‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 103 sur 259 · LE GÉNIE DES DÊTISESJ · texte numérisé non relu

LE GÉNIE DES DÊTISESJ

cesse des facéties nouvelles et inattendues. A la promenade je Tai vu pendant une demi -heure expliquer à deux pauvres comment ils devaient se partager un sou; je l'ai vu, dans un casin, faire tenir sa tasse de café par un Italien, sous prétexte de chercher dans ses poches an papier qu'il voulait lui montrer, qu'il ne trouvait pas, et, reculant comme machinalement, se faire suivre par le porteur pendant un quart d'heure; je l'ai vu, sa tabatière à la main, l'ouvrant comme pour en offrir une prise et la refermant dès que son interlocuteur allongeait les doigts, et cela de l'air d'un homme entièrement préoccupé de sa conversation, qu'il ne laissait jamais tarir; puis, sans se découvrir, il recommençait dix fois sa mystification. Je me rappelle que, pendant la campagne de Naples, la municipalité de je ne sais plus quelle petite ville s'étant rendue chez moi, alors que j'étais à table. Piquet fit signe au plus âgé de ces magistrats de s'approcher, et, sous prétexte de lui donner des avis importants, il le tint courbé en deux pendant qu'il lui débitait à l'oreille une kyrielle de mots à demi articulés, n'ayant ni suite ni sens. De temps en temps il s'arrêtait, et, fixant ce vieux magistrat, il lui demandait du plus grand sérieux : « Capito, signore? » A quoi le malheureux, n'osant pas dire non, répondait de l'air d'un supplicié : c Si, signore... > Combien de fois encore Tai-je vu arrêter dans les rues la première personne venue, tantôt pour lui chercher querelle^ tantôt pour lui demander les renseignements les plus absurdes, tantôt, et en commençant par l'embrasser, pour lui soutenir qu'ils étaient amis! Enfin, et sans uniforme, bien entendu, je me rappelle l'avoir surpris se mettant au coin d'une rue à jouer à la mourre avec des misérables, et, les trichant d'une manière indigne, il leur gagna leurs bardes, qu'ensuite et avec usure il leur rendit en aumône. Mais

pour lui hommes et femmes, enfants et vieillards, pan* vres ou riches, gens de rien ou personnages puissants, tout était occasion ou sujet. Je crois qu'il aurait mis un pavé en scène, et certainement il aurait joué la comédie pour les quatre murs d'une prison.

Quoique je ne puisse par la suite de mon récit éviter de revenir à lui, je vais unir cet article par un tour qu'il fit à Udine. Il avait remarqué un bon négociant, qui, réglé comme une horloge, à deux heures sonnant, quit> tait la Bourse et traversait la grande place pour rentrer chez lui et se mettre à table. Ayant choisi un jour où la chaleur était étouffante et pris sous le bras un sac à argent plein de morceaux de plomb ronds, de la grandeur d'une piastre, mais d'un poids insupportable, il va a la rencontre de son personnage et arrive en face de lui, au beau milieu de la place; il l'arrête et lui dit : < Ne seriez-vous pas M. X...? — Oui, monsieur. — Négociant?

— Oui, monsieur. — Banquier, même? — Oui, monsieur. — Très bien. Et vous n'êtes certainement pas sans connaître les principales maisons de commerce de Trieste? — Je suis en relation d'affaires avec plusieurs.

— En ce cas, monsieur, vous pouvez me rendre un véritable service. — De quoi s'agit-il? — Le voici. Il y a un an qu'un négociant de mes amis a fait à une maison de Trieste une fourniture de haricots. Il lui est encore dû sur cette fourniture deux cents sequins; il m'écrit de lui faire solder ce reliquat, et j'ai pensé que vous pourriez m'aider dans cette occasion. — Mais, monsieur, reprit le négociant d'Udine, quel est le nom de cette maison? — Son nom?... Attendez... mais j'ai sur moi la lettre de mon ami, et, si vous avez la bonté de tenir un moment cet argent,je vais vous renseigner... » Ayant confié son énorme sac, il cherche dans une quantité de papiers, ne trouve pas la lettre et s'écrie : t Elle est

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