres resteraient sans efifet, il ût échauffer l'attaque en engageant plus de Troupes y de manière à ce que les Anglais eussent assez souffert pour pouvoir en finir par un coup ^goureux aussitôt que le maréchal serait ariB-ivé. Il le connaissait trop pour douter de son exactitude.
Si l'empereur se fut contenté d'observer Tarzmée anglaise en attendant le corps de Grouchy, :K'ien n'aurait empêché celle-ci de commencer sa :x*etraite dès qu'elle l'eût vu déboucher. Il voulait "jpré venir ce résultat, et la fit serrer d'assez "près pour lui rendre ce mouvement sinon impossible 9 du moins très dangereux.
L'attaque s'échauffa bientôt , et malheureuse- Tnent l'empereur souffrait beaucoup d'une indisposition qui est ordinaire aux hommes qui ont autant fatigué que lui. L'exercice du cheval lui était devenu ce jour-là très pénible. Il ne put se multiplier comme il avait coutume de le faire sur les champs de bataille , où sa présence répandait partout la vie et l'émulation. Il regardait quelquefois sa montre , et attendait Grouchy pour le moins aussi impatiemment que M. de Wellington attendait Bliicher ; le feu était vif et meurtrier : or dans une bataille il faut pouvoir l'alimenter, l'augmenter même , car l'avantage reste au der*-
nier qui a un poids à jeter dans la baknce*
La garde était toujours en réserve : le moment de frapper le coup décisif était arrivé , et Grouchy ne paraissait point. L'empereur commençait à être inquiet , car il mesurait le temps , voyait que le maréchal avait eu celui de recevoir l'ordre d'accourir, de l'exécuter, et ne s'expliquait pas comment les têtes des colonnes ne se montraient pas encore.
C3 fut sur ces entrefaites qu'on vint lui rendre compte que l'on voyait déboucher des colonnes sur sa droite. Il crut que c'étaient celles du maréchal , et alla lui-même à leur rencontre. Il reconnut bientôt qu'il s'était mépris, et qu'au lieu des masses qu'il attendait, c'étaient les Prussiens qui venaient à lui. Il ne s'abusa plus dès-lorâ sur le résultat qu'allait avoir la bataille.
Si Grouchy eût joint l'empereur en même temps que Blûcher arrivait près de Wellington, la bataille aurait pris un autre caractère. Elle serait sans doute devenue générale , mais on ne peut penser qu'elle aurait été bien décisive, parce que la supériorité du nombre aurait été du côté des ennemis. Ce que l'on peut assurer, c'est que l'empereur ne l'aurait pas perdue , et que le malheur qui a eu lieu ne serait pas arrivé.
Pour que les affaires allassent ainsi que l'emr pereur voulait les faire tourneri il aurait fallu que
DU DUC £)E RÔVIGO. Ql
le corps du maréchal Grouchy fût arrivé au moins une heure avant Blûcher , parce qu'alors Farinée anglaise aurait indubitablement été en* foncée de telle sorte que lés Prussiens ne seraient venus que pour augtndiiter le désordre et éprouver vraisemblablement un autre échec.
Au lieu de cela les Prussiens arrivèrent au secours des Anglais , et Grouchy né parut point.
Lorsque l'empereur Vit qu'il ne devait pas compter sur le maréchal, il prit son parti : il fit tenter par sa résel*ve lé choc que devait exécuter le maréchal.
On a prétendu qu'il pouvait se retirer ; cela est possible : je n'étais pas sur le terrain , et je né puis juger si la dipersiori des troupes , ainsi que leur disposition sur les diifférens poitits d'attaqué où elles étaient placées , auraient permis à l*emperêur de les rassembler et d'effectuer son mou- Tement de retraite avant qu'il eût été accablé par les efforts réunis des Prussiens et des Anglais; car s'il tte pouvait pas l'éviter, il a saisi la seule chance de succès que la fortune lui avait laissée , èii faisant faire un vigoureux effort à sa réserve. S'il avait rompu l'armée anglaisé avant la parfaite jonction de célle*-ci avec les Prussiens, rien n'était pérdû ^ parce que le temps que l'on au*
raJt employé de part et d'autre à manœuvrer «uwdt éùûné k Gwuchy celui d'arriver.
Voilà sans doute pourquoi, après avoir reconnu les colonnes prussiennes , l'empereur vint faire mettre en action sa réserve qui était composée de la garde. Elle se présenta aux ennemis comme elle avait coutume de le faire. Cependant non seulement elle n'obtint aucun succès , mais elle fut repoussée avec perte. Les escadrons ennemis débouchaient dans ce moment de vacillation. Une charge générale eut lieu. Toute la cavalerie prussienne assaillit la réserve par son flanc droit et acheva de porter le désordre dans nos rangs.
Il ne restait ni le temps , ni les moyens d'arrêter ce désastre ; tout homme qui s'est trouvé à des batailles perdues ou gagnées ne peut disconvenir que, quelles qu'aient été les suites de cette charge, elles n'ont rien d'extraordinaire. . Elles étaient même inévitables, c'était la répétition de ce qui arrive toutes les fois que de la cavalerie fraîche donne sur des troupes épuisées de fatigue , et éclaircies par le canon et la mousqueterie ; celles-ci résistent rarementau choc, les escadrons pénétrent dans les intervalles qui séparent les lignes, et en intervertissent Tordre en achevant de les enfoncer. C'est dans les batailles les plus chaudes , le moment où la troupe qui charge ^ le moins besoin de ce courage froid que dé^ ploient l'infwterie et l'artiUeriQ |dans ses atta*
ques meurtrières. Il ne faut à la cavalerie que de la rapidité ; Teffroi la devance et le succès la suit.
Il n'y avait dans la plaine de Waterloo aucun obstacle qui pût l'arrêter; elle fut libre d*agir tant que ses chevaux eurent de la vigueur ; aussi prit-elle tout ce qu'elle voulut. On ne doit s'étonner que d'une chose , c'est que quelques débris lui aient échappé.
Dans ce désordre général tout se trouva en sens inverse de ce qu'il aurait dû être. Il ne faut pas s'en étonner: tout avait été disposé pour Tattaque, tout devait gêner dans ime retraite semblable.
Chaque débris de corps prit sa direction d'après la connaissance qu'il avait des localités; les uns se retirèrent à travers champs , les autres se maintinrent sur les chaussées et réussirent à repasser la Sambre.
Tel fut le résultat de la bataille de Waterloo, qui fut pour la France pire que celles d'Aziacourt et de Poitiers; si l'empereur n'y fut pas pris luimême, c'est que la fortune ne le voulut pas.
Dans les guerres précédentes , un pareil événement aurait eu dés conséquences moins funestes. Il aurait été réparé avant que la nouvelle .en fut portée à Paris; mais dans cette circonstance , le détail de nos malheurs arriva poiu*
^ ' lOgMDtRES
aiad dirvAPtiit la perte delà bataille, le radôntet^i tout à Fheare l'effet que ce désastre y produisit.
Les plus lumineuses conceptions ont besoin d'être couronnées par le succès pour être approuvées; un revers survient-il, la critique l'accompagne. L'empereur y fut d'autant plus exposé, qu'un grand nombre de personnes ne s'étaient pas fait illusion sur le résultat de la lutte. Celles qui n'avaient pas craint de tenter encore la fortune supportaient avec peine la perte des illusions dont elles s'étaient bercées ; les reproches étaient d'autant plus vifs, qu'on avait espéré davantage.
On blâma la combinaison militaire, on déprécia la manière dont elle fut développée; on alla jusqu'à accuser l'empereur d'avoir manqué de courage personnel dans cette occasion. Assurément ceux qui osaient l'outrager ainsi ne le connaissaient pas , il est même probable qu'ils n'avaient pas l'habitude de le suivre sut* le champ de bataille. Eussent-ils osé , eux qui sans doute en avaient beaucoup, tenter de conquérir la France à la tête de moins de huit cents hommes? Mais letemps a fait justice de ces basses imputations; elles sont aujourd'hui la confusion de ceux qui se les sont permises.
L'empereur à Waterloo se trouva dans une position à peu près semblable à celle où il avait
BU DUC DE ROYIGO. ffi
^té à la bataille de Marengo, mais k celle-ci il (ut mieux servi.
On se rappelle qu'après avoir passé le Pô près de Pavie, il marchait à la rencontre de l'armée autrichienne , à laquelle il espérait faire lever le siège de Gênes , et que , pour empêcher qu'elle ne lui dérobât le passage du Pô à Turin (dont elle tenait la citadelle ) ou à Plaisance qu'elle occupait également, il avait poussé des corps d'observation devant ces places, pendant qu'il se portait avec le gros de ses forces sur Tortone et Alexandrie, et menaçait ainsi la grande communication du pays de Gênes avec le Piémont. Ce fut le lendemain de son passage du Pô qu'il reçut l'officier que Masséna lui envoyait avec la capitulation de Gênes, et qu'il apprit que l'armée autrichienne revenait sur Alexandrie.
L'empereur avait pris cette direction et était venu se placer en face de la Bormida, pour observer l'armée autrichienne. Il craignait à tel point qu'elle ne lui échappât, qu'il avait donné ordre au général Desaix, qui était en réserve à sa gauche, de se porter à Novi, afin d'intercepter la route et mettre l'ennemi hors d'état de gagner Plaisance.
Le général Desaix était parti à la pointe du jour de sa position de Rivalta, et marchait sur
gG * MÉMOIRES
Novi, lorsqu'il entendit la canonnade qui s'échauffait à Marengo. Il arrêta sur-le-champ ses troupes 9 poussant son avant-garde de hussards sur Novi. Celle-ci pénétra dans la place , et revint au galop annoncer qu'il n'y avait personne. Il m'envoya alors (j'étais son premier aide-de-camp) près de l'empereur , pour lui faire ce rapport et le prévenir qu'il avait pris sur lui d'arrêter son
mouvement.
J'avais pris à travers champs en me dirigeant sur la canonnade, lorsque je rencontrai l'officier que l'empereur envoyait au général Desaix pour le ramener, ainsi que toutes ses troupes , sur le champ de bataille, et bien heureusement elles n'avaient pas marché plus loin dans la direction de Novi , car lorsqu'elles furent sur le terrain où l'on se battait , où elles arrivèrent aussi à travers champs, les affaires allaient on ne peut pas plus mal.
Le général Desaix n'eut que le temps de former ses troupes. L'empereur le fit charger immédiatement sur la colonne ennemie, qui déjà pénétrait dans le centre du champ de bataille , où rien n'était plus en état de lui résister. Son mouvement et la charge que le premier consul fit exécuter par le général Kellermann décidèrent de la victoire; mais si le général Desaix avait tardé une heure à arriver , nous eussions peut-
être été entraînés jusqu'au Pô. Enfin si le général Desaix n'eût pas de lui-même arrêté ses troupes y qu'il eût continué j comme le portaient ses instructions, de marcher surNovi, il n'eût pu arriver à temps sur le champ de bataille, où il mourut victime de sa patriotique prévoyance.
Le temps des inspirations était passé ; nous épuisâmes la coupe du malheur jusqu'à la lie.
^ MÉHtOlRËS