ENCORE LA PLACE CAPOUANE. S
loD des deux de gauche, et, les faisant marcher de front, je me dirigeai diagonalement par la droite de la route de Capoue et par les jardins, à travers lesquels mes colonnes de la veille au soir m'avaient frayé des passages. Abrité contre le feu de l'artillerie ennemie par les arbres d'abord, puis par les Napolitains que j'allais attaquer, j'arrivai à ceux-ci sans perte, et, comme en les apercevant nous courûmes dessus en jetant de grands cris, ils furent abordés, enfoncés et culbutés en un moment. Restait l'artillerie reformée pendant la nuit, huit pièces à la place des onze que nous avions enlevées; elle fut prise à revers par mes voltigeurs, et tout ce qui la défendait fut tué. Ce coup de main, et ce ne pouvait être autre chose, exécuté avec rapidité et presque sans coup férir, je me jetai dans la place Capouane, où j'entrai à la tête de mes grenadiers et au pas de charge. N'ayant plus à m'occuper des maisons, je n'eus affaire qu'aux troupes et aux lazaroni; mais, d'une part, ils étaient ébranlés par ma brusque arrivée, par la perte de leurs canons, d'un bon nombre de leurs hommes, et par la vue des effroyables tas de morts dont tout ce terrain était couvert depuis la veille; de l'autre, ne pouvant croire qu'ils n'étaient attaqués que par un seul bataillon, ils nous prirent pour une avant-garde ; enfin ils furent assaillis avec résolution, et, la distance ne permettant pas plus de tirailler que la situation ne le comportait, la baïonnette fit raison de ce dernier acte de résistance ; en peu d'instants la place fut en mon pouvoir.
Je me hâtai d'envoyer au générai Duhesme l'avis de ce succès et la demande de renforts, mais déjà plusieurs bataillons m'arrivaient par ses ordres. Le restant de la 27* légère, les 30* et 64* de ligne, trois pièces de notre artillerie légère et le ?• de chasseurs à cheval serrèrent sur moi; le bataillon de la 17* me quitta pour aller re-
joindre le colonel Broussier, à qui le général Duhesme le renvoyait; je ne me trouvais pas moins commander la plus grande partie de la division.
On conçoit cependant que je m'abstins de toute poursuite (1). Une poursuite ne pouvait être significative qu'en avant de la porte Capouane, mais de là partaient cinq rues divergentes; il aurait fallu former cinq colonnes sans pouvoir assigner de but à aucune d'elles. J'avais d'ailleurs l'ordre formel de ne pas quitter le faubourg, considéré comme le pivot sur lequel devaient se réunir, et se réunirent en effet les attaques de la droite. Je n'eus donc qu'à soutenir la fusillade et à repousser quelques assauts , notamment une agression de deux mille combattants, composés de Suisses et de iazaroni, qui se comportèrent avec la plus grande bravoure et se reployèrent dans le meilleur ordre.
11 y avait déjà longtemps que nous soutenions le feu continu des Napolitains lorsque je vis bon nombre de mes grenadiers se retirer : c Eh bien ! leur criai-je, vous vous trompez de route; l'ennemi n'est pas par là. — Nous savons bien où il est, me répondit l'un d'eux, mais nous n'avons plus rien à lui dire ! — Mon général, reprit un autre, nous manquons de cartouches. — Vous allez en recevoir, mais en attendant vous avez des baïonnettes. — Des baïonnettes contre des murailles? — Et le feu des croisées, riposta un plaisant, on dit que c'est malsain. »
(1) J'ai toujours été pénétré de cette idée que l'absence de Broussier fut volontaire. En effet, il était évident qu'au moment où la droite attaquerait, et elle devait attaquer vers huit heures, la première de nos opérations aurait pour objet de reprendre le faubourg Capouan; or. il ne voulut pas courir la chance d'un insuccès, ou même d'une affaire ordinaire (et on ne pouvait plus en avoir d'autres), sur un point où moi, son inférieur, j'en avais eu une si brillante. Et voilà, ai-je pensé, pourquoi il disparut à la tête d'une colonne que sans cela il aurait fait commander par uq chef de brigade.
CAIITOUCHES ENNEMIES. SOS
Je sentais un courant de débandade qui cherchait à se manifester; à tout prix il fallait l'arrêter. D'autre part, je savais le grand parc vide, les munitions du parc de la division épuisées, et cependant plus la situation pouvait être critique, plus il fallait faire bonne contenance. J'avais mis pied à terre, et barrant la route à mes grenadiers : < Quand on est venu ensemble, leur criai-je, on ne s'en va qu'ensemble; je n'ai pas plus de carouches que vous, et je reste. » Puis j'ordonnai de former en peloton les hommes qui se repliaient faute de munitions et je fis barrer les sorties du faubourg de Capouc par des pelotons de cavalerie.
Pendant que ces ordres s'exécutaient, je me trouvais pêle-mêle avec ces grenadiers, et le hasard me fit entendre l'un d'eux disant à un de ses camarades et à demi-voix : < Bah t si je voulais des cartouches, je sais bien où j'en trouverais. » A l'instant je me retourne et, lui saisissant le bras, je l'invite à répéter ce qu'il vient de dire. 11 ne me croyait pas si près de lui, et c'est en souriant de la manière dont il était pris qu'il répliqua : c J'ai dit, mon général, que si l'on voulait bien des cartouches, je crois savoir où l'on en trouverait. > Alors il m'apprend que, au delà de la porte Capouane, en tiraillant dans une rue qu'il me désigna, il a vu des civils se succéder dans une maison et en sortir chargés de petits paquets, qu'ils distribuaient aux lazaroni : c Et vous connaissez celte maison ? — Oui, mon général ! — Et vous pourriez m'y conduire? — Oui, mon général! — Eh bien! grenadiers, en avant; nous irons ensemble. >
Un bataillon de la 11* de ligne, appartenant à la première division, par suite d'un ordre mal donné ou mal exécuté, venait de m'arriver, et, en attendant qu'on le réclamât ou qu'il plût à son chef de s'en aller, je l'avais joint à une de mes réserves placée dans la rue qui se
dirige de la place Capouane vers le Vésuve. Je décidai de m'en servir pour mon expédition. Je fis donc prendre les armes à ses quatre compagnies de gauche, les voltigeurs y compris, et après avoir laissé pour le temps de mon absence le commandement au colonel Méjean, me mettant à leur tête et tenant toujours mon grenadier par la main, je débouchai de cette porte Capouane où convergeaient les feux des cinq rues, et, sous la protection d'une cinquantaine de tirailleurs, je me précipitai à toutes jambes vers la maison en question. Par bonheur, car il y a du bonheur en tout ce qui réussit, une partie des Napolitains, fuyant devant nous, prirent cette maison pour refuge, ce qui ne laissa pas le temps d'en fermer la porte. Une de mes compagnies s'y jeta avec moi pendant que les trois autres, restées dans la rue, soutenaient la fusillade, et tout ce qui se trouvait dans cette maison fut égorgé.
Mon grenadier ne s'était pas trompé : c'était non seulement un magasin, mais un atelier de cartouches; nous en trouvâmes un approvisionnement immense, et de plus je ne sais combien de barils de poudre, véritable fortune, puisque nous étions approvisionnés par nos ennemis eux-mêmes de munitions, avec lesquelles nous allions les détruire. On conçoit en quelle hâte je fis charger de cartouches tous les hommes entrés dans la maison ; à peine chargés, je les renvoyai homme par homme à la place Capouane; une seconde compagnie fut successivement et de la même manière employée au même service; les voltigeurs le furent ensuite, et ce fut avec leur dernier peloton que je me retirai, faisant filer devant moi ceux de mes blessés en état de marcher, laissant les autres dans la maison que je fis occuper et garder par la quatrième compagnie restée la dernière dans la rue. J'avais convenu d'un double signal, pour le cas où sa