INVITES PAR BONAPARTE
sourire m'eût paru mieux placé, la visible et juste désapprobation de Berthier, les figures des aides de camp, attestaient comment cette inconvenance avait été jugée. Aussi et quoique, en dépit des signes de Burthe, j'eusse affecté de rester pendant presque tout le dîner, quoique j'eusse tenu à placer quelques mots, afin de prouver ou que personne ne m'attendait, ou que j'étais occupé de tout autre chose que de ceux qui pouvaient m'attendre, Burthe y compris, j'ai toujours été convaincu que j'étais à peine parvenu à aiTaiblir une impression défavorable et une de ces premières impressions, en général si importantes. Quant à Burthe, comme il était aussi enchanté de sa conduite que j'en étais mécontent, je renonçai même à me faire comprendre de lui, son esprit naturel ne lui ayant donné d'autre supériorité que celle des lazzi de corps de garde.
Un désappointement plus grand encore m'attendait. J'étais resté persuadé que le général Berthier se rappellerait, en me voyant, l'offre qu'il avait faite à mon père et que par faux calcul je n'avais pas acceptée. J'espérais donc qu'il aurait quelque chose à me dire; mais il reçut mes adieux assez froidement et se borna à ce mot : c Solignac doit avoir besoin de vous... » Cela devenait trop clair; je lui avais préféré Solignac, dont le ton, les manières, les turbulences, les mœurs ne pouvaient convenir ni à Bonaparte, ni à Berthier; quoique je me trouvasse en Italie, je n'y étais pas venu, on m'y avait amené; enfin la grossièreté que mon camarade venait de faire justifiait contre moi de nouvelles préventions. Aurais-je dissipé ces erreurs en demandant à Berthier un moment d'audience? Je l'ignore; mais, par raideur ou par humeur, je fis le sacrifice de ce qui pouvait me rester d'espoir et je quittai Milan, simple adjoint de Solignac.
Je rejoignis à Vérone la division Masséna. Soixante heures après mon arrivée , le général Masséna » qui commandait, me fit appeler et me remit une dépêche pour le général en chef, en m'ordonnant de la lui porter à franc étrier. Ce métier de courrier était au nombre des attributions des ofQciers d'état-major de cette armée, et celui qui convenait le mieux à la plupart d'entre eux. J'espérais en être quitte pour de la diligence, je me trompais; en effet, au lieu de se faire remettre ma dépêche par Taide de camp de service, le général en chef me fit entrer dans son cabinet, reçut la dépèche de mes mains et, après l'avoir rapidement parcourue, commença une série de questions, dont le nombre et la rapidité dépassèrent tout ce que j'avais imaginé dans ce genre.
Ainsi, quel est le nombre des présents sous les armes, dans la division Masséna? Combien dans la 20* légère, la 18*, la 25«, la 32* et la 75*? Combien dans le 5* de dragons et le !•' de cavalerie? — Les corps de cette division ont-ils des détachements en arrière? De quelles forces sont-ils? Où sont-ils? Viennent-ils? et quand les attend-on? — Dans quel état sont Tarmement, Thabillement et les chaussures? Quelles ressources existent à cet égard? — Quelle est la situation de l'artillerie? En quel état sont le matériel et les chevaux? — Les distributions sont-elles régulières? Le pain, la viande, le vin, les fourrages sont -ils de bonne qualité? — Combien d'hommes aux hôpitaux du lieu, combien aux hôpitaux externes? — Comment sont tenus ces hôpitaux? Quelle est la mortalité? Que fait-on pour la diminuer? — Quelle est la ligne occupée par la division? Comment les troupes sont-elles réparties? Quel est le service qu'on leur fait faire? Comment se fait le service? — Où sont les postes de l'ennemi? Quelle est la ligne de son can-