ARMÉES DU NORD ET DE S A M B R E-ET - M E U S E
société d’aéronautes *. Voilà comme j’en ai été débarrassé.
Je le fis promptement remplacer par un sujet digne, sous tous les rapports, d’occuper cet emploi. Quoique adjudant-major, il voulut bien se charger de cette besogne pénible, et eu trois mois la comptabilité et les registres de matricule furent au courant.
La discipline et l’instruction faisaient tous les jours de nouveaux progrès, et je commençais à respirer et à jouir de mes succès, lorsque j’appris que je u’étais point encore au bout de mes peines.
Un de mes capitaines, nommé Le Chous du Bourg, d’Avesnes-le-Comte près d’Arras, tramait sourdement le projet de me supplanter dans le commandement du bataillon. Je sus qu’il faisait force intrigues à cet égard. Ne sachant comment lui en témoigner mon ressentiment, je crus devoir l’inviter à dîner chez moi avec le quartiermaître, mon principal ami, qui avait aussi connaissance du fait. Là, avant que de nous mettre à table, je lui reprochai avec dureté la conduite peu délicate qu'il tenait envers moi ; je lui présentai aussitôt le choix de deux épées, en lui disant que sur l’heure il devait gagner ce qu’il prétendait avoir par l’intrigue. Il ne put résister à tant d’arguments, et finit par m’avouer ses torts, et par me donner un écrit dans lequel il déclarait qu’il ne penserait jamais à aucune espèce d’intrigue pour obtenir ma place. Nous dînâmes ensuite ; il ne fut pas très à sou aise pendant le dîner ; mais il fallait bien en avaler les morceaux. Ce malheureux en eut par la suite une maladie très grave, et me sollicita de demander pour lui sa démission; ce que j’obtins sans difficulté.
* C’est seulement l’année suivante que, par décrets du 13 germinal (2 avril) et du 14 floréal (3 mai), fut créée la compagnie d'aérostiers.
Disposé par caractère à obliger mes compatriotes, j’avais admis dans mon bataillon deux malheureux qui avaient été obligés de fuir d’Arras.
L’un, nommé Fauchison, était accusé d’avoir dissipé et de s’être approprié l’argent de la caisse de la garde nationale, affaire qui l’eût indubitablement fait condamner aux galères1 . Ayant une compagnie de canonniers à former alors, je parvins à l’y faire nommer lieutenant et ensuite capitaine.
L’autre était un prêtre oratorien, M. Baudouin, professeur à Arras, qui, étant soupçonné d’avoir répandu un écrit politique, fut obligé de se sauver et de chercher sa sûreté dans un bataillon. Je parvins également à le faire nommer sous-lieutenant de la même compagnie, et ensuite lieutenant par la promotion de Fauchison au grade de capitaine.
Ce Fauchison, à qui j'avais fait tant de bien, montra l’ingratitude la plus marquée à mon égard. Il se permit d’écrire au général contre moi, d’une manière aussi injuste qu’atroce; il me dépeignit dans sa lettre, que le général eut la bonté de me renvoyer, comme un homme sans mœurs et sans éducation, et comme le plus inepte de tous les hommes ; comme n’ayant jamais été qu’un mauvais caporal dans l’ancien régime, et indigne par conséquent d’occuper le grade honorable dont j’étais revêtu. Mon quartier-maître et le lieutenant Baudouin, auxquels je communiquai cette lettre, furent comme moi indignés du procédé infâme de Fauchison, et, si
1 Fauchison (Pierre-Louis) avait été nomme adjudant du 1er bataillon de la garde nationale d’Arras. Les griefs formulés contre lui le décidèrent à adresser une pétition au Directoire du district d’Arras. Le Directoire répondit : « L’administration intérieure de la garde nationale ne peut concerner les corps administratifs. » (Délibération du 23 octobre 1792.) C’est alors que Godart lui fut utile.
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j’avais voulu les écouter l’im et l’autre, ils m’en auraient vengé sur-le-champ par l’épée. Je préférai que ce malheureux fût convaincu de plusieurs vols dont on le soupçonnait au bataillon, et que justice en fût rendue.
Je profitai donc de l’absence du capitaine Fauchison, à qui j’avais permis d’aller à Dunkerque, pour faire ouvrir et visiter son porte-manteau en présence de trois officiers. On y trouva en effet plusieurs objets volés. Au retour de Fauchison, je fis inviter les personnes à qui appartenaient ces effets à se rendre près de moi ; après quoi nous nous transportâmes à la tente de Fauchison à qui j’intimai l’ordre d’ouvrir son porte-manteau. A son refus je le fis ouvrir en sa présence, et l’on trouva une pièce de galon d’or appartenant à un marchand de Dunkerque, deux paires de bas de soie appartenant au lieutenant Beaudoin, un service d’argent marqué appartenant à un traiteur de Dunkerque, et différents autres effets, qui tous furent reconnus et emportés par les personnes à qui ils avaient été volés, et qui se trouvaient présentes.
J’avais aussi la certitude que ce mauvais sujet faisait compter dans sa compagnie deux hommes en plus. C’en était trop pour ne pas le faire conduire dans les prisons, à Dunkerque, pour y être jugé par un conseil de guerre. Les juges, ne pouvant prononcer sur les vols, ma plainte seule concernant les deux hommes, dont il empochait les vivres et les deniers suffit pour le faire condamner à cinq ans de galères, peine qu'il avait méritée avaut que de servir sous mes ordres. Telle fut la manière dont je me défis de ce garnement, qui dut bien s’apercevoir alors que celui qui, d’après sa lettre, n’était propre à rien, savait pourtant lui faire sentir le
poids de son autorité. Je le fis remplacer par le lieutenant Baudouin qui devint uu des meilleurs capitaines de l’armée, et je n’eus toujours qu’à me féliciter de l’avoir accueilli dans mon bataillon.
Pendant l’espace de temps que nous restâmes campés, je fis deux découvertes. A la première, je me foulai le pied gauche en mettant pied à terre pour prendre un prisonnier. Dans la deuxième, ayant sous mes ordres un détachement d’infanterie et de cavalerie, et présumant rencontrer l’ennemi, j’avais placé mon infanterie en peloton derrière ma cavalerie, dans l’intention que, l’ennemi s’approchant, l’on feindrait de se retirer, et ma cavalerie se romprait à un signal convenu, de manière à faciliter le jeu de mon infanterie qui serait alors flanquée par la cavalerie. Ce que j’avais prévu réussit on ne peut mieux : la cavalerie ennemie, que notre feinte retraite avait enhardie à s’approcher, fut mise en déroute. Je chargeai à la tête de la mienne, et, mon cheval faisant la culbute, je tombai par-dessus sa tête à plus de dix pas en avant. Je me rompis le genou, et la rotule fut dérangée. Je fus pour cet accident pendant six semaines dans mon lit. Néanmoins la moitié de leur cavalerie tomba en notre pouvoir.
Dans le mois d’août, l’ennemi, au nombre de 30,000 Anglais et d’un fort corps d’Autrichiens et Hollandais, se présenta en face de Fûmes, et fit une attaque régulière sur notre camp, qui n’était tout au plus fort que de 8,000 hommes. L’action ne commença que vers le soir, et fut soutenue vigoureusement par nos compagnies de grenadiers et un régiment de chasseurs à cheval. Vers les neuf heures du soir, nous allâmes prendre position, à une lieue à peu près en arrière du camp, derrière un fort armé de quatre mauvais canons de fer,