NOUVEAU SÉJOUR A ROME. UZ
Vb jour que je dlDais chez lui, j'y trouvai un capitaine de la 49* légère, Dommé Piquet, mystificateur-oé, par conséquent incomparable, et, comme je le lui disais, doué an plos haut degré du génie des bêtises. Il faisait h sourd comme jamais on ne Ta fait; il faisait vingt Autres rôles, ou plutôt il les faisait tous avec une inconcevable perfection ; il avait commencé, à Rome, par mystifier le général Macdonald, comme à Udine il avait mystifié le général Bemadotte; il servait de temps à autre à égayer la table du général en chef, et c'est à. une de ses mystifications que j'assistai la première fois que je le vis. Il ajoutait à ce don celui d'une voix de ténor admirable, l'une des plus belles que j'eusse entendues; il était l'ami de Dath, qui m'avait souvent parlé de lui, et, comme il était très brave, servait bien, comme il avait beaucoup d'esprit, une rédaction facile et de bonnes manières, comme pendant vingt-quatre heures par jour et trois cent soixante-cinq jours un quart par an, il était capable d'amuser toute une armée, je lui proposai de devenir le collègue de Dath, qui, comme plaisant et comme chanteur, était tout à fait propre à jouer avec lui les seconds rôles. Il accepta et ne tarda pas à me rejoindre à Perugia.
Les dames que pendant mon premier séjour à Rome j'avais journellement vues parurent sensibles à ma réapparition et me donnèrent de nouvelles preuves de leurs bontés. Celle qui aurait pu les remplacer toutes pour moi, cette charmante et magnifique duchesse Ceva, manquait à la vérité; mais, à part elle, je fus enchanté de mon séjour, et je l'aurais prolongé si la voix du devoir ne m'avait rappelé à mon poste. Huit jours écoulés, je fis pour la seconde fois mes adieux à Rome, et. malgré l'ennui du départ, mon retour à Perugia fut plus gai que ne l'avait été ma venue. Partant de Rome
vers trois heures du soir, nous dépassions avant la nuit la région du mauvais air. Clément et deux autres offi* ciers de notre grade demandèrent à partir avec moi et complétèrent ma voiture. Prêts à nous mettre en route, Tun d'eux se trouva en marché avec le prince Checo Borghese pour lui vendre un cheval de prix, et, ce che* val étant à Foligno, le prince se décida à s'y rendre. Voulant voyager avec nous et ne prenant aucune de ses voitures, je lui offris naturellement la première place dans la mienne; il la refusa et fit ce trajet à franc étrier, courant devant nous et commandant mes chevaux de poste, ce que du reste il fit à merveille. J'eus donc un prince Borghese (1) pour courrier, comme plus tard, ainsi qu'on le verra, j'eus pour commandant de ma garde d'honneur un duc de Laval qui me traitait d'Excellence.
Pendant les quinze premiers jours que Piquet passa à Perugia, il n'y fut question que de lui. En descendant de voiture, il entra au café et se trouva en scène; un compère l'y attendait et y avait retenu un jeune officier, très bon garçon et, à cause de cette bonté même, choisi pour être le premier mystifié. Jouant le sourd et de plus faisant le malade, Piquet devint aussitôt l'objet de l'attention générale. Le compère, pour paraître se moquer de lui, le regardait en riant. Piquet vint lui demander de quoi il riait; là-dessus malentendus, querelles et attaques de nerfs. La victime désignée s'empressa de secourir Piquet, qui fit je ne sais combien de haut-le-corps,
(1) Ce prince Checo, fort loin d'être saos esprit Daturel, mais ne sachant rien au monde et ne raisonnant ni ses actions ni ses paroles, était, dans toute la force du terme, un hurluberlu qui ne s'élait jamais donné d'autre peine que de naître. Son frère aine» beaucoup moins doué de ce que les Italiens appellent le génie, affectait la plus sévère tenue et, par cela seul, s'attirait beaucoup plus d'hommages.