‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 172 sur 259 · SOCIÉTÉ NAPOLITAINE. AU · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ NAPOLITAINE. AU

à la fois, juste et loyal, il se montrait envers les Napolitains administrateur aussi éclairé que général habile.

Quant à moi, le désir de jouir avec quelque publicité de la récompense honorable que je venais de recevoir, la possession de cette ville théâtre de tant de souvenirs, la magnificence des sites au milieu desquels elle se trouve jetée avec tant de coquetterie, toutes ces causes développèrent en moi une velléité de relations portée à ce point que, pour ainsi dire à peine descendu de cheval, j'avais fait appeler un jeune prélat, nommé Michel Lagreca, homme distingué et fort aimable, que j'avais vu fréquemment à Rome. J'acceptai avec empressement l'ofTre qu'il me fit de me présenter à la femme de son frère atné, la baronne de Polignano, et à l'une de ses sœurs, la duchesse de Parabita. La première, femme de vingt-six ans, belle, douce, portait sur sa physionomie le caractère des vertus que les calamités désolant le pays lui fournirent l'occasion de pratiquer d'une manière vraiment touchante. La dernière n'était pas moins bonne; l'excellence de son cœur, son égalité parfaite, donnaient à sa société un agrément qui lui dévouait tous ceux qui avaient été à même d'en apprécier le charme; elle recevait donc beaucoup de monde. Sans doute, la présence d'une armée étrangère diminuait ses relations; mais sa maison continuait à réunir, en dépit des circonstances, beaucoup de cavaliers surtout. Je citerai d'abord son mari, homme assez nul, ses trois frères, Michel Lagreca et le baron Polignano, que j'ai déjà nommés, puis Luigi, qui, suivant son frère Michel, avait tout juste assez d'esprit pour être attrapé partout le monde; un prince mpérial, dont le titre faisait le principal mérite; le général Kriege, Suisse depuis son enfance au service de Naples, recommandable sous une foule de rapports et qui, quatre ou cinq mois après, fut tué lors de l'attaque

du pont de la Madeleine par l'armée du cardinal RufTo; un comte Scheel, Danois, qui, depuis trois mois, restait à Naples pour y pleurer aux genoux d'une dame ; le baron de RicciuUi, Calabrais, le lieutenant Kierelli, Sicilien, MM. de Sozzi, officiers de marine, Toscans d'origine, et dont je devais être parent; Pagni, capitaine d'infanterie, Napolitain, auxquels j'ajouterai les capitaines Piquet et Dath, Belges tous deux, mes adjoints.

En femmes, la société de Mme Parabita était moins nombreuse. Encore ne parlerai-je que de deux de ces dames. L'une d'elles était une Mme Cetto, femme d'esprit, très vive, ayant conservé à quarante ans la gaieté de la jeunesse et employant le crédit de son âge à faire exécuter tous les projets d'amusement que l'on pouvait concevoir. L'autre était une jeune Milanaise, de la maison des Médicis, épouse de ce baron de Ricciulii et l'idole du comte Scbeel; beauté orientale et inspiratrice, s*il en fut au monde, par cette fraîcheur, cet éclat, ces grâces que Tart ne donna et ne copia jamais. Elle était d'une taille admirable, sans être très grande, et sa physionomie, aussi difficile à décrire qu'à peindre, offrait un mélange heureux de la vivacité de ses impressions, de la force et de Textrôme sensibilité de son caractère.

Jamais je n'ai rien éprouvé que je puisse comparer à l'impression qu'elle fit sur moi lorsque, dans la chaleur de notre premier entretien, elle fixa tout à coup mes regards, mon âme et ma pensée. J'avais admiré sa figure, sa taille et ses manières, au moment où elle était entrée chez Mme Parabita; dès son début j'avais senti en elle le don si rare de conversation attachante; mais lorsque, animée par le sujet, elle rappela les horreurs dont notre entrée à Naples avait arrêté le cours, j'avoue que je fus également frappé de la force de ses tableaux qui révélaient un esprit si juste, si ferme et si décidé;

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de même je fas ému des larmes que lui arracha le souvenir des victimes.

La révolution qui se fit en moi fut telle que, troublé au point d*ètre mal à mon aise, je profitai du premier silence pour me lever et pour aller recueillir mes sens dans une pièce voisine. Michel Lagreca survint; je Tinterrogeai, il me donna les quelques renseignements désirables : nous rentrâmes au salon, et la soirée se passa pour moi à compléter les observations que j'avais déjà faites à l'avantage de Mme Ricciulli. Je remarquai le peu de sympathie existant entre elle et son mari, qui d'ailleurs ne me parut avoir rien d'aimable ni dans les formes ni surtout dans le ton qu'il affectait vis-à-vis d'une si charmante femme. Pendant trois semaines je me retrouvai sans cesse avec Mme Ricciulli, chez Mme Parabita, au spectacle, chez Mme Polignano, ou dans nos parties de campagne, au lac d'Agnano, à Pozzuoli, et ceci me ramène à parler de quelques faits, frivoles sans doute, mais auxquels, dans mon esprit, s'associe le souvenir de l'adorable Pauline Ricciulli et que, pour cette raison, je me plais à raconter.

Peu de jours après notre entrée à Naples, Piquet était venu pour dîner avec moi. J'étais invité chez la duchesse de Parabita, je montais en voiture pour me rendre chez elle; je le dis à Piquet, en ajoutant : c Vous voyez, mon cher, que nous ne pouvons dîner ensemble aujourd'hui. — Moi, mon général, me répondit-il en riant, je ne vois pas cela du tout. — Voudriez-vous que je vous menasse dans une maison où je vais pour la première fois? — Pourquoi pas? — Et en redingote peut-être? — Raison de plus. — Vous perdez la tète. — Non; mais vous, ne perdez pas l'occasion de substituer un dîner amusant à un dîner maussade... Emmenez-moi, vous imputerez à ma surdité mon obstination à vous

suivre, et pour le reste laissez-moi faire. > Nous arrivons. En saluant la duchesse, je lui parle de mon embarras^ de mon regret . de n'avoir pu me débarrasser d'un malheureux of&cier dont la surdité devient totale et qui, m'ayant aperçu comme je descendais de voiture à la porte, m'a suivi, quelque chose que j'eusse pu lui dire. Elle me répond avec une extrême obligeance et fait signe à Piquet qu'il est le bienvenu. Alors il feint de croire que ce geste a sa redingote pour objet et, de l'air le plus confus, il répond : f Sans doute, madame, mon costume est bien inconvenant, mais ce n'est pas de ma faute, c'est de la faute de mon général qui m'amène de force; oui, madame, de force. » On part d'un éclat de rire, et Mme Parabita se retourne pour sourire à son aise. Vingt quiproquos se succèdent et continuent de même à table.

Au dessert, je parle de sa voix, et de manière à donner le désir de l'entendre. A force de s'égosiller, un de ses voisins croit lui avoir fait comprendre qu'on le prie de chanter : c Oh ! que ne le disiez-vousf i lui réponditil. Puis, s'adressant à Mme Parabita : c Je suis tout à vos ordres ; mais ma timidité est extrême, et, à moins qu'une de ces dames ne veuille commencer avec moi par un duo, il est impossible que je chante. > Aucune ne savait ou ne voulait chanter. Mais, leur dis-je, observez qu'il sufût d'en faire le semblant, d'ouvrir la bouche en cadence, de faire quelques gestes et quelques mines, et il croira que vous chantez ; c'est plus facile que de faire entendre raison à ce maudit sourd. > Mme Cetto se prête à ce rôle; on la place au milieu de la table, en face de la duchesse; à force de cris, on convient d'un duo. Piquet demande à la dame qui était censée devoir chanter avec lui de lui indiquer ses rentrées par un petit coup sur le bras..., t car je vous avouerai, lui

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