‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 111 sur 259 · GÉNÉRAL EN VEDETTE · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL EN VEDETTE

manière à donner une prise énorme à notre feu. Si, sur les hauteurs couvertes de bois qui flanquaient notre droite, et non pas là-bas où nos carabiniers ne pouvaient réussir qu'à se faire tuer faute d'être en force, mais plus près et sur des premières pentes, sufïisantes pour dominer tout ce versant de plage, y compris le coteau occupé par l'ennemi, si donc nous établissions le plus gros de la brigade Rusca aussitôt qu'elle arriverait, elle serait à l'abri de rartillerie et de la cavalerie du chevalier et pourrait, par ses manœuvres et par ses feux, réduire à discrétion les cinq mille fantassins que leur entassement condamnait d'avance à lïnaction; mais il est des hommes que la vue de l'ennemi électrise et inspire; il en est d'autres qu'elle trouble et stupéûe; il en est enfîn qu'elle grise, c'est-à-dire auxquels, tout en les exaltant, elle ne laisse pas le sens commun; C... était de ce nombre, à ce point que je demeurai convaincu que je n'avais pas même été compris.

Un moment après, je lui observai que l'ennemi se disposait à commencer son feu par celui de son artillerie, et que les cinquante dragons qu'il avait fait déployer allaient en pure perte être exterminés. Sans me répondre, il expédia l'ordre au général Rusca de détacher en toute hâte une pièce d'artillerie légère et de la lui envoyer. A ce moment arriva mon bataillon, que j'avais précédé, et le général lui ordonna de rejoindre ses carabiniers, dont il ignorait complètement Téloignement et qui étaient quatre ou cinq fois plus loin qu'ils n'auraient dû être : c Gomment, lui dis-je encore, vous ne gardez pas même la moitié de ce bataillon pour soutenir au besoin, contre une charge de cavalerie, la pièce de canon que vous attendez? > U ne me répondit rien et ne m'apparut plus que comme un fou; opinion dont je n'eus certes pas à revenir lorsque, la pièce arrivée»

il ordonna de la mettre en batterie et de commencer le. feu.

C'était le signal que Tennemi attendait; sa première batterie tira aussitôt sur nous, puisqu'elle n'avait que nous en vue. Les deux tiers de nos canonniers et de nos dragons, entièrementà découvert, furent en peu d'instants tués ou blessés, et, après son troisième coup, notre pièce dut cesser de tirer. L'ennemi ne pouvant méconnaître le mal qu'il nous avait fait, et ne voyant plus en sa présence qu'un général en vedette et une vingtaine d'bommes épars, fit charger deux cents hommes de cavalerie. L'urgence de faire retirer la pièce et de se reployer était cent fois évidente; mais, de même que le malheureux G... s'était imaginé dominer les feux réunis de quinze pièces d'artillerie en batterie avec le feu d'une seule, il se figura que, avec quinze à dix-huit dragons et quelques canonniers qui lui restaient, il arrêterait de pied ferme deux cents chevaux lancés au grand galop. Il ne rompit donc pas d'une semelle, jusqu'au moment où nous eûmes tous ces cavaliers sur le corps. Malgré les efforts de quelques dragons et ceux des officiers qui se trouvaient avec lui, malgré un coup de pistolet qui lui sauva la vie et qui est le seul que,dans mon souvenir,j'aie tiré contre Tennemi, le malheureux C... faillit être culbuté et reçut un coup de sabre qui fit sauter son chapeau en l'air. Une fuite à toutes brides devint dès lors notre seule ressource. Notre pièce de canon fut abandonnée, ainsi que son caisson; mais les charretiers, qui s'étaient hâtés de rompre les traits de leurs chevaux et dont quelquesuns étaient blessés, s'étant mêlés à notre course précipitée, encombrèrent la route en même temps qu'une seconde pièce, que le général C... avait redemandée et qui, nous ayant rejoints, fit volte-face; tout cet embarras mit plusieurs des Napolitains à même de

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