SUCCÈS MAL RÉCOMPENSÉ
dant la nuit vous ne soyez enveloppé et accablé par le nombre. — De grâce, lui dis-je, tranquillisez-le à cet égard ; assurez-le que jamais et d'aucune manière je n'ai été surpris; qu'il n'est pas dans ma nature de l'être; que je ne puis oublier ce qui tient à la sûreté des troupes; que coayrir mes flancs et assurer au besoin ma retraite est coDciliable avec la conservation de ce faubourg qui nous a coûté assez cber, qu'au prix du sang il faudrait reprendre demain et que nous ne paraîtrons avoir quitté que par crainte. Redites enûn que je n'occupe le faubourg qu'avec trois bataillons et que je puis même continuer à l'occuper avec deux, que pour être en mesure de parer à tout événement, j'ai écbelonné déjà mes trois autres bataillons et le 7* de cbasseurs à deux cents toises en arrière, et qu'en tout état de cause c'est plus qu'il n'en faut pour assurer mes derrières et couvrir mes flancs à une faible distance. > Il me parut convaincu et me promit d'appuyer mes observations auprès du général Du. besme, qu'il ne parvint pas à ébranler ; sur un nouvel ordre, et me faisant précéder par les onze pièces de canon que j'avais prises, j'évacuai le faubourg.
Je l'avoue, j'étais confondu, peiné d'une évacuation qui eût été déplorable même si elle eût été plus utile, et j'éprouvai du dépit à la pensée que le général Dubesme avait été capable de me priver d'un commandement que je ne lui avais pas demandé, qu'il m'avait confié dans un moment fort critique pour lui et dont j'avais payé la faveur par un succès.
Rien ne justifiait donc que le commandement me fût enlevé pour que le mérite en revînt à un officier très distingué et plus élevé en grade que moi, mais qui n'avait pris aucune part au combat. Je savais à la vérité que le colonel Broussier était l'ami particulier du général Cbampionnet; le général Dubesme m'avait même
dit à deax reprises : c Broussîer m'est envoyé pour qae je le fasse général de brigade, et il faut que ce soit de la manière la plus brillante... > Or il avait établi son quartier général dans une baraque, située en arrière d'un aqueduc à l'ouest de la route; dans cette baraque se trouvait une seule chambre, que forcément, et avec mes officiers et secrétaires (1), je partageais avec lui et ses ofûciers. £h bien ! ce fut dans cette chambre, en ma présence, que, dictant à celui de mes secrétaires qui venait de charger avec moi et ne m'avait pas quitté, son rapport au général en chef, il eut, disons le courage de faire honneur au colonel Broussier de l'attaque et de la prise du faubourg de Gapoue. A cette substitution de nom le secrétaire, nommé Le Roy, s'arrêta court et porta ses regards sur moi : c Eh bien! > lui dis-je, au moment où mes regards rencontrèrent les siens, mais en articulant mes mots, afin qu'on ne se trompât pas sur ce que j'éprouvais, c ne comprenez-vous pas ce que le général vous dicte? — Mande pardon. — En ce cas, écrivez. • — Et il baissa la tête, et il continua à écrire et le général à dicter comme si de rien n'était, mais sans me regarder, alors que je ne pouvais détourner mes yeux de sa personne. J'étais bouleversé, mais il paraissait si convaincu, il avait si bien l'air de vouloir faire ce qu'il faisait, que je crus comprendre qu'il me dédommagerait autant qu'il le pourrait et d'autant mieux qu'il aurait fait plus pour complaire au général en chef.
Quant au colonel Broussier, incapable de se prêter à de telles connivences, il déclara la vérité, toutes les fois qu'il en eut l'occasion. Il rédigea même et m'envoya une relation de ce qui le concernait dans cette campagne, et n'y fit aucune mention de cette affaire. Enûn, le
(1) Il venait de faire le sien sous-licutcnant et n'en avait pas.
THIPOTAGE D*AUT0RITÉ. 1S5
temps des concessions passé, le général Duhesme, dans ane Relation destinée à parattre dans je ne sais quel journal, et tout en s'attnbuant Thooneur des dispositions prises, me rendit cependant la justice qu'il me devait, et Toici comment j'en fus informé. Le générai Duhesme, qui n'avait pas encore remplacé le jeune Payen, son secrétaire devenu sous-lieutenant, fit faire, pendant quelques jours, et en double, ses copies dans mon bureau; il laissait ses minutes que mes secrétaires brûlaient. Or il advint que Le Roy fut chargé de copier cette Relation ainsi qu'un rapport qui m'intéressait au même degré (1). et, comme il trouvait dans l'une et l'autre pièce la rectification d'un fait qui l'avait si grandement scandalisé, il mêles apporta au cas où je jugerais utile d'en conserver les brouillons. C'est ainsi que je connus la Relation, dont j'acceptai avec plaisir le dédommagement: et, depuis que j'ai entrepris d'écrire mes Mémoires , je suis plus heureux encore que de telles pièces existent; malgré l'inexactitude de plusieurs détails, elles attesteront la vérité de ce que j'écris.
Cependant, après notre première journée de luttes devant Naples, le général en chef n'en était plus à se méprendre sur ce dont étaient capables ces effroyables lazaroni, l'élite de cette nation en fait d^exaltation, de fanatisme et de mépris de la mort. Mais il avait à Napies un parti par l'entremise duquel il se trouvait niaftre du fort Saint-Elme; il occupait toutes les hauteurs qui dominent la place, et, le faubourg Capouan n'étant plus
(1) Cette seconde pièce est le rapport du général Duhesme au général eo chef sur la quatrième attaque du faubourg Capouan : eUe est, comme toutes les rédactions de ce genre, assez inexacte par ce fait qa*un général ne peut manquer de s'attribuer par la tournure de ses phrases, à l'aide de détails complémentaires ou de Boas-en tendus, le mérite de l'initiative et de l'inspiration, qui bien souveot appartiennent à des subordonnés.
qu'un cloaque de sang et de ruines, il avait pensé qae le courage des habitants et surtout leur espoir pourraient être ébranlés; il crut donc le moment venu d'ouvrir une porte au repentir et peut-être de sauver Naples de la destruction. Ces considérations le déterminèrent, le 22 janvier dès la pointe du jour, à envoyer aux magistrats de Naples le chef d'escadron Gauthrin, comme parlementaire chargé de leur remettre une proclamation; cette proclamation devait éclairer les habitants sur leur véritable intérêt, mais l'illusion fut courte. La ville d'ailleurs n'avait plus de magistrats, et la vue de Gauthrin ne fit qu'exciter de plus en plus la populace et faire renouveler les plus affreux serments; aussi ne fut-il répondu aux appels du trompette de Gauthrin que par des coups de fusil. Un dernier espoir décida Gauthrin à se porter en avant de sa personne» et son dévouement ne servit qu'à faire redoubler le feu; il reçut une balle dans l'arçon de sa selle; quelques hommes furent blessés autour de lui; il dut se retirer.
Dès lors le seul parti qui restait était de continuer la lutte, qui d'ailleurs n'avait pas cessé, le feu n'ayant été interrompu sur aucun point de la ligne; pendant toute la nuit le canon s'était mêlé à la mousqueterie, pour redoubler encore aux premières lueurs du jour. Le général en chef ordonna donc d'exécuter les mouvements nécessaires.
Par des chemins détournés deux bataillons se portent sur le fort Saint-Ëlme, où le prince Moliternoa arboré le drapeau tricolore; ils y arrivent; notre drapeau flotte réuni à celui des patriotes; à un signal convenu, toutes les batteries de ce fort commencent un feu roulant, qui détermine l'ébranlement de toutes nos colonnes de droite et qui, dirigé sur les points que nos troupes vont assaillir, est soutenu par le feu convergent de notre artil-