‹ Mémoires du Général Baron Roch GodartChapitre 43 sur 68 · AOUT 1813 - MAI · texte numérisé non relu

AOUT 1813 - MAI

Combat de Gieshtibel. — Godart, attaque par des forces Supérieures, recule en combattant jusqu'à Gieshubel. — Réunion de la division.

— Combat de Gieshtibel. — Retraite en combattant jusqu'à Zéhista. — Godart blessé. — Combat. — Retraite la nuit sous les murs de Dresde.

— Les troupes sans vivres, sans abri, sous la pluie persistante. Bataille de Dresde. — Godart commande sa division. — Attaque des

alliés. — Godart découvert par la perte de Grossen-Garten. — L'Empereur arrive ; adresse la parole à Godart. - — Lutte plus violente. — Godart blessé et hors de combat; sa jambe sauvée. — L’armée française s’éloigne.

Siège de Dresde. — Disette dès le début; hôpitaux dénués de tout et foyers d'épidémie. — Mortalité énorme. — Capitulation. — Les colonnes en route pour la France arrêtées. — Capitulation déchirée. — Internement en Bohème et en Hongrie.

Le 21, au point du jour, tout le monde était sur pied ; les découvertes furent envoyées, comme à l’ordinaire, vers les villages d’Olsen et Bernersa, où l’ennemi pouvait aisément se porter sans que je m’en aperçusse. Elles rentrèrent, sur les sept heures du matin, sans avoir rien remarqué. Les vedettes ennemies, ainsi que leurs postes, n’avaient point bougé de place, et tout semblait porter à croire, à huit heures du matin, que l’ennemi ne se tenait là qu’en observation, tant il était tranquille, ou plutôt affectait de le paraître.

A neuf heures du matin, la distribution se faisait à ma brigade, comme de coutume, lorsque je fus instruit

que l'ennemi paraissait en force sur ma droite ’, et qu'il débouchait également, de Péterswalda, en face de moi. Sur-le-cbamp, je fis prendre les armes, je montai à cheval et me portai à mes postes de droite qui étaieut déjà

attaqués. Je ne tardai point à m’apercevoir que c’était une attaque réelle, et que l’ennemi voulait me déposter. J’ordonnai à un officier supérieur, commandant les postes de droite, de tenir le plus longtemps qu’il serait possible et de se retirer ensuite dans le bois indiqué par mon instruction. Je me rendis au camp principal où, ayant vu que l'ennemi s’avançait en différentes colonnes, je fis tirer plusieurs coups de canon à boulet et à mi-

' C’était l'avant-garde de VVittgenstein : 4,000 fantassins, un régiment de cavalerie et six canons.

La grande armée des alliés débouchait à ce moment par tous les défilés de l’Erz Gebirge, en quatre colonnes : VVittgenstein sur la chaussée de Pirna, le Prussien Kleist par Tœplitz et Altenberg, les deux autres par Dippoldswalda et Freÿberg.Mais l'attaque la plus violente était dirigée contre la 43e division.

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traille, et ordonnai aussitôt la retraite par le bois, où je voulais tenir assez longtemps pour que le restant de la division, qui se trouvait en arrière, put se mettre eu mesure de nous soutenir. Je tenais de nia personne, la grande route, ave? deux compagnies de grenadiers défendant le terrain pied à pied.

L’ennemi ne cherchait qu’à me tourner par mon flanc droit, et surtout à s’emparer du bois ; déjà il était parvenu à me déborder, et une de ses pièces n’était pas à plus de quatre-vingts pas de moi, lorsque mon cheval fut tué d’un coup de boulet1. Je dus, conséquemment, continuer ma retraite par échelons et abandonner les harnais de mon cheval, ainsi qu’un manteau neuf; le tout évalué à soixante-dix louis ; je me repliai sur un de mes bataillons, que j’avais envoyé à une position, une lieue en arrière, et qui se trouvait attaqué2 au moment où je le rejoignis.

Pendant trois quarts d'heure, nous tînmes à cette position, mais, ne recevant aucun renfort, je fus forcé d’évacuer et de me retirer sur Berg-Gieshùbel, bourg que je défendis environ une demi-heure3, après quoi je me repliai sur la hauteur de Gieshübel, où la troupe de la division, ainsi que son artillerie, était réunie sous les ordres des généraux de division Claparède et Bonnet.

11 était midi lorsque nous arrivâmes à cette position, qui était impreuable par son front ; mais on se doutait bien que l’intention de l’ennemi serait de la tourner sur

1 II était dis heures.

s Par suite de l’attaque sur sa droite effectuée dès le début du combat.

s La route de Bohême descend de Péterswalda à Ilollendorf, dans un chemin creux, puis remonte jusqu'à Berg-Gieshubel. Là, on pouvait se maintenir quelques instants ; Gouvion Saint-Cyr signale l'opiniàtreté de cette défense jusqu'à midi.

notre droite. On se canonna de part et d’autre jusqu’à une heure et demie, et, sur les deux à trois heures, nous lûmes forcés de l'abandonner, attendu que l’ennemi, — comme on l'avait prévu, — porta ses forces sur la droite, et mit eu pleine déroute deux escadrons de dragons qu’on avait opposés à sa cavalerie légère. Leur brave colonel Mongiuot, en voulant ramener ses dragons à la charge, eut le bras droit emporté d’un coup de boulet.

Après cette position enlevée, il n’y avait plus moyen de tenir contre des forces infiniment supérieures en nombre1. J’avais, conformément aux ordres du maréchal commandant notre corps d’armée, détaché à l’avance un bataillon de ma brigade au village de Zéhista pour en défendre l’entrée, et protéger la retraite de la division. Je n’eus que le temps de m’y rendre au grand trot pour le placer dans les jardins entourés de murs, tant l'ennemi mettait d’ardeur à nous poursuivre2. Ce fut à l’entrée même de ce village, au commencement de l’attaque, que je reçus une balle au bras droit, qui ne me fit qu’une très forte contusion, dont j’ai beaucoup souffert.

Tandis qu’on se fusillait à l’entrée de Zéhista, la division 3 marchait pour aller occuper deux excellentes positions situées derrière le village et couvrant, à droite et à gauche de la grande route, la ville de Pirna. Tout souffrant que j’étais, je me portai avec le restant de ma brigade à la position de droite ; et à peine les troupes

1 Et accrues de renforts successifs. La retraite se fit en ordre, à l’honneur du courage et du sang-troid de nos jeunes soldats.

2 Environ une lieue, depuis le plateau de Gieshübel jusqu’à Zéhista. Ce sont déjà les hauteurs de Pirna. C’est à quatre heures que Godart fut atteint.

3 Soutenue, à cinq heures, par la 44“ division (Berthezène) qui fit sa jonction, à gauche, sur le plateau de Zéhista.

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étaient parvenues à l’une et à l’autre, que le bataillon placé à l’entrée de Zéhista, abandonnant sa position plus tôt qu’il ne le devait, nous amena aussitôt l’ennemi sur les bras. Il était sept heures et demie du soir, et il n’y avait point de raison pour que, si nous ne défendions pas les deux positions qui nous restaient, le combat ne continuât pendant la nuit, et pour que l’ennemi ne nous poursuivît jusque sous les murs de Dresde. Tel était le raisonnement du maréchal, qui ordonna qu’on se défendit jusqu’à la dernière extrémité.

J’avais de mon côté une batterie de quatre pièces de canon, dont un obusier, dont je fis diriger le feu sur les batteries de l’ennemi. Mes tirailleurs étaient disposés de manière à beaucoup l’inquiéter. Pendant plus d’une heure de temps, le combat fut extrêmement vif ; mais, la brigade de gauche ayant été forcée d’abandonner sa position, je me trouvai à découvert de ce côté. Heureusement qu’une batterie d’artillerie légère, placée sur un plateau peu éloigné, à ma gauche, arrêta l’ennemi par son feu, et m’aida à me maintenir dans ma position, toujours combattant, jusqu'à neuf heures du soir-, que l’obscurité fit enfin cesser le feu de part et d’autre '. Une heure auparavant, j’avais eu un deuxième cheval tué d’un coup de balle à la tète.

Le combat cessé, je réunis les troupes de ma brigade, et, ne croyant pas prudent de me retirer sur Pirna, où je supposais que l’ennemi pourrait facilement se rendre au moyeu de la deuxième position qu’il avait emportée, je me déterminai à marcher dans les champs, et à cher-

Un courrier faisant quarante lieues avait informe déjà l’Empereur de ce combat. La cavalerie Lhcritier, détachée du 42e corps, avait protégé le mouvement de retraite, mais peut-être trop peu énergiquement.

cher à tout hasard le moyeu de rejoindre la grande route au-dessous de Pirna1. La nuit était très obscure; les troupes, qui étaient continuellement sur pied depuis cinq heures du matin, étaient exténuées de fatigue : cependant il ne fallait point encore s’arrêter. Je parvins à trouver un sentier couvert, tellement étroit, qu’ou ne pouvait y passer qu’homme par homme. Eu deux heures de temps, tout mon monde l’eut passé. Je fis reposer un quart d’heure pour envoyer à la découverte; et bientôt je sus que nous étions très près de la grande route, et que les autres troupes de la division y filaient pour se retirer sur Dresde, quatre lieues plus loin.

Nous rejoignîmes donc la division, à environ un grand quart de lieue de Pirna, et nous continuâmes de marcher au milieu de l'encombrement des troupes et des voitures, jusqu’à deux à trois heures du matin que nous arrivâmes sous les murs de Dresde, où le soldat passa le restant de la nuit dans les champs, sans paille et à la pluie.

J’eus, dans la journée du 22, à peu près 600 hommes tués et blessés, dont un major blessé grièvement, deux chefs de bataillon tués, un chef de bataillon blessé, plusieurs officiers tués, et une vingtaine de blessés; le général de division Claparède, ainsi que moi, blessé au bras. Le général Butrand, commandant la 2° brigade, eut son cheval tué ; un de ses aides de camp fut blessé mortellement.

Le 23 août, sur les neuf heures du matin, les quatre divisions du corps d’armée, retirées devant Dresde, eurent l’ordre de prendre leurs positions. La 43°, dont

1 On voit que Gouvion Sainl-Cyr, en échelonnant ses troupes en retraite sur Dresde, avait laissé Godarl en arrière-garde pour contenir l'ennemi.

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je faisais partie, devait filer dans les jardins à l’extérieur de la ville, faisant face à l’ennemi *, depuis la rivière de l’Elbe jusqu’à la route de Freyberg Je m’établis de ma personne dans une maison donnant sur un très

Pendant les 23, 24 et 2o4 août, que l’ennemi lie nous inquiéta point3, les Français en profitèrent pour fortifier

‘ Les bivouacs des ennemis couronnaient les hauteurs, et leur cavalerie était arrivée jusqu’à l’Elbe en amont et même en aval de Dresde.

s Ou : depuis la route et la barrière de Pirna jusqu’à la barrière de Dippoldswalda et à la route de Dohna.

3 C’est le jardin Machzinski.

1 Ce jour-là l'effectif nominal de la division Claparède était de 10.931 hommes, et celui de la brigade Godart 4,885.

1 II y eut quelques engagements de cavalerie, le 24 et le 25.

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et palissader les murs de Dresde. Quoique la pluie ue cessât poiut de tomber, nos soldats n’eu couchaient pas moins sur la terre, et la plupart sans abri. Pour communiquer de jardiu en jardin intérieurement, il fallait abattre ou percer des murs ; des banquettes furent partout établies, et quelques redoutes seulement étaient en avant des murs de Dresde pour soutenir le feu de la mousqueterie.

Dans la nuit du 25 au 26, on sut, par les manœuvres de l’ennemi et par les rapports de quelques déserteurs, que nous devions être attaqués, le lendemain, par une armée de 120,000 hommes commandée par les empereurs de Russie et d’Autriche en personne, ainsi que par le roi de Prusse. Nous n’avions alors à lui opposer que notre seul corps d’armée composé en grande partie de jeunes soldats 1 : on nous donnait l'espoir que l’empereur devait arriver d’un instant à l’autre, avec sa garde, à notre secours.

Telle était, le 26 au matin, notre perspective. Indépendamment du commandement de la division qui m’avait été confié la veille2, je fus chargé spécialement de commander les troupes placées dans le jardin du prince Antoine, frère du roi de Saxe, situé entre la grande route de Pirna et celle de Dohna.

En face du jardin du prince, où je me trouvais le 26, existe un grand jardin de plaisance appelé Grosseu- Garten appartenant au roi de Saxe. Ce grand jardin, couvert d’arbres et formant plusieurs avenues, était

1 Gourion Saint-Cyr écrit le soir à l’Empereur qu’il ne pourra résister avec une armée d’enfants.

2 A cause de la blessure de Claparède.

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une très importante position à garder1. Plusieurs bataillons y avaient été placés dès le 23 2.

Vers les dix heures du matin, l’ennemi attaqua sérieusement Grossen-Garteu \ et il parvint à s’y loger entièrement à midi \ Alors ma position se trouva à découvert. En ce moment arriva à Dresde la garde impériale3 * *. L’Empereur fit aussitôt le tour des fortifications de cette place, et rassura par sa présence nos jeunes soldats. En passant devant moi et m'apercevant le bras en écharpe, il me dit d’un ton sévère : « Vous êtes blessé ? — Oui, Sire, » lui répondis-je. Je ne me portais point des mieux alors. Ce fut en ce moment que je me représentai la manière dure avec laquelle il m’avait repoussé à Bayreuth !

Sur les trois heures de l’après-midi, le feu devenait très vif de part et d’autre6 * 8; l’ennemi, appuyé par la forte position de Grossen-Garteu, nous faisait beaucoup de mal. Bientôt, en parcourant le jardin pour encou-

1 II était en avant des autres jardins et du faubourg de Pirna.

t La partie inférieure du Grossen-Garten était occupée par la indivision placée jusqu’à l’Elbe un peu en l’air, et qui, si elle était forcée de se replier, serait la réserve de la 43e.

3 La terreur fut grande à Dresde en voyant l’ennemi descendre par tous les défilés de l’Erz Gebirge. Mais en même temps Napoléon (qui, sur l’avis de Gouvion Saint-Cyr, reçu à onze heures du soir, avait renoncé à envelopper les alliés par Kœnigstein) entrait en ville par l’extrcmité opposée, à neuf heures, à la tète de sa garde, du II* et du VIe corps, et était accueilli avec enthousiasme.

1 Mais il fut repoussé du jardin du prince Antoine par les bataillons de la 43“ qui s’y trouvaient sous les ordres de Patti, colonel-

major. Les attaques sur la droite (44“ et 45e divisions), avaient été plus fortement repoussées. Là, c’ctaient les Prussiens de Ivleist.

3 Elle avait dû arriver au point du jour. Elle traversa la ville et

vint se placer derrière Godart, en réserve.

8 Les Français firent leur attaque générale â deux heures. "Wittgenstein attaquait le faubourg de Pirna, entre l’Elbe et Grossen-Garten occupé par les Prussiens.

rager mes tirailleurs, je reçus un coup de leu qui me traversa la cuisse gauche. Je tus emporté de suite dans les appartements du château pour y être pansé, et deux heures après, on me transporta en ville au milieu des bombes et des obus qui tombaient sur toutes les places. L'ennemi était parvenu à s’emparer, à l’assaut, de la redoute des Saxons près de l’hôpital. Cette redoute était gardée par des troupes de ma brigade 1 ; mais, en mon absence, on négligea d’envoyer à son secours les réserves que j’avais disposées à cet efîet. Elle fut reprise avant la nuit par la jeune garde 2.

Je cesserai maintenant de continuer le récit de cette dernière campagne, puisque, depuis le 26 août au soir, je restai pendant cinquante-deux jours au lit à Dresde, pour le traitement de ma cuisse; encore peu s’en fallut, au milieu des souffrances que j’endurais, qu’on ne me la coupât par la faute d’un jeune chirurgien sans expérience qui me pansait, et que je fis remplacer, très heureusement à temps, par un meilleur.

Tout le monde a su les malheureux résultats de la bataille de Leipsig 3, et quel fut le sort du corps d’armée

1 Le 27e de ligne continua son énergique résistance sur la brèche laite au jardin de l’Hôpital et dans le jardin Antoine.

La redoute des Saxons fut prise par les Russes vers six heures, mais le 27" résista encore quelque temps.

2 Elle arriva, le soir, au milieu des acclamations, pour soutenir la 44e division, repoussa les Russes au delà de Landgraben, et les Prussiens hors du jardin Antoine, et enleva les moulins de Striessen. Le soir, nous avions eu 2,500 tués ou blessés, les ennemis 5,000 et 3,000 prisonniers. Le 27, la victoire fut complète. Le 28, le Ier corps, sous Yandamme, occupait les p.ositions qu’avait occupées le XIVe sous Gouvion Saint-Cyr une semaine auparavant.

3 Le 18 octobre. Ce jour-là, Godart quittait son lit. Il était décidé depuis le 12 que le Ier (sous le comte Lobau) et le XIVe corps d’armée resteraient dans Dresde. Un combat malheureux, le 17, l’avait confirmé. On apprit, le 22, le désastre par un jeune soldat échappé de Leipsig.

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qui était dans Dresde. Comme j’eu faisais partie, et comme j’ai été à même, pendant deux mois et demi que je suis resté dans cette ville, de remarquer tout ce qui s’y est passé à cette époque jusqu’au moment de la capitulation, je peindrai en peu de mots toutes les horreurs qui s'y commirent.

L’armée, sous les ordres du maréchal Gouvion Saint- Cyr, était toujours bivouaquée aux environs de la place ; mais elle était considérablement affaiblie par les maladies que les privations en tout genre y avaient occasionnées. Pendant plus de deux mois les soldats ne vécurent que de pommes de terre et de choux qui n’étaient point en maturité. Je mets eu fait qu’ils ne touchèrent pas dans cet espace de temps vingt rations complètes de pain, riz et biscuit. Dans le principe ils avaient un peu de viande1; ensuite on les voyait se jeter comme des corbeaux sur des chevaux morts, pour s’en partager les débris.

Les hôpitaux, qui étaient en grand nombre et pour la plupart très vastes et très bien exposés, étaient remplis de blessés et de malades qui éprouvaient plus que tous les autres les horreurs des privations. Ils mouraient par centaines chaque jour; dans les derniers jours du blocus on ne donnait presque aucun aliment aux malades.

Sans médicaments, sans linge et presque sans nourriture et sans soins, la plupart mouraient dans les souffrances ou de besoin; ceux auxquels il restait encore

1 Le XIVe corps n’avait ni vivres ni fourrages. Dès le 29 août, on constatait qu’il n’y avait à Dresde que 4,400 livres de farine en magasin, et que tous les effets des hôpitaux avaient étc envoyés à Torgau avant la reprise des hostilités. Les troupês furent mises à la demiration dès le premier jour (30 août), et la distribution de viande cessa le cinquième (3 septembre). On n'eut plus ni riz ni vin après le 11 septembre.

des forces pour sortir se promenaient dans les rues de Dresde comme des squelettes ambulants, pour demander l'aumône aux habitants. On doit rendre à ces derniers le bon témoignage qu'ils s’empressaient d’offrir des secours à nos soldats. Beaucoup de militaires, tombés malades sur la fin, n’étaient plus reçus dans les hôpitaux, et allaient mourir dans les corridors et sur les places; d’autres, qu’on voulait évacuer par l’Elbe sur Torgau, mouraient dans les bateaux ou furent noyés en voyage par les Cosaques. Enfin les hôpitaux étaient devenus un séjour d’épidémie. Plusieurs sous-officiers, de désespoir, se coupèrent la gorge; nos officiers y mouraient, pour ainsi dire, comme les autres. Je ne crois point exagérer en disant qu’il est mort dans ces hôpitaux ou dans les rues plus de 12,000 malades1 11.

Plus de 2,000 chevaux sont également morts à Dresde. Les fourrages y manquaient depuis le commencement, et tous les domestiques avaient été obligés d’aller jusqu’à trois et quatre lieues dans les campagnes pour y fourrager. Plusieurs d’entre eux furent pris ou tués par les Cosaques. Le blocus resserré, il n’y eut plus moyen de fourrager, et ceux qui n’étaient point un peu approvisionnés perdaient leurs chevaux.

La grande quantité d’hommes morts à Dresde par les

1 Ces détails sont à rapprocher des évaluations optimistes de M. Thiers. Il pense qu'il y avait 30,000 soldats environ, le 7 octobre, quoique la fièvre d’hôpital sévît déjà. 11 pense que lorsqu’on tint conseil, le 21 octobre, on pouvait mettre sous les armes 25,000 hommes valides qui auraient pu même se retrouver 30,000 ! On a compté en elï'et 29,473 hommes, plus 6,031 dans les hôpitaux. Mais ces hôpitaux, on le voit par Godart, le baron d’Adeleben (dans sa Campagne de. Saxe), etc., n’étaient pas des refuges pour la paresse et la sensualité, et il s’en fallait que tous ceux qui n’y entraient pas lussent valides.

11 mourait, à la fin d'octobre, 200 soldats par jour. Le colonel de Fésenzac n’avait que 100 hommes par bataillon, et ne croit qu'à 17,000 hommes disponibles.

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maladies, l’infection que répandaient aux environs tous les chevaux morts, faisaient présager pour l'avenir une épidémie générale; c’est ce qui est arrivé après notre départ de cette place.

Une capitulation fut signée. D’après les articles, le corps d’armée devait se rendre par étapes jusqu’à Strasbourg pour y être échangé. Tous les généraux 1 et olliciers conservaient leurs épées et leurs bagages ; et on peut dire avec vérité que, dans la circonstance critique où nous nous trouvions, le maréchal Saint-Cyr qui nous commandait ne pouvait pas faire une capitulation plus honorable ni plus avantageuse pour l’armée et pour le gouvernement. Nous devions marcher en six colonnes : le 12 novembre, partit la première colonne; le 13, partit la deuxième; le 14, partit celle dont je faisais partie, et ainsi de suite les trois autres2. La veille de notre départ de Dresde, des bruits qui n’étaient que trop véritables se répandirent dans l’armée, que, tandis que toutes les troupes manquaient de vivres, des employés français qui en avaient des magasins, les vendaient ou faisaient vendre au moment de la capitulation. On assura que le riz se vendait six gros la livre. Si cela est, comment peut-on commettre de pareilles scélératesses, et pourquoi n’en fait-on point connaître et punir exemplairement les auteurs ?

La première des six colonnes était déjà arrivée à Altenbourg (Saxe), lorsque nous reçûmes l’ordre de nous arrêter dans les endroits où nous nous trouvions 3.

1 Un maréchal de France, onze generaux de division, vingt generaux de brigade.

2 La sixième colonne sortit le 17, le jour où la première arrivait à Altenbourg.

3 Cet ordre, date du 19 novembre, trouva Gouvion Saint-Cyr à Altenbourg (23 novembre), et les premières colonnes se trouvaient

Nous séjournâmes quinze jours; après quoi on nous prévint que la capitulatiou signée par le comte de Klénau, général autrichien, n’avait point été acceptée par les empereurs d’Autriche et de Russie, et qu’au lieu d’aller en France comme nous devions nous y attendre, nous devenions prisonniers de guerre, et devions conséquemment nous diriger sur la Hongrie.

J1 fallut bon gré mal gré subir cette injuste destinée1, voyager pendant le mois de décembre et une partie de janvier, pour traverser toute la Bohême et la Moravie par d’affreux chemins, dans la saison la plus rigoureuse. A notre entrée en Hongrie 2, les colonnes furent partagées dans différents comitats. Je demandai et obtins, avec beaucoup de difficultés, de rester à Tirnau qui était l'endroit le plus près, et d’ailleurs très agréable. Mes infirmités et la mauvaise saison ne me permettaient point de voyager davantage.

J’ai passé dans cette ville, depuis le 15 janvier jusqu’à ce jour 20 mai 1814, que nous allons retourner en France, un séjour aussi agréable que je pusse le désirer, relativement à ma situation et aux circonstances 3.

aux environs d’Altenbourg et de Géra. On s’y trouva tous réunis et entourés de forces ennemies.

1 Gouvion Saint-Cyr adressa une vaine protestation au baron de Chasteler, devenu général d’artillerie.

La capitulation fut définitivement déchirée le 27 novembre.

s Ajoutez l’état de santé d’un grand nombre de prisonniers. Les officiers furent séparés des soldats à Tœplitz. Gouvion Saint-Cyr et le comte de Lobau furent internés à Carlsbad. Les officiers, partis le 3 décembre, arrivèrent le 6 janvier à Presbourg où fut réglée la distribution en cantonnements en Hongrie. Les soldats furent disséminés en Bohème, en Hongrie et jusque dans le Banat.

3 En apprenant le changement de gouvernement en France, il écrivit de Tirnau, le 16, pour solliciter un emploi, et de préférence sa réintégration dans le département du Tarn.

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