CHAPITRE XIII
(décembre 1812-aout 1813)
Sortie de Vilna. — La montagne de glace de Ponari. — Dans une grange à lève. — Egarés. — Le cheval volé. — A Kovno, la montre volée. — Passage du Niemen. — En traîneau à Stalupoenen. — Godart s’arrête à Dantzick à cause de ses souffrances. — L'armée française recule derrière l’Oder. — Godart, en traitement à Stettin, est autorisé à rentrer à l'intérieur. — Retour à Albi. — Il redemande le service actif. — Il est rappelé à Mayence, attaché à la 43e division de la Grande Armée. — A Bavreuth. — Inspection de l'Empereur; sa rudesse pour Godart. — Marche de Bavreuth à Dresde. — Godart appartient au XIVe corps de la Grande Armée (sous Gouvion Saint-Cyr) et à la division Claparède. — Il est à Maxen, puis à Hollendorf, avec un corps formé de jeunes recrues. — Exercices et vigilance. — Les alliés se massent en Bohème.
A une heure du matin, le 10 décembre, je partis avec les officiers de mon état-major. Le froid était si vif qu'il était impossible de rester à cheval, à moins d'ètre bien fourré et d’avoir les jambes et les pieds bien empaquetés.
A deux heures de Yilna ’, sur la grande route, était une montagne, d’antaut plus difficile à monter pour les chevaux et môme pour les hommes que ce n’était qu’une glace, et que les chevaux ne pouvaient prendre pied pour traîner les voitures. Je trouvai doue toutes les voi-
1 Hagendorp dit trois ou quatre lieues, Berthier une lieue et demie, ce qui est plus exact ; d'autres, une. Comment le gouverneur de la Lithuanie, pendant plus de quatre mois, est-il le plus mal informé ?
tores, sur les trois heures du matin, arrêtées, ainsi que les conducteurs et beaucoup d’autres personnes qui avaient allumé des feux pour ne pas geler en place. Dans le nombre de ces voitures de toute espèce étaient celles de l’Empereur, du roi de Naples, des princes et de nos maréchaux.
Ne prévoyant pas que- ce rassemblement fût le résultat de l’encombrement qui se trouvait à cause du mauvais passage de la montagne', et supposant, au contraire, que c’était une simple halte, je laissai mon traîneau chargé de mes effets, registres et cartes géographiques, avec le conducteur et un de mes neveux, afin qu’il passât aussitôt qu’on pourrait filer; mais je n’en ai plus rien vu. Je sus, quelques heures après, que toutes les voitures, même celles appartenant à l’Empereur, avaient été ou brûlées ou pillées par nos soldats. Plusieurs fourgons portant le trésor de l’armée avaient subi le même sort '. Je perdis, cette même journée, deux de mes chevaux de selle. Ainsi, pour n’avoir pas été jusqu’à Moscou, je n’en perdis pas moins, comme tous les autres, tout ce que je possédais de meilleur, et surtout des vivres, qui nous auraient été si nécessaires1.
A cinq heures du soir, nous arrivâmes à Iévé, village entièrement abandonné et dévasté 2. Comme nous étions sur pied depuis une heure du matin, nous étions fatigués, et nos pauvres chevaux ne pouvaient plus marcher. A force de chercher, nous parvînmes à coucher dans une grange où il fallut disputer avec les soldats la paille qui s’y trouvait.
Privés de nos vivres, nous fîmes un chétif souper.
1 V. A 23, aux notes.
4 Toutes les maisons étaient brûlées quand Hagendorp y arriva à l’entrée de la nuit.
Encore, si nous avions pu réparer nos fatigues par le sommeil, nous eussions été dédommagés; mais le froid se faisait tellement sentir dans cette maudite grange, quoique enfoncés dans la paille jusqu’au cou, qu’il nous fut impossible de reposer ni de dormir. Combien cependant de malheureux, qui étaient obligés de bivouaquer dehors, enviaient notre sort ! Ils se rôtissaient d’un côté et se gelaient de l’autre; plusieurs, qui ne pouvaient trouver de bois ou de paille, étaient morts le lendemain.
A minuit, nous résolûmes de partir de cette grange et de faire une forte journée, afin de tâcher d’arriver à Kovno, où nous supposions que nous pourrions trouver quelque chose à acheter.
D’après tout ce que j’ai dit précédemment, on a dû penser que chacun marchait à volonté et s’arrêtait là où il voulait; que tous généralement, pressés parles mêmes besoins ou par la crainte de l’ennemi, qui était sur nos derrières, à une distance non très éloignée, cherchaient à gagner du terrain, et en même temps à repasser le Niémen, pour atteindre la Pologne prussienne où ils savaient qu’il n’y avait plus autant de danger, ou qu’ils trouveraient au moins de quoi se réchauffer et se restaurer.
Dans cette intention nous voyagions avec patience et courage, le 11 avant la pointe du jour; il m’en fallait surtout à moi qui étais dans une situation maladive à faire pitié.
La neige, qui couvrait la terre partout, fut cause que nous déviâmes un peu de la grande route. L’obscurité ne contribuait pas peu à nous maintenir dans l’erreur, lorsque nous aperçûmes, par les feux de bivouacs que nous voyions de loin en loin, sur notre gauche, que
nous étions égarés. Nous réussîmes à retrouver la trace battue fraîchement par des hommes et des chevaux qui ne cessaient de filer.
A cinq heures du matin, nous nous reposâmes un instant dans une maison abandonnée où il y avait du feu. Un officier de mon état-major, qui venait d'attacher son cheval pour se chauffer les mains, fut très étonné, en se retournant, de ne plus le voir. On venait de le lui voler. Cet officier regrettait davantage un peu de sucre et de chocolat, ainsi que deux bouteilles de rhum qui étaient sur ce cheval, que le cheval meme qui était très beau. Il fallait toujours avoir l’œil sur ses effets et sur ses chevaux, ou bien on enlevait tout dans un instant.
Nous arrivâmes à huit heures du matin à Zismory, à cinq heures d’Iévé. Nous y trouvâmes un peu de pain chaud et du brandevin. Nous y fîmes reposer et rafraîchir nos chevaux, et vers midi, nous fîmes brider, et résolûmes d’arriver le soir à Kovno, sept lieues plus loin.
Nous dûmes beaucoup trotter et en même temps beaucoup souffrir du froid ; mais l’espoir d’arriver plus tût que beaucoup d’autres, et de pouvoir trouver à manger et à dormir nous encouragea. A sept heures nous entrâmes dans Kovno qui déjà ressemblait à un désert, puisque la plupart des habitants venaient de l’abandonner, et qui pourtant se trouvait pour ainsi dire encombré de Français b Nous fûmes assez heureux pour trouver chez le commandant de la place, qui avait été sous mes ordres, asile pour la nuit et un délicieux souper pour la circonstance. En sa qualité de commandant de
1 Le IIP corps (dont Fcsenzac, à la tête de son régiment réduit à 40 hommes, faisait partie) y arriva presque en même temps que Godart.
la place, beaucoup de militaires se trouvaient au moment de notre arrivée pour lui faire des réclamations. Quoique l’expérience de la journée et de la veille dût me prouver qu'il ne fallait se fier à personne, j’étais loin de soupçonner que, dans la chambre môme du commandant et sous ses yeux, j’éprouverais encore une nouvelle filouterie. Je plaçai ma montre d’or à répétition sur la table. Je descends dans la cour ; je remonte ausssitôt, et ma montre est disparue en présence de beaucoup d’officiers. Qui soupçonner? Que dire? Il fallait en passer parla. Les vols étaient à la mode et ne surprenaient personne *.
Le iu2 décembre, à huit heures du malin, nous nous décidâmes à ne pas rester plus longtemps dans un endroit qui commençait à se ressentir des désastres de la guerre, et qui bientôt allait être encombré de monde. Nous partîmes et traversâmes le pont du Niémen qui coule sous les murs de Kovuo. La foule était sur toute la route et semblait se sauver comme si les Cosaques étaient à sa poursuite ; cependant le plus grand nombre était en arrière, de l’autre côté de Kovno.
Nous fûmes coucher à Maryampol, première petite ville de la Prusse polonaise, et nous trouvâmes enfin à nous reposer et à manger.
Le 13, nous fûmes coucher à Wilkowsky2; le 14, à
1 Hagendorp, arrive à quelques heures de là, logea chez le souspréfet. Devant la maison même, un des chevaux de son attelage lui lut volé.
Murat y arriva à minuit, y resta vingt-quatre heures, mais ne songea qu’à évacuer Kovno comme Yilna. Mais Ney entreprit de la garder avec 2,500 hommes, débris du I" et du IIIe corps.
1 Ce jour-là, Murat était parti de Kovno à cinq heures du matin, avec la garde. Ney, avec Gérard, rassembla encore 500 hommes. Le lendemain, ils se trouvèrent seuls.
Le soir, pendant que l’ennemi pillait des magasins plus riches que
BARON GODART
Stolupoenen. Je fus obligé de me faire conduire en traîneau, attendu que des clous qui m’étaient survenus par tout le corps m’empêchaient de monter à cheval. Le 15, nous allâmes couchera Gumbinnen1. Ensuite nous nous dirigeâmes, par Friedland et Wormditt, sur Elbiug, où nous fîmes séjour. Nous laissâmes sur notre droite la ville de Kœnigsberg où l’armée avait l’ordre de se retirer et de s’arrêter.
D’Elbing nous nous rendîmes à Marienbourg et à Dantzig où nous arrivâmes le 24 décembre.
Le mauvais état de ma santé, les douleurs que j’éprouvais à cause des humeurs qui m’étaient sorties sur le corps, mes pieds à moitié gelés, m’obligèrent à me reposer quelques jours à Dantzig.
Dans ces entrefaites nous apprîmes que l’armée, qui s 'était réunie à Kœnigsberg 2, avait été forcée d’évacuer cette ville, et se retirait derrière la Yistule. Les officiers malades reçurent en conséquence l’ordre de se retirer dans les places derrière l’Oder. 1
Je quittai Dantzig, le 1er janvier 1813, avec mon chef d’état-major, le colonel Landten, et mon aide de camp, et nous nous dirigeâmes sur Stettin, place forte sur l’Oder. La fièvre me prit en route. Je crus devoir prendre la poste pour me rendre plus tôt à Stettin, dans la crainte qu’une maladie sérieuse ne me forçât de rester dans quelque mauvais endroit. Aussitôt notre arrivée à Stettin, je fus obligé de garder le lit plusieurs jours.
ceux de Vilna, ils sortirent, trouvèrent une montagne glacce et au pouvoir des Cosaques, tournèrent à droite sur la glace du fleuve, et passèrent.
1 Ce fut la première couchée, depuis Vilna, de Bourgoing, le futur ambassadeur.
2 C’étaient 1,400 hommes de la vieille garde et 10,000 blessés ou malades.
Les médecins décidèrent que les bains, même les eaux, m’étaient indispensables pour le rétablissement de ma santé. Je pris huit bains dans cette ville. A peine quinze jours étaient écoulés que le bruit se répandit que l’armée avait quitté la ligne de la Vistule, et se retirait derrière l’Oder ', que l'es Cosaques faisaient même déjà des incursions au delà de l’Oder 1 2. Un adjudant de place vint me prévenir que je devais me retirer, soit à Hambourg, soit à Magdebourg.
Nous voilà donc encore en route sur la direction de Hambourg. Nous traversâmes toutes les villes du Mecklembourg, et, à six lieues de Hambourg, nous nous dirigeons sur lagaucbe, pour venir à Magdebourg, où nous arrivâmes le 7 février, et où je continuai les bains.
Je reçus dans cette place, en réponse à une demande que j’en avais faite précédemment3, une lettre du général comte de Montbion, par laquelle S. A. le prince vice-roi m’autorisait à rentrer en France pour rétablir ma sauté, et prendre ensuite les ordres du ministre de la guerre.
Malgré cette autorisation, et malgré que le mauvais état de ma sauté me portât à en profiter sur-le-champ, je répugnais de rentrer en France dans un moment où tous les militaires étaient plus que jamais utiles à l’armée pour la campagne qui allait s’ouvrir. Je résolus donc de demander le commandement d’une brigade au général comte Lauriston, qui était arrivé à Magdebourg pour organiser et commander un corps d’armée de réserve.
1 Par suite de la défection du général prussien Yorck (30 décembre). Là-dessus, Murat avait remis au ■ prince Eugène le commandement de l’armée remontée à 8,000 hommes (8 janvier).
1 L’armée française recula derrière l’Oder vers le 25 janvier.
3 A Stettin, le 27 janvier.
MÉMOIRES 1)U G ÉNÉRA L GODART
Le général Lauriston, me voyant dans l’état de faiblesse où je me trouvais, et ayant su que j’étais autorisé à aller me rétablir en France, m’engagea fortement à eu profiter de suite pour être à même de reprendre promptement du service à l’armée.
Je déférai à son avis, et, dès le lendemain 21 février, je quittai Magdebourg pour me rendre par Brunswick à Cassel, et delà à Mayence, où je reçus du duc de Valmy, gouverneur, l’autorisation de me rendre directement à Albi, ma résidence, pour m’y faire traiter J’étais bien loin de penser que ce maudit voyage, qui m'était indispensable, dût me mettre mal dans l’opinion de l’Empereur 2, et m’attirerait par la suite la disgrâce dont je ferai mention plus bas.
Dès mon arrivée à Albi, je repris mon traitement, et à peine je commençais à reprendre des forces que je sollicitai du service de S. E. le ministre de la guerre3. Ce ne fut que le 17 juin que je reçus la réponse par laquelle on m'ordonnait de me rendre en poste à Mayence pour être employé à l’armée de réserve 4. Je mis cent heures
1 V. A 24, aux notes.
! C’est que des lettres de service, du Ie'1 mars, l’appelaient à la
2e division du Ior corps d’observation du Rhin, devenue peu après la 9" division du III’ corps, sous le commandement de Ney.
3 II avait d’abord demandé un congé de deux mois, puis, se ravisant, sa réintégration dans le commandement du Tarn. Chabot, chez qui il se présenta à Montpellier, appuya sa demande, vu le délabrement de sa santé (15 mars). Arrivé à Albi, le 16, Godart insista, dés le 17, sur ce que, étant sans fortune, il avait besoin de son traitement d’activité. Il réclamait en même temps l’arriéré de son traitement extraornaire de l’armée de Portugal (du 1er janvier au 19 septembre 1811) et de Yilna. Enfin, le 7 avril, il écrivit que sa fièvre était passée et que, ne ressentant plus qu’un gonflement aux pieds, il demandait à rentrer dans le service actif.
1 Sa nomination (du 1er juin) porte : commandant une brigade de la 43e division d'infanterie de la Grande Année (2e division du corps d’observation de Mayence), sous le général Claparède.
pour me rendre à Paris, et, aussitôt que mes affaires furent terminées, je partis pour Mayence où j’arrivai le 1" juillet. Le lendemain, je reçus l’ordre de me rendre à Francfort, et, sans m’y arrêter, je filai directement sur Wurzbourg où se trouvait le maréchal Augereau commandant l’armée d’observation. De suite il m’attacha à la 43e division de la Grande Armée, et m’engagea à prendre, pendant mon séjour à Wurzbourg ', le commandement de cette place, où l’autorité d’un officier général était d’autant plus nécessaire alors qu'il y passait beaucoup de troupes, et qu’elle allait être le point de réunion du corps d’observation.
Le 16 juillet, la division où j’étais employé s’étant rendue à Bamberg, je demandai et j’obtins de la suivre. Elle resta huit jours dans cette ville, et reçut l’ordre ensuite de se rendre à Bayreuth 2.
Nous étions à l’époque de l'armistice, et les troupes eu profitaient pour s’instruire.
Pendaut notre séjour à Bayreuth, l’Empereur, à son retour de Mayence pour se rendre à Dresde, voulut voir sur son passage les divisions du corps d’observation. 11 arriva à Bayreuth, le 4 août, à six heures du matin, et passa en revue notre division. Au milieu des grâces que Sa Majesté accordait à différents militaires, je crus devoir lui demander moi-même le titre de commandant de la Légion d’honneur. Quelle fut ma surprise lorsque, au lieu d’accueillir favorablement ma demande3, l’Empereur ne daigna même pas y jeter les yeux, et me fit le
1 Oïl devait y achever d’équiper les soldats partis de Mayence.
2 Godart commanda la brigade d’avant- garde, et s’établit, le 2 août, sur la frontière de Bohème. Bien des généraux ne rejoignaient leurs divisions qu’en marche ou déjà arrivées à la frontière.
3 II avait déjà adressé cette demande par écrit, le 26 juin, à son passage à Paris.
198 MÉMOIRES I)U GÉNÉRAL GÛDART
reproche amer que l'ou ue me voyait plus1. Ces paroles me glacèrent avec d’autant plus de raison que je n’avais rien fait pour les mériter, et qu’auparavaut, chaque fois que j’avais eu l’honneur d’approcher Sa Majesté, j’en avais toujours été traité avec bonté. De ce moment je ne doutai plus que j’avais encouru sa disgrâce, que je ne puis qu’attribuer à ma rentrée en France.
Il est bien dur pour un chef, et surtout pour un ancien militaire qui a toujours servi sa patrie avec un zèle et une probité à toute épreuve, de recevoir un semblable refus de son souverain, dans un moment où il se croyait en droit d’espérer ses grâces. Je n’en résolus pas moins, quel que fût mon chagrin, de continuer mon métier comme je l’avais toujours fait, et de prouver dans l’occasion, si la guerre recommençait, que je savais mourir au champ d’honneur comme j’avais vécu.
Le lendemain 5 août, d’après les ordres de l’Empereur, plusieurs divisions du corps d’observation partirent de leurs cantonnements pour se rendre à Dresde2, en passant par Hof, Plauen, Zwikau, Chemnitz et Freyberg3 où notre division reçut l’ordre de se diriger dans les environs de Dohna, à quatre lieues de Dresde.
L’armistice devait cesser le 15 août, et, si le résultat du Congrès de Prague n’était point pour la paix, les hostilités devaient recommencer le 18.
Nos divisions reçurent en conséquence l’ordre de se rapprocher de la Bohême, le 13, pour garder la ligne.
1 Le Roi Soleil au milieu de sa cour et l’empereur soldat au milieu de son état-major, si différentes que soient les circonstances, rencontrent singulièrement la même expression de l’enivrement du moi.
s Sous les ordres du maréchal Gouvion Saint-Cyr.
3 Là doivent se réunir les troupes formant le XIVe corps qui gardera Pirna et la gauche de l’Elbe. On marche sans relâche, car les hostilités reprendront le 18. On n’a pas réuni de vivres.
Je me portai avec ma brigade 1 sur le village de Goppersdorf où je commençai à me garder militairement.
Le 14, je reçus l’ordre de reconnaître la ligne, les che¬
mins et les positions jusqu’à Maxen (trois lieues environ). Maxen est un très grand village, célèbre par une bataille qui eut lieu, en 1759, entre un des généraux du grand Frédéric et le maréchal comte de Laudon, dans laquelle bataille l’armée prussienne fut entièrement défaite2. Je m’assurai de l’emplacement de tous les
1 C’ctait la 1™ brigade de tout le XIVe corps, formée du 100e de ligne (3 bataillons), du 27e léger (2 bataillons, dont un de détachements à incorporer), revenus d’Espagne, et du 29e léger, qui avait fait la campagne de Russie (1 bataillon). Le reste de ce régiment fit aussi la campagne d’Allemagne, et fut fait prisonnier à Mayence.
* Le général prussien qui y fut battu et fait prisonnier est Fink. Le vainqueur fut, non Laudon, mais le fameux l)aun.
postes, et que les chemins de Goppersdorf à Maxen étaient absolument impraticables pour l’artillerie. Je reconnus également que la route de Maxen à Pirna et de Pirna à Kœnigstein était praticable pour l’artillerie. Dans un seul jour je fis cette reconnaissance qui n’exigeait pas peu de détails.
Le 15 août, je reçus l’ordre de me porter avec ma brigade sur Hollendorf, village à uu quart de lieue de Péterswalda (Bohème), où se trouvaient les avantpostes autrichiens, et de m’y garder militairement b Ma brigade était composée tout au plus de 14 à 1,500 hommes de différents régiments, tous jeunes soldats de nouvelle levée 2, qui connaissaient à peine le port d'armes, n'avaient jamais tiré un coup de fusil, et ne se doutaient nullement de ce qu'il fallait faire pour reconnaître des rondes et patrouilles. Tels étaient pourtant les hommes que j’avais à opposer, au premier jour, aux vieilles moustaches hongroises et russes.
Dès le 15 au soir, je reconnus moi-même le terrain et les environs. Je choisis l’emplacement de mon camp et
1 L'objet important à garder de ce côté est la chaussée de Péterswalda à Dresde, longeant Pirna. Le maréchal Gouvion Saint-Cyr en fut chargé avec ses quatre divisions.
La lie (42e de la Grande Armée) sous Mouton-Duvernet, tient le pont de Kœnigstein et s'étend sur la droite de l’Elbe ;
La 2e (43e), sous Claparède, avec son quartier général à Gieshiibel, tient le débouché de la route de Péterswalda à Leipsig. Ses généraux de brigade sont Godart (lr“) et Butrand (2e);
La 3e (44e), sous Berthezène, occupe la vieille route de Tœplitz à Péterswalda et Gieshiibel par le Geyersberg.
Ces deux divisions s’appuient sur Pirna et dominent la chaussée de Péterswalda ;
La 4e (45e), sous Razout, occupe Dippoldswald et la route d’Altenberg.
* La plupart âgés de dix-huit ans et impropres aux fatigues du service militaire. Aussi, le 17 août, avant la reprise des hostilités, on comptait à Wurzbourg, sur 4,856 hommes, 1,117 malades et environ 200 convalescents.
établis mes postes. Le lendemain 16, toutes les baraques étaient, pour ainsi dire, construites1. Tous les officiers se prêtaient avec le plus grand zèle à instruire et à faire travailler leurs soldats. Je m'occupai aussitôt des exercices ; je multipliai pendant la nuit les rondes et les patrouilles. Je montais à tout instant à cheval pour visiter mes postes avancés, et m'assurer par moi-même si le service s’y faisait régulièrement. J'insistai tant auprès du général de division, pour qu'on employât le peu de temps que nous aurions disponible à faire tirer uos jeunes soldats à la cible, que je l’obtins. C’était l’unique moyen de les accoutumer promptement au bruit des coups de fusil, et leur donner au moins l'idée d’ajuster. Je lis une instruction très détaillée concernant les rondes, patrouilles et découvertes. Chaque officier commandant un poste y voyait clairement ce qu’il aurait à faire en cas d’attaque de la part de l’ennemi, soit pour se retirer, soit pour avancer. Je n’y laissai rien à désirer, préférant répéter deux fois une chose plutôt que de laisser à l’officier la plus légère incertitude sur les devoirs qu’il avait à remplir.
J'eus la satisfaction, dans quatre ou cinq jours, de voir qu’on avait fait des progrès extraordinaires. Je reçus, le ^0, deux pièces de canon de campagne 2, qui me furent envoyées, ainsi qu’une centaine de chasseurs à cheval3.
Jusqu’alors, de mon côté, il n’avait été question d’au-
1 Gouvion Saint-Cyr vint, le 17, visiter les avant-postes de Pétersvvalda.
■ Des canons de 8. Une demi-compagnie d’artillerie les accompagnait.
3 On dit ailleurs 200. Godart a deux bataillons, avec les deux canons, à Hollendorf, sur la lisière des bois, et un en avant de Giesluibel. Lereste de la division occupe le plateau en arrière de Gieshubel.
cune apparence d’hostilités. Cependant les rapports s’accordaient à dire qu’elles étaient recommencées en Silésie1; que les empereurs d’Autriche, de Russie, et le roi de Prusse étaient à Prague2, et que leur grande armée, composée de troupes russes et autrichiennes, voyageait en Bohème, avait déjà passé l’Elbe et marchait sur Tœplitz, ville à cinq lieues de Péterswalda.
Dans la journée du 21, les habitants de Hollendorf me firent clairement apercevoir, par l’enlèvement de leurs effets, que je ne tarderais pas à être attaqué. C’était un pronostic certain, quoique, d’ailleurs, je n’eusse pas eucore eu le moindre indice d’aucune hostilité3.
1 Bliicher, contre les conventions et le droit des gens, s’ctait mis. en mouvement le 15, et avait attaqué le 16.
2 Les deux empereurs y furent le 15; Moreau y arriva le 16, et le roi de Prusse le 17.
3 Ce jour-là, Gouvion Saint-Cyr écrivait qu'il pouvait être attaqué dans une heure, et qu’il le serait certainement le lendemain.