‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 136 sur 259 · LE GÉNÉRAL DUHESME BLESSÉ · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL DUHESME BLESSÉ

et commençaient à tirer des coups de fusil. Sa garde d'infanterie voulut écarter ces forcenés; mais, perdant des hommes sans espoir de réussite, elle fut contrainte à rétrograder : c Enfermons-nous et défendons-nous dans cette maison, s'écria Odier... — Non 1 répliqua le général Dahesme, mieux vaut mourir à cheval que brûlé ou égorgé. I Ce parti du désespoir était aussi la seule chance de salut; entouré de ses dragons, de ses officiers, suivi de ses fantassins, le général se précipita sur les forcenés. LMmminence du danger fit un héros d'Odier luimême (1), qui par métier n'était pas préparé à l'être, et, grâce à des efforts inouïs, au milieu d'une grêle de balles et d'une lutte qui devint une tuerie, on parvint à se faire jour à travers une rue longue, étroite, tortueuse, encombrée de brigands; bref, à sortir de cette ville ou plutôt de ce coupe-gorge. Mais plusieurs hommes avaient été tués, d'autres blessés, et de ce nombre le général Duhesme, atteint d'une balle à 1 épaule gauche et d'une seconde à la bouche.

Cependant la brigade Rusca, accélérant le pas au bruit de la fusillade, approchait, et la rencontre se fit bientôt avec le général. En le voyant couvert de sang, les chefs, les soldats furent pris de colère et redoublèrent le pas ; mais qu'on ne croie pas qu'à leur approche les brigands évacuèrent la ville. Loin de là, il fallut une attaque en règle pour châtier ces paysans qui ne cédèrent qu'à la baïonnette et qui, refoulés dans lesmonta-

(i) Odier était un brave jeune homme, et, quoique je ne l'aie jamais vu à l'épreuve, je crois que c'était un jeune homme brave. Mais, un jour qu'il se vantait de la manière dont il avait payé de sa personne dans cette circonstance, le général Duhesme lui dit : « La bravoure, mon cher, ne peut être honorable que quand on a pu ne pas être brave impunément; mais quand on n'a pu sauver sa vie qne par de la bravoure, on n'a pas à se vauter de ce mérite involontaire. »

gnes, ayant perdu quatre cents des leurs, restèrent menaçants encore. Un nommé Pronio, qui a continué à jouer un grand rôle dans les insurrections des Abruzzes, était le chef de 3,000 hommes employés à cette entreprise, que la ville faillit payer par le pillage et Fincendie; sans la nécessité d'y attendre le général Monnier et de la garder comme lieu de halte pour le passage de ma brigade, enfin sans les blessés que le général Lemoine y avait laissés, elle eût subi ce juste châtiment; du moins trente de ses habitants, signalés et convaincus d'avoir secondé ce Pronio, furent de suite arrêtés, jugés et fusillés. L'exemple, au surplus, était indispensable; car, si cette attaque avait eu lieu, c'est qu'à ce moment même le tocsin avait sonné depuis la crête des Apennins jusqu'à l'Adriatique, et cet immense soulèvement était provoqué par une proclamation du Roi appelant tous les Napolitains aux armes. Cette proclamation, accompagnée des instructions du gouvernement, était contresignée par les évêques et par les prêtres, qui en multipliaient l'efTet en prêchant le massacre et la guerre.

Le général Duhesme parvint à se procurer un des exemplaires de cette proclamation, contresignée par je ne sais plus quel évêque. Elle portait de se réunir sur nos derrières, d'égorger tous ceux de nos hommes qu*on pourrait atteindre ou surprendre et, comme on va à la chasse des bêtes sauvages, d'aller à la chasse des Français, que Dieu, pour les livrer, écarterait de leurs régiments , rendrait malades ou ferait blesser. Elle portait en outre de ne faire grâce à aucun de ceux des habitants qui nous seraient favorables, ou même qui seraient soupçonnés de l'être.

Peu d'insurrections ont été aussi formidables. C'était une croisade; or, ainsi que je l'ai dit, après nous avoir forcés à les mépriser comme soldats, ces Napolitains

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