L'ADJOINT PIQUET
de soubresauts, de grimaces et de convulsions; ayant repris conuaissance, il ne voulut plus recevoir de soins que de son patient. Je laisse mille incidents burlesques» et, pour me borner à indiquer les traits principaux, j'ajouterai que, après deux heures passées dans ce café où cinquante officiers étaient accourus, Piquet se fit porter par la victime jusqu'à son logement; il se fit coucher par lui, donner un lavement, apporter le bassin, et il garda le pauvre garçon jusqu'à trois heures du matin, heure à laquelle celui-ci se sauva, exténué de fatigue et mourant de faim. On conçoit la joie immodérée des témoins de quelques-unes des scènes de cette farce, ^moins initiés, qui de demi-heure en demi-heure étaient informés et m'informaient de tout ce qui se passait.
Le lendemain, Piquet garda toute la journée son nou- 'vel ami, qu'il époumona; le surlendemain, il dîna chez le général C..., avec qui nous avions arrangé la mystification de Richebourg. Plein d'esprit et d'imagination, Richebourg était un sujet parfait pour ces sortes de plaisanteries. A table, placé à côté de Piquet, il avait reçu la recommandation d'avoir soin de c ce malheureux sourd 1. Pauvre Richebourg! Piquet l'égosilla, à force de lui faire répéter et de lui faire crier toujours plus haut des phrases qu'il avait l'air de ne pas entendre ou d'entendre de travers. En sortant de table, Piquet se prit de querelle avec Petriconi, qui avait le mot; Richebourg fut chargé par le général de le calmer, et là commença la véritable scène. Richebourg ayant un rendez -vous dont l'heure était venue. Piquet débuta par le remorquer dans un angle de croisée; mais, du moment où Richebourg eut dit à demi-voix : « Va, je te lâcherai bientôt... >, Piquet, de la manière la plus naturelle, le prit à l'habit en passant l'index dans une des boutonnières, et il ne la lâcha plus, quoi que l'autre pût faire.
c Maudit sourd, grommelait Richebourg, que le diable remporte I » Et Piquet ne tarissait pas en actions de grâces sur sa complaisance à l'écouter et sur sa politesse : c Mais, criait Richebourg, on m'attend I... — Non pas, disait Piquet, personne ne m'attend, et quand même, le plaisir de causer, ce plaisir qui devient si rare pour moi et que vous me rendez si doux... — Mais, reprenait Richebourg en l'interrompant, je vous dis qu'il faut que je m'en aille... Une bataille, dites-vous? Erreur... non... ce n'est pas dans une bataille, c'est au siège de Grave, et par l'eiïet d'un coup de canon, que mon ouïe s'est légèrement endurcie. »
Et là-dessus venait toute l'bistoire du siège de Grave et du prétendu coup de canon. Nous riions aux éclats, Piquet le voyait : « Oh! capitaine t ajoutait-il douloureusement, sont-ils malhonnêtes à mon égard t Quelle différence d'eux à vous! etc. Enfin, hurlait Richebourg, j'ai un besoin à satisfaire, j'ai la colique... » Et le maudit sourd, après avoir avancé sa meilleure oreille, comme il le disait, et paru écouter de toutes ses forces, prenait
le change sur tout Une heure et demie se passa
ainsi, après laquelle, le rendez-vous devant être bien manqué. Piquet dit : c Ah çà 1 auriez-vous par hasard quelque chose à faire ? Dites. Ne vous gênez pas. Personne n'est plus discret que moi. i Et comme Richebourg accompagnait ses t oui » de grands signes de tête, il reprit : c Que ne le disiez-vous ? > Il le lâcha, et Richebourg partit à toutes jambes, tandis que Piquet lui criait: Au revoir!
Voilà l'ébauche de deux de ces scènes. Une encyclopédie ne les contiendrait pas toutes, attendu que chaque jour, comme à chaque propos, avec nous comme avec qui que ce pût être, seul comme en public, du soir au matin, dans sa chambre comme dehors, c'étaient sans