‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 11 sur 259 · DE NICE A GÈNES · texte numérisé non relu

DE NICE A GÈNES

reprendre les manœuvres, franchir ce formidable cap et gagner un petit port où nous relâchâmes au jour, pour donner quelque répit à l'équipage. Prêts à mettre pied à terre, nous appelâmes en vain Solignac, et ce ne fut qu*en frappant aux portières que nous réussîmes à le réveiller. Enchanté du parti qu'il avait pris, il vint partager avec nous un déjeuner consistant en sardines, qa*à la hâte on pécha pour nous et qui, jetées toutes vivantes dans la poêle, composèrent un régal dont il est inutile de faire l'éloge.

A peine étions-nous débarqués à Gênes, où se termina notre odyssée, Solignac partit à franc étrier pour Milan, où le quartier général de l'armée venait de revenir. La division Masséna avait besoin d'un chef d'étatmajor; de suite pourvu de cet emploi, Solignac reprit sa course; il arriva à Vérone, n'ayant plus qu'un louis dans sa poche; mais une maison de jeu y était déjà établie, il s'y rendit au débotté, gagna soixante louis dans la première séance et acheta un cheval qu'il appela Fortune. Pendant qu'il atteignait sa destination et se trouvait en fonction, purgé de son arriéré de solde, avec de l'or dans ses poches et des chevaux dans son écurie, nous étions livrés au plus cruel embarras. Il me fallut en effet commencer par faire raccommoder sa voiture, cassée pendant le débarquement, rester deux jours à Gênes, me procurer des chevaux de trait et fournir aux besoins de Lallemand, de Rouvelet, de Fabvre et de Burthe. Nous avions sans doute le logement et les vivres, mais que de dépenses inévitables pour une route de près de cent lieues et faite lentement! Ayant de quoi me suffire, je fus dix fois tenté de mai'cher pour mon propre compte; mais Solignac, que nous pensions rejoindre à Milan, m'avait recommandé son bagage, et Burthe, qui était à sec, aimait i boire. Ce que j'avais pu faire d'avances ne nous avait

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conduits que jusqu'à MilaD, où Solignac n'était plus; il fallut donc recourir à d'autres moyens, et, conseil tenu, il fut décidé que, des douze couverts que Solignac avait avec lui, six seraient vendus, que Lallemand en toucherait le produit, l'emploierait et en rendrait compte. Cette vente, forcée s'il en fut, devint le sujet d'une colère de Père Duchène et, quant à moi, l'occasion d'observer que personnellement je n'avais eu besoin de rien et de personne; que pour ce qui était des autres, il n'eût pas fallu recruter ceux qu'on ne voulait point nourrir, cl que, en fin de compte, tout s'était borné au sacrifice d'une faible partie pour sauver le surplus.

Nous étions forcés de passer à Milan pour savoir ce qu'était devenu Solignac, qui ne s'était nullement inquiété de nous l'apprendre et qui, sans ses effets, ne se serait^pas même souvenu que nous existions; je profitai de cette circonstance pour aller rendre mes devoirs au général en chef, qui pour la seconde fois devenait le mien. Burthe, tout en soutenant que c'était de la servilité, se décida cependant à me suivre; au moment où nous fûmes introduits, on annonçait que le repas était servi, et le général Bonaparte nous invita à dîner avec lui. Cette marque de bienveillance n'était pas seulement un honneur pour deux lilliputiens, l'un capitaine, Tautre lieutenant, mais de plus elle nous imposait le devoir d'accepter. Par malheur, Burthe, qui n'avait ni le sentiment des déférences que donne l'éducation, ni le tact qui peut résulter de l'instinct, ne vit dans cette invitation qu'une occasion d'afficher qu'il n'avait pas besoin d'un général en chef pour manger; beaucoup trop pénétré de l'excellence de la familiarité républicaine, il se hâta de répondre : c On nous attend pour dtner à notre auberge. » Prétexte digne du reste. Le regard que le général en chef porta sur lui, son sérieux, quoiqu'un

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