SEPTEMBRE 1809 -OCTOBRE
Godart commande une brigade du VIII8 corps d'armée (Junot) à Bayreuth. — Sa brigade réduite à un régiment. — En Espagne. — Colonnes contre les guérillas. — Part de Godart à la prise d’Astorga. — Son expédition dans les Asturies. — Posté à San Felice el Chico pendant le siège de Ciudad Rodrigo.
Considérations sur les causes de nos revers en Espagne : administrateurs infidèles des hôpitaux et des subsistances, exactions des chefs militaires ; dénuement, et par suite indiscipline et violences des soldats; divisions des généraux. — Révoltes des campagnes; importance des guérillas.
Prise d’Alméïda. — Entrée en Portugal sans magasins. — Bataille de Busaco. — Engagements à Coïmbre : supériorité de la cavalerie anglaise. — Marche jusqu’à Sobral. — Combat.
Destruction et solitude systématiques devant les Français. — Lignes de Terres Vedras, pluies. — L'armée française immobilisée et sans appui.
Je reçus, le 15 septembre, l'ordre de me rendre au VIIIe corps d’armée 1 commandé par le duc d’Abrantès, à Bayreuth. J’arrivai le 24 dans cette ville, et, quelques jours après, je reçus l’ordre d’aller prendre le commandement de quatre bataillons bavarois, qui se trouvaient répartis sur la frontière de Bohême, pour observer l’ennemi qui se trouvait en force dans les environs.
Je fus à peu près quinze jours dans cette partie; après quoi je rentrai à Bayreuth, où l’on me donna le com-
1 Ce corps, constitué par décision du 30 juillet, s’étendait de Dresde à Augsbourg, entre la Bohême, la Westphalie et le Danube.
au
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mandement du 22e de ligne 1 et de trois bataillons du grand-duché de Berg. Cette brigade offrait 4.000 hommesefïectifs 2.
La paix ayant été signée entre les deux empereurs 3, notre corps d’armée se dirigea sur Mayence et ensuite sur Paris4, où nous restâmes quelques jours. Ma brigade fut passée eu revue par l’Empereur3, et augmentée de 600 hommes de nouvelle levée, qui furent incorporés dans le 22e. Les trois batail-
* V. Ai, aux notes.
2 Godart reçut ordre d’aller l'attendre au passage à Bayreuth, venant de Saxe. L’effectif officiel se composait de 3,510 hommes. 11 avait pour aides de camp les capitaines Marçon et Lacroix.
3 Le 1 4 octobre, date de l’ordre du départ du VIII0 corps.
1 V. A5, aux notes.
“ Le VIIIe corps fut passé en revue. Il ne consistait guère alors que dans la division Clauzel, formée de huit régiments distribués en trois brigades. La 3”, celle de Godart, comprenait un seul régiment.
ions du grand-duché furent détachés de ma brigade, et j'eus l’ordre de me rendre, avec le 22e seulement, à Bayonne.
Nous finies séjour dans cette ville, et ensuite nous en partîmes, le 1er février 1810', pour nous rendre en Espagne. Nous passâmes à Irun, Vittoria, Burgos, et nous arrivâmes à Léon, destination.
Pendant un mois que nous y restâmes, je m’occupai d’envoyer des détachements à la poursuite des insurgés espagnols qui interceptaient toutes les routes et égorgeaient nos convois de malades '2.
En avril, notre division fut chargée d’aller bloquer la place d’Astorga. Nous parvînmes peu à peu à resserrer le corps de la place au point que l’ennemi ne conservait plus de postes à l’extérieur, et qu’il n’occupait plus qu’un seul faubourg, que j’eus ordre d’enlever pendant la nuit3. Après avoir fait mes dispositions pour l’attaque,
' La première couchée fut à Irun, pour la 3” brigade. Le reste delà division était en avant. La 2e, on coucha à Hernani; la 3e, à Tolosa; la 4e, à Villaréal; la 5°, à Mondragon; la 6e, à Vittoria; la 7e, à Haro et Briones. Le 22° avait alors 2,912 hommes présents. Le VIIIe corps se réunit entre Haro et Logrono, quartier général deJunot.
La division Clauzel ( lr<5), j)artit de Logrono le 10.
* Les guérillas diminuaient en hiver, et reprenaient plus d’importance et d’audace au retour du printemps. Le VIIIe corps, en arrivant dans La Rioja, envoya des colonnes mobiles contre les guérillas.
La division Clauzel, dans son séjour à Palencia (14-24 janvier), en lit autant pour le désarmement du pays.
Elle occupa Léon, la Baneza, Benavente, remplaçant la division Loison, du ArIe corps.
Parmi les corps en arrière, 141 hommes du 22e, faisant partie d’une escorte, ne partirent de Bayonne que le 15 février.
3 Astorga préoccupait beaucoup. Quand le VIe corps (sous Ney) s’était avancé à Léon pour correspondre avec le général Bonnet, commandant dans les Asturies, Loison avait attaqué vainement cette place (février). L’empereur ordonna qu’on l’assiégeât. L’investissement fut complet, et les hauteurs couronnées d'ouvrages, le 22 mars. •On commença l’attaque des postes extérieurs le 30.
j’ordounai à une compagnie de voltigeurs de marcher droit sur la première maison où se trouvait un poste de vingt hommes et uu officier qui la défendait : des pelles et des pioches avaient été distribuées pour enfoncer les murs du jardin et faciliter l’entrée de cette maison. L’expédition réussit parfaitement, et les voltigeurs s’y établirent au point du jour. Je fis placer deux autres compagnies dans plusieurs moulins, pour être à même de protéger celle qui était établie dans la maison. Je parvins également à m’emparer d’une église qui formait l’angle de deux rues, et je m’y retranchai. Enfin toutes les mesures étaient heureusement prises pour nous maintenir dans ce faubourg, lorsque les Espagnols firent une sortie d’Astorga pour nous en chasser (12 avril). Je fis aussitôt marcher les troupes que j’avais de disponibles contre eux, et les poursuivis jusqu’à demi-portée de canon de la place où ils furent obligés de se renfermer1.
On commença bientôt à ouvrir la tranchée 2. Les travaux furent poussés avec vigueur. Les deux autres divisions du corps d’armée commandé par le duc d’Abrantès arrivèrent pour nous renforcer. Nos batteries établies, on battit en brèche, le 20 avril, et, le quatrième jour, l’assaut fut ordonné. Nos troupes s’emparèrent de la brèche, mais elles ne purent s’y maintenir. Cependant le général espagnol3, voyant tous nos préparatifs, proposa de capituler. Ainsi la place d’Astorga fut remise le 22 avril, et la garnison fut prisonnière de guerre L
1 Godart reçut dans cette affaire une blessure.
s Le 17 avril, jour de l’arrivée de Junot. Son quartier général était à Castrillo.
3 Santocildès, qui auparavant commandait en Galice.
1 Au nombre de 3.500 hommes. Les Espagnols perdirent en tout prés de 1,500 morts, 500 blessés, 5,000 prisonniers.
Ce siège, négligé par M. Thiers, fit grand honneur à Clauzel qui en
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La perte du corps d’armée, pendant ce siège, fut de 500 hommes, tant tués que blessés1.
Quelques jours après la prise d’Astorga, le corps d’armée se rendit à Léon, où le général en chef établit son quartier général.
Je fus envoyé par le duc d’Abrantès dans la province des Asturies pour communiquer avec le général de division Bonnet, et prendre des renseignements sur ce pays. Je me rendis à Oviédo, capitale des Asturies, ville très jolie et dans la situation la plus agréable. N’ayant pu trouver ni avoir de nouvelles du général Bonnet, je rentrai à Léon, après avoir pris une note exacte de tous les pays que j’avais parcourus, tant sous le rapport de leurs localités et du terroir que sous le rapport de leur population2.
Dans le courant de juin, je quittai Léon pour me rendre à Zarnora avec ma brigade. Arrivé à Fermoselle, je tombai malade et fus forcé de demander à me retirer sur les derrières pour me rétablir.
Le prince d’Essling, maréchal Masséna3, m’autorisa à
compléta le succès, le même jour, par la défaite de Mahi. Les Espagnols furent rejetés pour longtemps dans la Galice. Cependant ils furent fiers de la résistance que les Français avaient rencontrée à Astorga.
Le 22" régimeni eut quatre décorations : au chef de bataillon Bidault et à trois lieutenants.
1 Avec plus de précision, ICO morts et 500 blessés.
5 V. A6, aux notes.
3 Masséna, mis à la tète de l'armée du Portugal, constituée par décret du 17 avril, arrivé à Yalladolid le 17 mai, n’avait rien trouvé de ce qu’exigeait une expédition sérieuse.
Dès le 19, pendant même les préparatifs, il avait ordonné à Ney de marcher sur Ciudad Rodrigo, et à Junot de le soutenir en s’établissant entre Zarnora et Ledesma. Le 23, le VIII6 corps partit. La première division (Clauzel) partit de Léon pour Ledesma où Junot mit son quartier général.
C’est pendant ces mouvements, dans une marche dans les monta-
me rendre à Salamanque. Je ne tardai point à me réta-
gnes de la Vieille Castille, que Godart fit une chute de cheval à la suite de laquelle se déclara une sciatique.
Un second rapport du chirurgien-major Fontane, daté de Ledesma,
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Portugal, je sollicitai l’ordre de rejoindre promptement ma brigade, qui devait se trouver au siège de Giudad Rodrigo1. A mon arrivée, je fus chargé d’occuper la position de San Félice el Chico, le long de la rivière l’Agueda, qui nous séparait de l’ennemi 2. Quelques jours après, le 28 juin, je passai cette rivière à gué pendant la nuit 3 pour attaquer les postes ennemis qui furent culbutés sans résistance. Je le repoussai à plus de deux lieues, et j’y établis mou camp.
Je fournissais tous les matins des découvertes composées d’une compagnie de grenadiers et de quarante dragons. Le quatrième jour, 11 juillet, l'ennemi s étant embusqué dans des bois et des ravins pour surprendre ma découverte, n’eut point de peine à mettre en déroute mon détachement de dragons qui marchait sans se faire éclairer ni prendre la moindre précaution nécessaire pour ce service. Sur ces quarante dragons, vingt furent pris avec les deux officiers.
Deux autres escadrons anglais harcelaient pendant ce temps-là la compagnie de grenadiers. Mais le brave capitaine Gouache, qui la commandait et qui n’eut que le temps de la faire former en carré, sur une hauteur,
cnumère les souffrances dont il était atteint : cette sciatique s’ajoutant aux coliques qui parfois lui interdisaient le clieval et même la voiture, et le confinaient à la chambre une semaine, et aux ophtalmies fréquentes.
1 Ney avait commencé le siège le 27 mai. Les travaux d’approche commencèrent dans la nuit du 15 au 16 juin. L'ordre, adressé par Masséna à Junot, d’y faire marcher son corps, est du 14. La division Clauzel alla, de Ledesma, occuper San Felice el Chico pour couvrir lesiège devant Wellington qui était posté à Alméida.
i La canonnade commença le 25. Junot vint visiter le poste de Godart à San Felice el Chico.
3 Sa brigade dut occuper les hauteurs de Marialba avec trois canons, sa gauche vers Carpio ; et observer la rive droite de l’Azavar jusqu’au confluent avec l’Agueda, le VIIIe corps étant chargé de tout le pays à gauche de l’Agueda.
sans s'épouvanter du nombre, ni de l’espèce de succès qu’ils avaient obtenu, soutint le choc de cette cavalerie, en ne faisant tirer qu’à bout portant, et en inspirant à ses soldats la fermeté et le sang-froid qui convenaient si bien dans un moment semblable. Neuf chevaux et onze cavaliers furent tués autour du carré; un chef d’escadron et un commissaire anglais furent tués également ; plus de cinquante autres cavaliers furent blessés. Le capitaine Gouache eut le bonheur, au milieu d’une si glorieuse action, de n’avoir aucun de ses grenadiers blessé. Les fusils seuls avaient reçu les coups de sabre de l’ennemi ’.
Je rendis un compte très détaillé de cette brillante affaire au général en chef, qui promut provisoirement le capitaine de grenadiers Gouache au grade de chef de bataillon, et décora le plus ancien sous-officier 2 de la croix de la Légion. Jamais récompense ne fut plus méritée.
Dans l’intervalle, la ville de Ciudad Rodrigo fut assiégée, et, après un bombardement de quinze jours, capitula3. La garnison fut faite prisonnière de guerre.
Je retournai ensuite reprendre ma position de San Féliceel Chico \ où ma brigade resta baraquée pendant le mois d’août. Ce pays était si malsain, que je perdis 500 hommes de cette brigade, dans le mois3.
1 V. A7, aux notes.
* Le général Marbot parle de six décorations. On a vu déjà l’Empe i-eur ajouter dix décorations à huit demandées par Molitor. (V. AAR. aux notes.)
3 Le feu de la place fut éteint dans la nuit du 9 au 10 juillet. L’incendie était allumé dans la ville, la brèche ouverte, l’assaut préparé.
4 C’est le 14 juillet que le VIII' corps s’ébranla. La division Clauzel revint entre le Tormès et l’Agueda, occupant Yécla et les deux San Félice. Sa gauche fut la brigade de Godart, entre le Yeltès et l’Agueda.
5 Pendant le siège de Ciudad Rodrigo, on ne trouvait presque aucune ressource à trente lieues à la ronde. La campagne fut partagée
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J’interromprai un peu le fil des événements qui me survinrent, pour faire connaître en partie les causes véritables de la perte de nos soldats et des malheurs qui se sont succédé depuis en Espagne, causes qu’il n’était que trop facile d’apercevoir dès cette époque :
1° Au commencement de l’an X, les administrations françaises furent établies en Espagne. Dès ce moment, les employés du pays cessèrent d’administrer nos hôpitaux et de nourrir nos armées1. Il en résulta, par la suite, que tout ce qui avait rapport à l’entretien des armées et des hôpitaux fut l'objet de dilapidation des employés français; que le blé, le vin, l’eau-de-vie, etc., etc., se vendaient publiquement, sur les places publiques, par leurs agents, et que nos malheureux hôpitaux manquaient absolument de tout; que nos troupes étaient, pour la plupart du temps, privées de leur subsistance, ou n’avaient que la demi-ration, lorsqu’elles auraient pu avoir régulièrement la ration complète ; rjue le mauvais exemple des employés principaux imité par leurs subalternes se fit surtout ressentir dans les hôpitaux, où il n’y avait point de scribes, ni même d’infirmiers qui ne volassent impunément les malades, ou plutôt ne bâtassent leur mort pour s'emparer plus
en quartiers de subsistance. La division Clauzel eut le pays situé entre San Félice el Cliico et San Spiritu, à l’est de l’Agueda.
Du reste le VIII0 corps n’était plus que de 19,500 hommes à la fin de juin.
1 En l’an X, une division française traversa l'Espagne et entra en Portugal. Elle fut si mal traitée par l’incapable administration espagnole, qu’on installa une administration française. Mais ce fait est isolé, et bien éloigné de ceux dont Godart nous fait le récit. Je crois qu’il a dit, par inadvertance, l’an X au lieu de 1810. En effet, Kellerraann, duc de Valmy, gouverneur de Valladolid (avec les Asturies et une partie de l’Estramadure), considérant le dénuement des hôpitaux sous l’administration des Espagnols, la leur retira, précisément, ditil, dans l'espoir d'une amélioration (22 mars 1810).
BARON GODART
sûrement de leurs bijoux ou de leurs effets. Les hôpitaux enfin pouvaient plutôt être regardés comme de vrais cimetières que comme des maisons de secours, puisque sur 400 malades qui y entraient il n’en réchappait pas le quart. La plus grande partie mouraient faute de soins et de subsistance1.
2° Devait- on s’étonner que l'insurrection se propageât dans toutes les provinces de l’Espagne, quand on faisait tout pour mécontenLer les habitants? D’un côté, au lieu de maintenir dans leurs emplois des gens du pays, qui auraient pu, mieux que personne, rendre des services importants aux Français, sans vexerpeurs compatriotes, on les prive tout à coup et d’occupation et de salaire, et on les remplace par des individus qui, comme Français, se croient permis de commettre tous les abus imaginables pour parvenir à faire fortune. Commissaires des guerres de toutes classes, inspecteurs aux vivres, gardes-magasins, économes et autres, tous cherchaient à s’enrichir par le pillage, ou à s’engraisser de la misère ou du sang de nos soldats.
3° Je n’ai encore parlé jusqu’ici que de la mauvaise administration qui régnait dans l’armée; cela seul suffisait à l’affaiblir et, tout à la fois, à faire révolter jusqu’aux plus paisibles habitants de l’Espagne.
Pourquoi tolérait-on tous ces crimes? Sans doute les chefs qui étaient à la tête de nos armées n’ignoraient rien de tout ce qui se passait, et auraient pu empêcher tous les abus; mais il semblait au contraire que tous concouraient pour les augmenter, et accélérer en même temps notre décadence en Espagne.
Aucune subordination, aucune harmonie parmi les