LE PASSAGE DES CINQ-MILLES
nous avaient appris à les redouter comme hommes. Dès qu'ils formaient des pelotons réguliers, ils devenaient nuls; armés en bandits, par troupes de fanatiques, ils étaient terribles, et c'est, pour ainsi dire, lorsqu'il n'y eut plus d'armée napolitaine que la guerre de Naples devint effrayante. Quoique ces Napolitains de 1798, farouches et superstitieux, aient été battus partout, quoique, sans compter les pertes qu'ils firent dans les combats, plus de soixante mille des leurs aient été passés au fil de l'épée sur les décombres de leurs villes ou sur les cendres de leurs chaumières, nous ne les avons laissés vaincus sur aucun point.
La marche sur Capoue comportait un passage difficile à travers la vallée des Cinq-Milles, une des gorges les plus belles qui existent et qui commence à la sortie sud de Pettorano, à cinq milles nord de Castel di Sangro, et finit à la pente qui conduit à ce dernier bourg. Elle se dirige du nord au sud, et, par son élévation, par le nombre, la direction et la conformation des gorges par lesquelles le vent du nord y arrive et s'y engouffre, il n'est plus, dès qu'il règne avec un peu de force, de puissance qui puisse faire résister à son impétuosité. Hommes, chevaux, bétail, tout est renversé et brisé; on est parfois, surtout dans la saison où nous nous trouvions, quinze jours sans qu'un être vivant ose s'engager dans cette gorge. De petites guérites, ouvertes au sud, construites en pierre de taille, mais à de trop grandes distances l'une de l'autre, et ne pouvant servir de refuge qu'à deux ou trois personnes, jalonnent la trace qui sert de route dans ce redoutable passage. Si le général Championnet avait connu ces dangers, il n'aurait peut-être pas couru la chance d'y faire passer des troupes, parce que, si le vent du nord s'était élevé pendant qu'une colonne se trouvait engagée, elle y aurait péri tout entière.
Le général Duhesme, malgré ses blessures, avait continué son mouvement avec la brigade Rusca. Il avait quitté Solmona le 9 janvier au matin; le général Pionnier y était arrivé la veille; mais ses troupes, ayant besoin d'un jour de repos, ne devaient repartir que le lendemain, c'est-à-dire le 10. Contre toute attente, le passage des Cinq-Milles n'était pas défendu; le général Dubesme et la brigade Rusca y cbeminèrent paisiblement; toutefois, arrivés à Castel di Sangro, c'est-à-dire à l'issue de la gorge, ils trouvèrent devant eux des colonnes de paysans descendus des montagnes pour barrer la route d'Isernia. Le calcul qui avait rassemblé ces gens-là était très militaire; car le malencontreux vent du nord pouvait devenir leur auxiliaire; s'il s'élevait en temps opportun, il pouvait empêcher la brigade attaquée devant Isernia, et d'être secourue, et de faire au besoin retraite sur les brigades qui la suivaient. Les paysans furent délogés de leur position, très difficile cependant à aborder; ils furent repoussés également sur la gaucbe du village de Miranda; mais c'est à Isernia même que la plus terrible résistance était préparée. Avertis par le passage du général Lemoine que d'autres troupes françaises arrivaient, les habitants avaient terrassé les portes, crénelé les maisons, transformé les couvents et même les églises en véritables forts, à l'abri desquels vinrent se poster beaucoup d'insurgés échappés au combat de Miranda. D'abord les portes furent canonnées, mais sans succès; l'escalade des murs d'enceinte dut être ordonnée. Grâce à leur indicible bravoure, les troupes pénétrèrent dans la ville, où les attendait tout ce que la fureur et le désespoir ont jamais mis en usage contre un ennemi. Le feu des créneaux et des croisées, les pavés lancés du comble des maisons, les poutres jetées de môme et barrant les rues concurremment avec de