‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 10 sur 259 · DANS UN TRIPOT · texte numérisé non relu

DANS UN TRIPOT

calcuk, dont il jugeait Soligaac incapable; il le suivit donc chez Mariette. Pendant ces séances qui bientôt durèrent des journées entières, je restais seul, et, à propos de cette solitude, Burthe finit par me dire : c Mais pourquoi diable ne nous accompagnes-tu pas, ne fût-ce que par curiosité?Tu saurais du moins ceque c'est qu'une de ces maisons de jeu. » En entrant dans ce tripot doré, j'étais assailli par le souvenir des sages avis que j'avais reçus, et de mille anecdotes édifiantes dont j'avais été témoin ou que j'avais entendu conter (1). Je n'y entrai pas moins; or il en fut de ce péril comme il en est de tous les autres, qui vus de près semblent s'éloigner, s'affaiblir. C'est ainsi que le soldat est presque toujours calme au moment où il reçoit la mort; c'est ainsi que je me sentis tout à fait rassuré , dès que j'eus mis le pied sur ce gouffre, où tant de malheureux engloutissent chaque jour leur existence et celle des victimes qu'ils précipitent avec eux.

J'avais cependant résolu de rester spectateur; mais, dès le deuxième jour, Burthe me dit : « Tu le vois, nous faisons d'assez bonnes affaires; prends donc une part dans mon jeu, cela t'intéressera, et tu gagneras avec nous. » Le premier pas était fait; je fis le second, et, de ce jour, la veine changea. Quelques louis perdus, je voulus les rattraper; Burthe, chaque matin, arrivait dans ma chambre avec des calculs écrits sur les séries et les intermittences, et de ces calculs il résultait qu'en effet nous avions dû perdre jusqu'alors, mais qu'indubitable-

(1) Citerai-Je ces deux joaeurs, placés à côté Tud de l'autre, perdant des sommes énormes et dont l'uo, interrompant ses imprécations pour s'adresser à son voisin qui no disait mot , s'écria : •PirUeu, monsieur, vons avez un beau sang-froid. » A quoil'autie répondit en tirant de dessous ses vêtements une main pleine de sang et dont il se déchirait la poitrine.

ment nous allions regagner le triple de ce que nous avions perdu; en fait, ils nous amenèrent à perdre davantage; d'espérance en espérance, de duperie en duperie, nous arriv&mes à ce point que de trois à quatre cents louis, avec lesquels Solignac avait quitté Paris, il lui restait cinq francs; que de cent vingt-cinq louis, avec lesquels Burthe était parti, il n'avait plus un sol, et que de quatrevingts et quelques louis, que j'avais emportés, j'étais réduit à seize. Dans cette position je m'arrêtai court, quoiqu'on pût faire et dire; Burthe s'arrêta aussi, mais faute de moyens pour continuer; quant à Solignac, ayant retrouvé dans une poche de son gilet les cinq francs dont j'ai parlé, il retourna chez Mariette et en revint avec plus de vingt louis (i).

Le vent commençait à changer, et, comme la sortie du port de Toulon était plus facile que celle du port de Marseille, nous nous y rendîmes par terre et, à la chute du jour, c'est-à-dire au moment qui pouvait les rendre plus imposantes, nous trouvâmes ces belles gorges d'Ollioules qui précéderaient à merveille les portes de l'enfer. Trompés de nouveau dans notre espoir, forcés d'attendre je ne sais quel changement de lune, et tout en jurant d'avoir compté sur la mer, d'avoir laissé cinq cents louis à Marseille, ce qui ne nous permettait plus de prendre la route de terre, d'avoir encore deux jours à perdre, nous nous mîmes à parcourir la ville et ses environs, et principalement le fort La Malgue, le fort de l'Aiguillette, rendu

(i ) Uo jour que nous avions perdu constamment, le maître de cette maison de jeu, causant avec moi, me dit : « C'est avec peine que je vous vois jouer ; ce que vous pouvez perdre est insigniûant dans les gains de ma banque ; ainsi, croyez-moi, ne jouez plus. Quant à l'espoir du gain qui vous entraîne, considérez ce fait : partout où l'on jouera, vous verrez les banquiers partir en voiture et les pontes s'en aller à pied. » Leçon excellente, mais singulière dans la bouche de qui me la donnait.

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célèbre par Bonaparte, rarsenal, les bassins, le chantier» la coffderie, le bagne et le port.

Enfin la mer fat jugée tenable pour une felouque, qui, diargée de nos effets et de la voiture de Solignac, nous conduisit d'une traite en Tue du golfe de Nice, sans cqiendani pouvoir y aborder. En deçà du golfe de Villefrancbe, un corsaire était signalé, et force nous fut de relâcher à Antibes. Cette ville n'ayant rien qui pût nous dédommager du temps que nous étions condamnés à y perdre, nous résolûmes d'aller coucher à Nice et de faire à pied les six lieues qui nous séparaient de cette ville, où noire patron eut ordre de venir nous prendre le lendemain à la pointe du jour. Nous n'avions pas fait un quart de lieue que des menaces d'orage se déclarèrent. Solignac décida que nous avions trois fois le temps d'arriver avant d'être mouillés; nous nous bornâmes à allonger le pas; mais dix minutes ne s'étaient pas passées que les premières gouttes, puis l'averse tombèrent; c'est sous une véritable pluie de déluge que, après avoir traversé le pont du Var et pénétré sur le territoire de l'ancien comté de Nice, devenu depuis quatre ans français, nous nous arrêtâmes pour crier d'un même élan : < Terre conquise, vive la République! > Nous fûmes, en arrivant à Nice, contraints d'ôter jusqu'à notre chemise pour la Daire sécher, et, nous étant enveloppés dans des couvertures de lit, nous trouvant ainsi accoutrés à la manière des Grecs et des Romains et si près d'entrer sur la terre classique, nous nous mîmes à déclamer des scènes eutières de Voltaire et de Racine.

Le lendemain matin, le corsaire avait disparu; nous réprimes notre route, ralentie tantôt par le vent, tantôt parla mer, tantôt par la vue de bâtiments suspects; car notre maudite felouque était trop faible pour lutter contre un péril un peu sérieux. Toutefois et plutôt que

de mourir d'impatience ou d'ennui, nous forcions la main au patron, qui nous semblait trop disposé à trouver les moindres temps dangereux. Un soir, entre autres, il voulut relâcher, le vent, selon lui, ne permettant pas de doubler le cap Mêle. Mais, le ciel étant sans nuages, la halte parut inutile à Solignac, et nous continuâmes à marcher. Cependant, à mesure que nous approchions du cap, le vent s'éleva, rendit la mer furieuse. Notre felouque, n'étant pas faite pour tenir la haute mer, ne pouvait s'éloigner du rivage, dont cependant l'approche était défendue par les rochers qui le hérissent. La nuit augmentait le danger, et, dans l'impossibilité de savoir comment manœuvrer, vers une heure du matin, le patron et les matelots, abandonnant tout à coup le bateau à lui-même, se jetèrent à genoux en priant Dieu tout haut. Avertis par cet exemple, Burthe, nos deux acolytes et moi, nous ôtàmes aussitôt nos habits et nos cravates pour être prêts à mieux nager; quant à Solignac, il nous dit en ricanant : c Parce que vous savez nager, vous croyez vous sauver? Et vous ne comprenez pas qu'avec des vagues de cette violence vous serez brisés contre les rochers, en qui vous espérez. Pour moi qui n'aime ni les chimères, ni les longues agonies, et qui d'ailleurs ne sais pas nager, je vous souhaite une bonne nuit et je m'en vais dormir. 9 Aussitôt il entra dans sa voiture, ferma ses portières à clef, leva les glaces et les jalousies, et ne tarda pas à s'endormir profondément. Pas un de nous ne fut tenté de l'imiter, et même, par besoin de contradiction , nous nous rattachâmes plus fortement encore à cette dernière espérance^ à laquelle l'homme renonce si rarement et pour laquelle Solignac témoignait d'un dédain tout à fait exceptionnel. En pérorant nos bateliers, nous parvînmes à leur rendre quelque courage; le vent d'ailleurs commençait à fléchir; on put

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