‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 173 sur 259 · CHEZ LA DUCHESSE DE PARABITA · texte numérisé non relu

CHEZ LA DUCHESSE DE PARABITA

dit-ii à demi-voix, que par moments j'ai l'oreille légèrement endurcie. > Le duo commence, et nous eûmes l'une des scènes les plus comiques qu'on puisse imaginer, et pour moi plus comique que pour aucun autre.

Le duo fini, Piquet complimente sa prétendue chan~ teuse, lui observant seulement Poubli d'un petit bécarre; ensuite il chante plusieurs morceaux, et notam< ment cet air d'Anacréon : c Laisse en paix le Dieu des combats 9, comme jamais Lays ne l'a chanté. On fut ravi; mais plus on admira, plus on s'apitoya sur son infirmité. Mme Cetto parla d'un moine réputé pour la cure des surdités. Le lendemain, on fit venir, de dix lieues, ce praticien célèbre, et nous eûmes une nouvelle comédie digne de ce qui I avait précédée. Cette plaisanterie dura cinq jours, au bout desquels Piquet fit tout à coup l'homme guéri, et puis relit le sourd, et, lorsqu'on ne savait plus où Ton en était avec lui, au milieu de tous ceux qu'il avait trompés, il quitta brusquement son rôle en riant aux éclats; et cela à l'indicible étonnement de tous et surtout de Mme RicciuUi, qui s'en divertit plus que personne.

J'ai dit que Mme RicciuUi assistait à la chasse qui fut donnée à Agnano en l'honneur du général en chef. Le luxe des équipages et des chevaux, le site enchanteur et célèbre, le temps qui, pour la saison, fut miraculeux, tout contribuait à faire de cette fête un admirable spectacle; mais, par une inexplicable fatalité, les piqueurs ne purent découvrir aucun sanglier. Ainsi et après de vaines recherches, on vit de tous côtés les chasseurs et les chiens revenir fort tristement à l'endroit où les dames et les principaux personnages invités attendaient la chasse promise. Le désappointement était complet. S'il n'y eût eu que des officiers et quelques seigneurs napolitains, j'en aurais facilement pris mon parti; mais

vis-à-vis des dames, vis-à-vis de Mme Ricciulii surtout, j'aurais été fier de changer en réussite cet insuccès : < Comment, dis-je alors à tous les gardes, vous ne connaissez donc aucun repaire? > Ils en connaissaient au haut d'une montagne qui, d'après eux, était inaccessible, t Ah bah, répliquai-je, inaccessible ! guidez-moi, et nous y arriverons. » Nous partîmes, Léopold Berthier, deux guides et moi. Le début n'offrit que les difficultés d'une montagne ordinaire et très boisée. Cependant la pente devint de plus en plus abrupte et le fourré plus épais; bientôt nous eûmes besoin des arbres pour nous soutenir; enfin l'escarpement devint tel que, abandonnés par Léopold Berthier, mes deux guides et moi, nous n'achevâmes ce trajet qu'en gravissant de branches en branches et en ne trouvant presque plus la possibilité de mettre un pied par terre. C'est ainsi que nous arrivâmes à une espèce de trou aboutissant à un repaire. Là mes guides m'arrêtèrent, et avec de telles instances que je compris que, sans folie, on ne pouvait aller plus loin. J'avais un couple de chiens admirables, de la plus forte taille, peut-être les deux plus parfaits de la meute de Caserta pour la chasse du sanglier. Us étaient parvenus à me suivre ; dès que je fus arrêté, ils me dépassèrent, mais à peine d'un demi-pas et avec une réserve qui annonçait le danger. Évitant de se placer l'un devant l'autre, n'avançant que le nez et prêts à reculer, ils se mirent à aboyer et à hurler de toutes leurs forces. Presque aussitôt un sanglier s'élança, déchirant l'air, et passa devant moi si rapide que je ne le vis pas; quant à mes chiens, ils se précipitèrent à sa suite et disparurent. 11 ne fallait plus que rejoindre la chasse. Mais si gravir avait été difficile, descendre fut périlleux, et j'eus la plus grande peine à rejoindre mes chevaux. Là, guidé par le bruit lointain des cors, des

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