CHAPITRE VII
Division de l'armée russe. — Bagralion échappe à .lérùme. — Marche sur la Diina. — Attaque infructueuse de Diinabourg. — Je culbute deux régiments de Wittgenstein sur la Diina. — Nous nous séparons de la Grande Armée. — Composition du 2« corps.
Dès les premiers jours de notre entrée en Russie, les ennemis avaient commis une faute énorme en permettant à Napoléon de rompre leur ligne, de sorte que la plus grande masse de leurs troupes, conduite par Tenipcreur Alexandi^e et le maréchal Rarclay, avait été rejetée sur la Diina, tandis que le surplus, commandé par Bagration, se trouvait encore sur le haut Niémen, vers Mir, à quatre-vingts lieues du gros de leur armée. Ainsi coupé, le corps de Bagration chercha à se réunir à l'empereur Alexandre en passant par Minsk; mais Napoléon avait fait garder ce point important par le maréchal Davout, qui repoussa vivement les Russes et les rejeta sur Bobruïsk qu'il savait devoir être gardé par Jérôme Bonaparte, à la tête de deux corps dont l'effectif s'élevait à 60,000 combattants. Bagration allait donc être réduit à mettre bas les armes, lorsqu'il fut sauvé par l'impéritie de Jérôme, qui, ayant mal compris les avis que Davout lui avait adressés et n'acceptant pas d'ailleurs de reconnaître la suprématie qu'une longue expérience et de grands succès donnaient à ce maréchal, voulut agir de son chef et manœuvra si mal que Bagration échappa à ce premier danger. Cependant, Davout,
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le suivant avec sa ténacité ordinaire, le rejoignit sur la route de Mohilew, et, bien qu'il n"eùt en ce moment quupe division de 12,000 hommes, il attaqua et battit les 36,000 Russes de Bagration, surpris, il est vrai, sur un terrain trop resserré pour qu'ils pussent se déployer et mettre en action toutes leurs forces. Bagration, ainsi repoussé, alla passer le Borysthène, beaucoup plus bas que Mohilew, à Novoï-Bychow, et, désormais à l'abri des attaques de Davout, il put enfin aller rejoindre la grande armée russe à Smolensk.
Dans les marches et contremarches que fit Bagration pour échapper à Davout, il surprit la brigade de cavalerie française commandée par le général Bordesoulle et lui enleva tout le 3° régiment de chasseurs à cheval, dont mon ami Saint-Mars était colonel.
La prise du corps de Bagration aurait eu un résultat immense pour Napoléon; aussi sa colère contre le roi Jérôme qui l'avait laissé échapper fut-elle terrible! Il lui ordonna de quitter sur-le-champ l'armée et de retourner en Westphalie. Cette mesure rigoureuse, mais indispensable, produisit dans l'armée un elïet très défavorable au roi Jérôme; cependant, était-il le plus coupable? Son premier tort était d'avoir pensé que sa dignité de souverain s'opposait à ce qu'il reçût les avis d'un simple maréchal. Mais l'Empereur, qui savait fort bien que ce jeune prince n'avait de sa vie dirigé un seul bataillon, ni assiste au plus petit combat, n'avait-il pas à se reprocber de lui avoir confié pour son début une armée de G0,000 hommes, et cela dans des circonstances aussi graves?... Le général Junotremplaça îe roi Jérôme et ne tarda pas à commettre aussi une faute irréparable.
A cette époque, l'empereur de Russie envoya vers Napoléon le comte de Balachoff, l'un de ses ministres. Ce parlementaire trouva l'empereur des Français encore
àWilna. On n"a jamais bien connu le but de cette entrevue. Q'ielques personnes crurent qu'il s'agissait d'un armistice, mais elles furent promptement détrompées par le départ de M. de Balachoff, et l'on apprit bientôt que le parti anglais, dont l'influence était immense à la cour et dans l'armée russe, ayant pris ombrage de la mission donnée à M. de Balachofï, et craignant que l'empereur Alexandre ne se laissât aller à traiter avec Napoléon, avait hautement exigé que l'empereur de Russie s'éloignât de l'armée et retournât à Saint-Pétersbourg. Alexandre accéda à ce désir, mais il tint à rappeler également son frère Constantin, Laissés cà eux-mêmes et stimulés par l'Anglais Wilson,les généraux russes ne songèrent qu'à donner à la guerre un caractère de férocité qui pût effrayer les Français. Ils prescrivirent donc à leurs troupes de faire le désert derrière elles, en incendiant les habitations et tout ce qu'elles ne pouvaient enlever!
Pendant que du point central de Wilna, Napoléon dirigeait les différents corps de son armée, la rivière de la Dùna avait été atteinte le 13 juillet par les colonnes que dirigeaient Murât, Ney, Montbrun, Nansouty et Oudinot. Celui-ci, n'ayant probablement pas bien compris les ordres de l'Empereur, fit une marche excentrique, et descendant la Dûna par sa rive gauche, tandis que le corps de Wittgenstein la remontait sur le bord opposé, il se présenta devant la ville de Dùnabourg, vieille place mal fortifiée, dont il espérait enlever le pont, afin de passer le fleuve et d'aller sur la rive droite attaquer en queue Wittgenstein. Mais celui-ci, en s'éloignant de Dùnabourg, y avait laissé une forte garnison et une nombreuse artillerie. Mon régiment faisait comme d'habitude Favant-garde, que le maréchal Uudinot dirigeait en personne ce jour-là.
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Diinabourg est situé sur la rive droite; nous arrivions parla gauclie, qui est gardée par un ouvrage considérable servant de tète au pont de communication situé entre la place et l'avancée que sépare le fleuve, très large en cet endroit. A un quart de lieue des fortifications, qu'Oudinot prétendait n'être pas garnies de canons, je trouvai un bataillon russe, dont la gauche s'appuyait à la rivière et dont le front était couvert par les baraques en planches dun camp abandonné. Ainsi postés, les ennemis étaient fort difficiles à joindre. Le maréchal m'ordonna cependant de les attaquer. Après avoir laissé à l'intelligence des officiers le soin d'éviter les baraques en passant par les intervalles qui les séparaient, je commande la charge. Mais à peine le régiment a-t-il fait quelques pas en avant au milieu dune grêle de balles lancées par les fantas^sins russes, que l'artillerie, dont le maréchal avait nié l'existence, tonne avec impétuosité du haut des fortifications, dont nous étions si près que les boîtes à mitraille passaient au-dessus de nos têtes avant d'avoir le temps d'éclater. Un des rares boulets qui s'y trouvaient mêlés traversa une maison de pêcheur et vint briser la jambe d'un de mes plus braves trompettes qui sonnait la charge à mes cotés f... Je perdis là plusieurs hommes.
Le maréchal Oudinot, qui avait eu le tort grave d'attaquer le camp de baraques ainsi protégé par le canon et la mousqucterie, espéra débusquer les fantassins ennemis en envoyant contre eux un bataillon portugais qui précédait notre infanterie; mais ces étrangers, anciens prisonniers de guerre, qu'on avait enrôlés en France, un peu malgré eux, se portèrent au feu très mollement, et nous restions toujours exposés. Voyant qu'Oudinot se tenait bravement sous les balles ennemies, mais sans donner aucun ordre, je compris que si cet état de choses
se prolongeait encore quelques minutes, mon régiment allait ôlrc détruit. J'ordonnai donc à mes chasseurs de se disperser et fis sur les fantassins russes une charge en fourrageurs, qui eut le double avantage de leur faire lâcher pied et d'éteindre le feu des artilleurs, qui n'osaient plustirerde crainte d'atteindre leurs tirailleurs mêlés aux Français. Sabrés par mes cavaliers, les défenseurs du camp s'enfuirent dans le plus grand désordre vers la tète du pont. 3Iais la garnison chargée de la défense de cet ouvrage était composée de soldats de nouvelles levées qui, craignant de nous y voir entrer à leur suite, fermèrent les portes à la hâte, ce qui contraignit les fuyards à s'élancer vers le pont de bateaux pour gagner l'autre rive et chercher un refuge dans la ville môme de Dûnabourg.
Ce pont n'avait pas de garde-fou, les barques chancelaient, la rivière était large et profonde, et j'apercevais de l'autre côté la garnison de la place sous les armes et cherchant à fermer ses portes! Aller plus avant me paraissait une folie! Pensant donc que le régiment en avait assez fait, je l'avais arrêté, lorsque le maréchal survint en s'écriant : « Brave 23% faites comme à Wil- « komir, passez le pont, forcez les portes et emparez- « vous de la ville! » En vain le général Lorencez voulut lui faire sentir queles difficultés étaient ici beaucoupplus grandes, et qu'un régiment de cavalerie ne pouvait attaquer une place forte, si mal gardée qu'elle fût, lorsque, pour y arriver, il fallait passer deux hommes de front sur un mauvais pont de bateaux : le maréchal s'obstina en disant : « Us profiteront du désordre et de la terreur des ennemis! » Puis il me renouvela l'ordre de marcher sur la ville. J'obéis; mais à peine étais-je sur la première travée du pont avec le premier peloton, à la tête duquel j'avais tenu à honneur de me placer, que la gar-