ANCONE, BRINDES
quatre compagnies de canonniers et de différentes troupes qui se trouvaient depuis Loreto jusqu 'àFilotrano. Je réunis ces dernières à Fermo et j’en organisai quelques compagnies. Je parcourus avec le pays de Macerata, Montalto, Ripatransoneet Ascoli, grande ville que menaçaient les insurgés, et qu’ils parvinrent à prendre peu de jours après.
Deux bataillons du 5oc régiment m’ayant été donnés de renfort, je résolus de surprendre la place en faisant marcher sur deux points. Je chargeai à cet effet le commandant de ces deux bataillons1 d’attaquer de front, tandis que j’irais prendre position de l’autre côté, de manière à couper la grande route aux insurgés. Cette manœuvre réussit : la porte de la ville fut enfoncée à coups de canon; les insurgés qui étaient dedans se sauvèrent et furent mis dans une déroute complète, le 12 pluviôse (1er février). Je les dispersai dans les montagnes des Apennins.
Depuis environ six semaines, je faisais cette malheureuse guerre, nuit et jour sur pied, lorsque je parvins à attirer quelques chefs pour faire un arrangement. Deux furent trouver le général à Ancône, présentèrent leur soumission et obtinrent le pardon des insurgés.
Tout le pays devint tranquille 2.
Ayant appris que le vaisseau de guerre le Généreux ',
1 C’était Deschelles, commandant du 3e bataillon, qui se distingua encore ensuite dans les Abruzzes.
La 55" demi-brigade avait été formée, le 1" ventôse an IV (19 février 1796), de deux anciens bataillons et de quatre bataillons de volontaires. Elle fit partie de l’armée de Sambre-et-Meuse puis de celle d’Italie (ans V, VI, VII). Elle passa ensuite en Batavie et sur le Rhin (VIII, IX), à l’intérieur, au camp de Boulogne, à la Grande Armée, en Espagne (1808); fut partagée entre l’Espagne et la Grande Armée (1812-1814). Le gros du régiment fut fait prisonnier à Dunkerque en 1814.
* V. AN, aux notes.
3 V. AO, aux notes.
70 M ÉMOI «ES nu G É -NÉ 1UL GODA «T
de 74 canons, venait d’arriver de Corfou à Ancône, et qu'il devait retourner sous peu pour cette ile, je voulus profiter de cette occasion pour me rendre à mon régiment. Je m’embarquai sur le vaisseau avec le général de brigade Clément, un bataillon du 8° d’infanterie légère 1 et une compagnie de canonniers italienne, forte de 120 hommes2. Nous mimes à la voile, le 12 germinal (1er avril) au VII, avec six grands trabacs 3 chargés de vivres pour la place de Corfou. Nous naviguâmes pendant quelques jours fort tranquilles, lorsqu’il plut au capitaine de vaisseau Le Joysle et au général Clément d’entrer dans la baie de Briudisi, et de s'emparer de la ville et du fort 4. A peine parûmes-nous (20 germinal, 9 avril) à la vue du fort qu’il arbora le pavillon napolilitain, et l’assura d’un coup de canon à boulet qui perça nos voiles 5. Bientôt nous arrivâmes à portée, et nos batteries commençaient à faire feu, lorsque le devant du vaisseau entra dans le sable et ne put plus manœuvrer. La canonnade n’en continuait pas moins de part et d’autre ; mais le canon du fort faisait un grand dommage au vaisseau6. Je proposai alors d’opérer un débarquement contre ce fort. Mon avis fut adopté. Sur-le-champ on embarqua la compagnie de canonniers sur la cha-
1 F. AO, aux notes.
2 Bellâtre dit : Compagnie romaine de 100 hommes. Un désaccord plus sérieux, c’est qu'il mentionna 50 hommes de la 79e. Il y a là un oubli étrange de la part de leur colonel.
3 Bellaire mentionne neuf transports marchands. Trois étaient peutêtre des bâtiments de commerce, profitant de la protection du vaisseau. Des neuf, huit disparaissaient dès le lendemain.
1 F. AP, aux notes.
r' F. AQ, aux notes.
« Le Joysle d’abord n’avait pas riposté, voulant entrer dans la baie pour prendre le fort à revers. Mais la position du vaisseau se trouva fort désavantageuse, n’étant qu’à demi-portée de fusil (environ 100 mètres)' du fort, et dominé. La canonnade dura deux heures.
ANCONE, BKINDES
loupe de bord que l'ou dirigea vers le fort pour eu iuquiéter l’ennemi, et s’emparer de la porte s’il était possible.
Pendant ce temps, je fis pointer une pièce de IS sur une .du fort qui nous incommodait beaucoup. Le capitaine de vaisseau venait d’avoir les deux jambes coupées et d’expirer entre mes bras; le général Clément venait d’être également blessé à la cuisse d’un éclat de bois1. Le premier coup de notre pièce tua le pointeur ennemi, et détermina les Napolitains à bisser le pavillon parlementaire. On accorda la vie à toutes les troupes qui étaient dans le fort, et la compagnie de canonniers en prit possession 2; je fis embarquer sur des chaloupes environ 400 hommes 3, et me dirigeai à leur tète vers la ville qui était à uue demi-lieue. Je pris aussitôt connaissance des endroits propres à être gardés. J'y fis placer des postes, et je m’occupai de trouver les moyens nécessaires pour remettre promptement le vaisseau à Ilot. Quinze grandes barques et deux bricks furent expédiés à cet effet pour le décharger. Le général Clément fut porté chez l’évêque.
' C’est l’avant-dernier boulet parti du fort qui fit ces deux victimes. 11 y eut seize autres morts. Lejeune Schell’er, chef de bataillon, aide de camp du général Chabot, fut blessé aussi. Le Joysle frappé à mort, avait dit : « Ce n'est rien. •>
* C’est le premier détachement, formé, dit Bellaire, des canonniers de la 8° demi-brigade et des hommes du 79°, et commandé par Paris qui se saisit du fort et de sa garnison prête à fuir. Le commandant était, selon Bellaire, un Corse se disant lils naturel du roi. C’était donc Boccaciampe (K. AQ.) Ce fort renfermait une autre catégorie de prisonniers : magistrats, lettrés, membres de la bourgeoisie, sur qui les insurgés se jetaient comme sur des partisans de la Révolution.
3 Bellaire dit 600 appartenant à la 8e demi-brigade ; mais il n’y avait sur le vaisseau que 1,000 hommes en tout, en comptant 400 marins. Les 600, c’est l’efTectif des deux débarquements. Bellaire oublie en tout cela les canonniers italiens, ou plutôt, dans le premier détachement il faut lire les canonniers italiens (et non de la 8e demi-brigade), d’accord avec Godart.
Dès ce moment j’eus le commandement supérieur de l'expédition. Comme l’ennemi n’était pas éloigué à plus de dix lieues, je pris tous les moyens de défense en cas d’attaque. Je fis réparer toutes les brèches praticables du rempart. Je fus obligé de faire un emprunt forcé de 4,800 francs pour servir aux frais des différents services qu’exigeait notre situation.
Le deuxième jour (10 avril, 21 germinal), à cinq heures de l’après-midi, l’ennemi m’attaqua si vivement que je crus tout perdu. Mes postes extérieurs avaient été repoussés jusqu’à la porte, et je n’eus que le temps de placer mes troupes de manière à pouvoir nous défendre. J’engageai le général Clément à se rendre de suite à Ancône, ce qu’il fit. J’avais heureusement affaire à un ennemi peu entreprenant, sans quoi il eût pu nous enlever dans la place, attendu que, pour nous retirer, nous devions faire le tour du port. La nuit étant survenue, j’en profitai pour faire monter quatre pièces de canon sur de mauvais affûts que l’on avait trouvés dans les rues; pour établir également un pont sur le port avec les barques et vaisseaux qui s’y trouvaient, de manière à pouvoir communiquer plus facilement et plus promptement avec le fort et avec le Généreux, ou m’assurer une retraite en cas que j’y fusse forcé.
A quatre heures du matin, le 22 germinal, je pus faire tirer douze coups de canon sur les avant-postes ennemis. Je fis en même temps une sortie à la tête d’environ 350 hommes du 81' léger, et parvins à chasser entièrement l’ennemi qui ne s’attendait nullement à une attaque aussi brusque et aussi matinale de ma part. Après l’avoir poursuivi plusieurs milles d’Italie, je rentrai à Brindisi oû je commençai à respirer.
Je fis travailler à mettre le fort en état de défense,
A N CONE, B H I N D E S
craignant à tout instant d’être attaqué par l’escadre russe qui venait de s’emparer de Corfou. Je fis établir des fourneaux à rougir les boulets. Le vaisseau fut remis à flot après cinquante et une heures de travaux1, et mis en état de tenir la mer. J’ordonnai alors au lieutenant de vaisseau 2 de partir pour Ancône où il arriva sans le moindre accident.
Le départ de ce vaisseau causa beaucoup d'inquiétude parmi les officiers du 8’’ que j’avais avec moi. Ils se croyaient perdus. Je ne pouvais que leur répondre que notre situation n’était pas aussi critique qu'ils se l’imaginaient bien ; qu’eu cas d’attaque nous nous battrions et repousserions l’ennemi comme nous l’avions déjà fait; qu’en cas de retraite forcée, nous nous renfermerions dans le fort où j'avais fait débarquer pour six mois de biscuit. Dans cette résolution, j’expédiais tous les jours deux barques pour aller au loin à la découverte ; je payais des espions qui me rapportaient ce qui se passait dans nos environs, et je ne manquai pas de faire connaître tout à la fois notre singulière situation au général en chef Macdonald à Naples 3.
Bientôt je reçus l’ordre de ce général d’abandonner cette position et de détruire tous les travaux que j’y avais laits. Je fis donc jeter à la mer 375 tonneaux de poudre, i,000 boulets et obus, une partie des canons, une caisse de médicaments qui coûtait 25,000 francs. Je lis distribuer pour six jours de biscuit à mes troupes, et partis un matin, sans tambour et sans trompette, pour Monopoli où j’arrivai le soir. Je lis une balte de trois heures pour rafraîchir ma troupe, et me remis en marche pour Bari
. 1 Par conséquent le 24 germinal (23 avril) au soir.
* C’était Touffet qui d’Ancône se rendit à Toulon (prairial).
3 V. ÀR, aux notes.
où j’arrivai le lendemain matin à huit heures. Je ne fis encore que rafraîchir, et au bout de trois heures je continuai de marcher jusqu’au soir pour arriver à Barlette. En trente-quatre heures, nous avions fait soixante-quatre milles d'Italie 1 . Le même jour, à minuit, nous repartîmes pour Cerignola,et ne discontinuâmes pas de marcher jusqu’à Avellino où la troupe que j’avais avec moi se réunit à la division qui s’y trouvait 2.
Je me rendis de ma personne à Naples près du général en chef qui me félicita d’autant plus de la réussite de mon expédition, et surtout de ma retraite, que le pays par où j’étais passé était rempli d’insurgés, et que la célérité que j’avais mise pour le traverser ne leur avait point donné le temps de se réunir pour arrêter ma marche. Je restai pendant quelques jours attaché à son étatmajor, et, ayant appris que la garnison de Corfou se rendait en France par capitulation, je demandai l’ordre de la rejoindre, ce qui me fut accordé.
Je partis pour Rome où je restai six jours faute d’escorte, les routes étant interceptées par les brigands. De là je me dirigeai ensuite sur Florence où je restai une quinzaine de jours pour y attendre différents détachements de mon régiment qui devaient y arriver d’Ancône. Je me dirigeai ensuite sur Gênes, où je trouvai encore trois autres compagnies de mon régiment qui y étaient débarquées, et dont on avait profité pour les employer contre les Barbets qui désolaient ce pays3.
J’obtins de partir de Gènes avec ce que j’avais de mou régiment, et de me rendre à Nice où ma route fut conti-
1 Quatre-vingt-quinze kilomètres. La marche totale jusqu’à Avellino, toujours harcelée, fut d’environ 150 milles ou près de 223 kilomètres.
* V. AS, aux notes.
3 V. AT, aux notes.
ANCONE, DIUNDES
nuée jusqu’à Lyon. Je fus assez heureux pour trouver mon régiment entièrement réuni. Peu de jours après, je reçus l'ordre du ministre de la guerre de me rendre avec mou régiment à Paris L
Dans la route de Lyon à Paris, mon régiment fut partout parfaitement accueilli. La réputation qu'il s'était acquise à Gorfou, dans les différentes affaires qu’il avait eues contre les Russes, les Turcs et les Albanais, attirait sur notre passage une affluence de monde qui nous regardait avec curiosité et intérêt. Les soldats, qui avaient été obligés de déposer leurs armes à Corfou, et qui se trouvaient vêtus d’habits de toutes couleurs, ressemblaient plutôt à des matelots qu’à des soldats. J’avais lieu de me plaindre du Directoire à cet égard; je me plaignis, en effet, et, dans vingt-quatre heures, mon régiment fut complètement armé, habillé et équipé1 2.
Vers cette époque, le général en chef Bonaparte venant d’Égypte, débarqua à Fréjus(le 17 vendémiaire, 9octobre), et arriva à Paris le 24 vendémiaire. Nous lui fûmes présentés. Il me félicita particulièrement sur la valeur de mon régiment et sa bonne discipline3. La révolution du 18 brumaire se préparait. Le représentant du peuple Aréna ainsi que ses partisans voulaient renverser les projets de notre général eu chef. Il me firent faire beaucoup de propositions pécuniaires et d’avancement que je dédaignai. Ne voulant me mêler d’aucune affaire d'Etat, je ne connaissais que les ordres de mes généraux, et je n’avais au surplus aucune raison de trahir le général en
1 V. AU, aux notes.
! V. AV, aux notes.
3 11 put lui rappeler les manœuvres de Briick, la brillante défense de Corfou par la 79«, les marins de l’expédition d’Egypte queGodart avait commandés à Brindes.
chef 1 * Bonaparte, pour qui j’avais la plus grande coufiauce.
Le 18 au matiu, mou régiment prit les armes et se rendit aux Tuileries avec d’autres troupes* ; il y resta jusqu’au 20. Je reçus l’ordre, ce jour-là, d’envoyer un bataillon à Saint-Cloud, où devait se réunir le Conseil des Cinq-Cents. Il arriva le lendemain à Saint-Cloud, au moment où le général en chef Bonaparte se trouvait au milieu du Conseil , et où Aréna voulait le poignarder. Les tambours de ce bataillon, battant la charge, déterminèrent les grenadiers de la Convention 3 à entrer dans la salle, et à sauver le général 4 * 6.
Je demandai la destitution de cinq de mes officiers, qui, au lieu de s’être trouvés à leur poste, s’en étaient absentés et n’avaient reparu à leur compagnie que vingtquatre heures après, dans un désordre et un état d’ivresse à faire peur. J’obtins du premier Consul qu’ils seraient renvoyés tous les cinq du régiment 3.
Je reçus à la fin de brumaire un bataillon d’Eure-et- Loir, fort de 700 hommes, en incorporation G.
1 Cette expression répétée de général en chef, cette protestation de ne rien connaître aux affaires d’Etat, trahissent l’embarras intérieur, le trouble du soldat, ignorant si l'on veut, mais ayant besoin et tâchant de se justifier à ses propres yeux.
4 Le jardin fut fermé, et, vers onze heures du matin, Bonaparte passa les troupes en revue, et y lut le décret des Anciens transférant les deux Conseils à Saint-Cloud. De là il alla prêter serment devant les Anciens comme commandant militaire.
Les conciliabules des divers partis remplirent l’après-midi et une partie de la nuit du 18.
3 On appelait quelquefois ainsi la garde du Corps législatif, formée
en majeure partie des anciens grenadiers de la Convention.
1 V. AW, aux notes.
6 L'Etat militaire, volume de l’an VIII, laisse en blanc deux places de chef de bataillon pour la 79e demi-brigade, et ne nomme que Tréboutte.
6 C’était le 1er bataillon d’Eure-et-Loir, formé le 4 fructidor an VII (21 août 1799), par suite de laloi sur la conscription. Il était parti, fort de 779 hommes, de Chartres pour Courbevoie, le 18 vendémiaire (10 octobre). Son incorporation à la 79° demi-brigade est datée du 21 frimaire.