ARMÉES DU NORD ET I)E SAMBRE-ET MEUSE
Ce fut à cette époque que la Convention nationale rendit le décret aussi im politique que ridicule qui ordonnait l 'égalité dans toutes les classes des Français, et conséquemment l’usage du tu, de manière que le soldat devait tutoyer son officier, son colonel et même son général. Persuadé, dès le principe, qu’une semblable mesure, non seulement anéantirait entièrement la discipline, mais encore ôterait toute espèce d'autorité aux chefs, je résolus, de concert avec mes officiers, de ne point souffrir l’exécution de ce décret; et, pour ne point le faire connaître aux soldats, je le mis au feu. Le maire d’Eclaibe, l’ayant reçu par le courrier suivant, s’empressa de le publier, de sorte que ma précaution devint eu quelque sorte inutile.
Deux de mes soldats, assez mauvais sujets, profitant de la licence publique, vinrent quelques jours après chez moi, et me tinrent, eu propres termes, les expressions suivantes : « — Godart, — nous te prévenons que nous manquons à l'appel ce soir. » Indigné d’entendre pour la première fois un pareil langage, la patience m’échappa ; je fermai promptement la porte à double tour; je pris une canne, et leurs dis de demander pardon à l’instant de l'insulte qu’ils venaient de me faire. Voyant qu’ils ne faisaient que rire aux éclats, j’en terrassai un à coups redoublés; je pris le second, et je le terrassai sur le premier, le poing sur la gorge, en les menaçant que j’allais les assommer s'ils ne me demandaient pardon. Ces lâches me demandèrent grâce, se mirent à genoux en me demandant excuse, et promettant que jamais pareille chose ne leur arriverait. Je les renvoyai en leur ordonnant d’aller expressément raconter à leurs camarades ce qui venait de se passer, sans quoi je les aurais mis en prison pour quinze jours.
Cette leçon fit planche pour tous les autres. Dans une inspection que je passai le lendemain, je ne manquai point de parler de la correction aux deux mômes individus, en présence de leurs camarades qui en rirent beaucoup. La fermeté que je mis à cet égard détermina tous les officiers à se prêter avec plaisir à mon système, de manière que qui que ce soit ne se tutoya jamais dans mon bataillon ’.
L’armée rentra en campagne en mai 1794. Alors je quittai mon cantonnement pour me rendre à Maubeuge (j’avais alors un bataillon fort de 1,200 hommes présents sous les armes 2). Le lendemain je fus bivouaquer sur la route de l'abbaye de Iverchin. Je tombai malade, et ne pus me rendre à l’hôpital de Maubeuge que sur une voiture. Dans mon malheur je fus heureux qu’un chef de bataillon du 74e régiment3 arrivât presque en môme temps que moi dans cet hôpital, parce qu’au moins je l’eus pour mon camarade de lit, au lieu que, sans lui, on m’eût donné un soldat à coucher avec moi : système de l’égalité.
J’y restai quarante jours ; après quoi j’obtins, non pas sans peine, de loger chez le bourgeois : on avait voulu me placer aux convalescents parmi les soldats \ Dans ces entrefaites, mon bataillon eut l’ordre de revenir de
1 V. K, aux notes.
! Les différents corps avaient été complétés par une nouvelle réquisition en ventôse et germinal (mars et avril!. Le 6° bataillon du Pasde-Calais avait son dépôt à Hesdin.
3 Le travail de la formation par amalgame des clemi-brigacles se poursuivait alors ; les termes de régiment et de colonel n’étaient usités officiellement que pour la cavalerie; mais, dans l’usage ordinaire, on les employait souvent aussi pour l’infanterie. Godart lui-même en donne l’exemple.
1 Le représentant Vidalin, à Reims, défendit, le 15 floréal (4 mai), aux militaires de se faire traiter autre part que dans les hôpitaux militaires, sous peine d’ètre ramenés à leurs corps par la gendarmerie.