‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 112 sur 259 · GÉNÉRAL EN DÉROUTE · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL EN DÉROUTE

blesser quelques-uns de nos hommes de plus. Grâce à la qualité de nos chevaux, le général, ses aides de camp et moi, nous nous tirâmes de cette bagarre, lui toujours impassible, eux jurant comme des débaptisés, et moi résolu à ne pas continuer à servir avec lui.

Nous avions eu cependant à subir une poursuite acharnée, due plutôt aux chevaux (1) qu'aux cavaliers euxmêmes, et cette poursuite avait été meurtrière pour nous jusqu'au moment où nous avions heureusement rencontré un bataillon et demi des nôtres déployés sur la route. Que faisaient-ils arrêtés en arrière, au lieu de s^être avancés jusqu'à nous? Quoi qu'il en soit, leur chef, le brave Wouillemont, voyant notre déconfiture et la rage de nos poursuivants, avait fait faire un changement de front i un de ces bataillons qui se mit en bordure sur la route et déchargea au passage, à bout portant, un feu de deux rangs sur les deux cents cavaliers; ceux-ci, ne s'étant pas aperçus du péril assez à temps pour l'éviter, furent exterminés, sauf les cinquante premiers qui passèrent avant l'ouverture du feu et qui, coupés de leur retraite, et par là même démoralisés, nous avaient laissés rentrer, sans plus nous poursuivre, à Porto di Fermo.

Cependant le succès de sa manœuvre avait fait concevoir au brave Wouillemont l'espoir de rentrer en possession de notre pièce de canon et de notre caisson, et, bien qu'il n'eût avec lui que la moitié d'une demi-brigade, il se porta en avant. Grâce à l'inconcevable inaction de la division napolitaine, il parvint à reprendre pièce et caisson; mai^comment poursuivre ce succès, et que faire sans ordres? Rentré à Porto di Fermo, où je l'avais suivi, le général G..., sans s'être embarrassé de ce

(I) Les chevaux napolitains sont tenus les uns aux autres.

qui se passait derrière lui, avait pris le parti de se jeter avec quelques troupes dans les montagnes et de rejoindre ses carabiniers et le bataillon qu'il avait envoyé à leur suite. C'était une bonne manœuvre que d'organiser un parti assez fort dans ces montagnes où l'ennemi avait des troupes et d'où Ton dominait le versant de la mer; mais encore n'eût-il pas fallu se décider à cette manœuvre trop tard et ne pas abandonner pour elle, alors qu'elle ne devenait plus qu'un pis aller, celles des troupes qu'on laissait postées du côté de la mer. Quant au général Rusca, contradictoirement aux ordres que Fabvre lui avait transmis, au lieu d'amener tout ce qui lui restait de la brigade, il en avait détaché une partie vers les montagnes, sans s'informer autrement de ce qu'elle pourrait y faire; il avait laissé l'autre partie inutilement enfermée à Porto di Fermo, et, pour ce qui était de lui personnellement, il s'amusait en ce moment, à la tête de soixante-dix dragons du 19*, à faire prisonniers les cinquante dragons napolitains coupés par le feu de Wouillemont et qui ne demandaient plus qu'à se rendre.

Or, pendant ce temps, Wouillemont et ses hommes, abandonnés à eux-mêmes, restaient déployés à leur poste sur la route; mais l'ennemi, qui, n'ayant vu revenir personne de ses deux cents cavaliers et ayant pu prendre notre début pour une ruse, hésitait à engager ses troupes , Tennemi, à défaut de mieux, fit recommencer le feu de sa batterie de tète, et cette fois sur les bataillons de Wouillemont, dont la position devint bientôt intenable. Le seul parti qui restât à prendre semblait être la retraite et une prompte retraite, lorsque le lieutenant Petriconi du 85» de ligne, aide de camp du général C..., jeune homme, ainsi que je l'ai déjà dit, de la plus brillante espérance, et qui, je ne sais comment, se trouvait là, cédant

DECX BATTEBIES ENLEVÉES A LA BAÏONNETTE. S69

A une inspiration chevaleresque, ouvrit et soutint l'avis d'enlever à la baïonnette cette artillerie ennemie. Une sorte de conseil de guerre se tint ; mon adjoint Dath appuya la proposition avec énergie; le chef de brigade Wonillemont, son chef de bataillon Gassine, le capitaine de dragons Piquet, quelques autres officiers l'adoptèrent; l'honneur électrisant toutes les âmes, la charge battit aussitôt, et, malgré les ravages que l'arlillerie put faire dans ses rangs, le bataillon et demi qui, je le dis à sa gloire, appartenait à la 73*, ce bataillon et demi arriva Parme au bras jusque sur les pièces. Là il s'arrêta, ût une décharge des plus meurtrières et fonça à la baïonnette. Les six pièces de la première batterie, les neuf pièces de l'autre furent enle\'^es; deux cent cinquante hommes qui restaient de la cavalerie napolitaine, au lieu de nous charger en flanc, se sauvèrent à toutes jambes, et les cinq mille hommes d'infanterie qui se trouvaient maintenant en colonne, au lieu de marcher sur les assaillants, furent frappés d'épouvante et jetés de suite dans une déroute à laquelle le capitaine Piquet mit le comble en chargeant enfourrageurs avec cinquante dragons seulement. L'artillerie de réserve et le parc du chevalier Micheroux, qu'aucun intervalle ne séparait des bataillons, furent abandonnés, ainsi que ses bagages. Des colonnes entières étaient traversées et sabrées par nos dragons, poursuivies et lardées par nos fantassins, et cette brillante charge nous valut trois drapeaux. Mais rien ne ralentissait l'ardeur de nos cavaliers, et, Piquet ne les ayant pas arrêtés à temps, ce faible escadron fut bientôt sans appui; cependant la plupart finirent par se reployer d'eux-mêmes sur l'infanterie, qu'ils aidèrent à ramasser et à ramener quelques centaines de prisonniers. Quelques-uns de leurs camarades se laissèrent entraîner à la suite de Piquet, que rien n'arrêtait plus et que Pétri-

coni et un jeune lieutenant nommé Chété ne quittèrent pas. Aucun de ceux-là, parmi les soldats, ne reparut; quant aux trois officiers, ils ne revinrent, grâce à des prodiges de présence d'esprit, qu'après avoir échappé à mille chances de mort et en faisant à travers les montagnes un circuit immense. Pendant ce trajet le capitaine Piquet eut un cheval tué sous lui et le lieutenant Chété fut grièvement blessé. Quant à Petriconi, auquel seul était dû l'audacieuse initiative de cet inconcevable fait d'armes, il fut aussi heureux comme combattant qu'il avait été magnifique dans son inspiration (1).

J'ai dit que le général C... avait pris le parti de se jeter au travers des montagnes, mais je Tai dit d'après ce que j'appris par la suite. Ramenés tous deux à Porto di Fermo, je lavais quitté au moment où il allait rentrer pour remplacer le chapeau qu'il avait perdu et où, moi, j'allais remplacer mon cheval qui s'était déferré. J'avais fait la plus grande hâte et j'étais revenu sur la route de la Marine, croyant y rejoindre mon général; n'en trouvant pas vestige, je m'étais avancé, et c'est ainsi que j'étais arrivé jusqu'à Wouillemont, qui, sa charge finie, ralliait tout son monde- Il était fort en peine de Petriconi, Piquet et Chété; sans ordres nous avisâmes ensemble à prendre un parti, et je venais de le décidera s'avancer d'un quart de lieue, ce qui sans coup férir nous aurait fait faire quelques centaines de prisonniers

(1) £q 1838, jo reparlai à Piquet, devenu lieutenant général, de cette affaire et de la part qu'il y avait eue. A l'entendre, c'était lui qui avait eu l'idée de la charge. Son assurance même était telle, que je demeurai convamcu que quarante ans d'altérations successives et pro^^ressives au profit de sa vanité avaient fini par lui persuader tout ce qu'il affirmait à cet égard; je ne sais même s'il n'aurait pas réussi à me faire douter de l'exactitudt» <'e manar^ ration, si elle n'avait pas été arrêtée par moi à Ascoli. coaiuiuniquée à Wouillemont, à Petriconi, à dix autres ofOciers, et rectifiée avec eux.

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