REPRÉSENTATION DE GALA
nage et même brûlant encore, notre entrée fit rouvrir l'Opéra et changer en véritable apothéose la représentation superbe à laquelle on nous convia. Je fus au nombre des officiers qui accompagnèrent le général en chef, et jamais je n'oublierai le coup d'œil de cette salle Saint-Charles, la plus grande qui existe, et qui était comble de monde et du plus beau monde. J'entends encore les assourdissantes acclamations au milieu desquelles le général Championnet fut reçu. A part les loges qui nous avaient été réservées et qui étaient celles du Roi, toutes les autres se trouvaient pleines de femmes les plus charmantes et les plus parées. Toutes ces femmes se levèrent à notre arrivée et firent spontanément lever tout ce que la salle contenait de spectateurs; des milliers de mouchoirs blancs s'élevaient et s'agitaient avec fureur, de sorte que la salle, éclairée par une triple illumination, semblait pavoisée du haut en bas. Enfin d'interminables vivats et bravos retentirent sans discontinuation pendant un demi-quart d'heure, et complétèrent sous ce rapport la scène à la fois la plus flatteuse et la plus extraordinaire.
Beaucoup plus occupés des spectateurs que des acteurs, on conçoit que la salle pour nous était la scène ; aussi tout ce que je me rappelle de ce spectacle, c'est que l'on donnait le Mariage secret^ en présence de l'auteur de cette ravissante musique (i). Le premier acte terminé, le général en chef se leva, salua à trois reprises cette nombreuse et brillante assemblée, et, salué avec transport, avec ivresse par ces trois à quatre mille assistants, spontanément levés, il se retira au milieu d'applaudissements,
(1) // Malrimonio segrelo, opéra-bouffe italien : livret de Bertatti. musique de Domenico Cimarosa. Ce petit ouvrage en deux actes est considéré comme un chef-d'œuvre ; U fut représenté pour la première fois à Vienne en 1792. (Éd.)
de cris de vivats, dont il est impossible de donner une idée, et qui ailleurs qu'au pied du Vésuve et dans une atmosphère moins volcanique eussent été impossibles. Ils ne pouvaient avoir de point de comparaison que dans l'enthousiasme frénétique qui, dans cette même Naples, quatre mois et un jour auparavant, jour pour jour (22 septembre et 23 janvier), avait été témoigné à Nelson, à son retour d'Aboukir. Encore faut-il répéter que, par un contraste qui confond, tout cela avait lieu pour nous, neuf à dix heures après que, à coups de canon et de baïonnette, nous combattions encore en barbotant dans le sang de vingt mille des habitants.
Ce ne fut que le commencement des fêtes; des dtners splendides suivirent, et le prince Luca Garacciolo nous offrit, le 4 février, une chasse au lac d'Agnano. Cette chasse fut admirable par l'endroit où elle eut lieu et par le nombre des jeunes dames qui s'y trouvèrent. Un festin succéda et nous fut servi dans une tente magnifique. Enfin la fête se termina par un bal somptueux qui» donné dans le palais du prince à Naples « dura une grande partie de la nuit.
Chaque jour amenait de nouveaux hommages et des réjouissances nouvelles. Jamais les chefs d'une armée étrangère, ennemie, ne furent les objets de plus d'empressement, de plus de galanterie; jamais il n'y eut, sous ce rapport, une rivalité plus active entre les personnages du plus haut rang. Ainsi l'élite de la population se donnait à nous ou plutôt nous adoptait; car c'est vraiment nous qui avions l'air d'être conquis, et Naples recommença pour nous les délices de Capoue, heureusement sans les mêmes conséquences. Le général Championnet, au reste, était fait pour justifier une semblable réception. Ami de l'ordre et de la discipline, ennemi de tous les abus, implacable pour les voleurs, ferme et bon