‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 179 sur 259 · SOMME PRIVILÉGIÉE · texte numérisé non relu

SOMME PRIVILÉGIÉE

frir mes actions de grâces à celui à qui je la devais; en conséquence je me rendis de suite chez le général Championnet. Il achevait de déjeuner comme j'arrivai ; je pus donc Tahorder et lui dire à demi-voix que, si ma reconnaissance n'avait plus d'expression, je le priais de croire qu'elle n'aurait jamais de terme... c Vous aurez compris, me répondit-il avec sa honte accoutumée, que les grades n'ont pas été les seules hases de ma répartition, et, quoique ce soit à vous que vous deviez ce que j'ai fait, il est inutile de parler de la somme que vous avez reçue. > J'étais comblé et, dans mon expansion, j'étais loin de prévoir que la destinée ne faisait qu'escompter des prospérités que je croyais avoir amplement gagnées par les fatigues et les tribulations des années 1793 à 1799.

J'ai su de Pamphile Lacroix, fait adjudant général peu de jours après moi, qu'il avait reçu douze mille francs, taux qui pour moi seul a été dépassé ; j'ai su du général Kellermann qu'il avait reçu vingt mille francs, et ce n'était pas assez; j'ai su du général Duhesme qu'il avait reçu cent mille francs, et c'était juste; j'ai su du général Lemoine qu'il n'avait rien eu du tout, et c'était encore plus juste, par suite du rôle qu'il avait été capaj^le de jouer à Paris, où, envoyé en mission par la conliance du général Championnet, il se joignit à ses calomniateurs pour le supplanter.

Jamais je n'oublierai ce que j'ai éprouvé lorsque cet homme me dit en juin 1839 : c Sans Beurnonville, je remplaçais Championnet; ses intrigueries ont fait nom* mer Macdonald pour faire échiner l'armée de Naples; mais je vais faire écrire mon histoire; j'ai trouvé un homme pour ça. > S'imaginer qu'il ait existé une hypothèse dans laquelle il eût pu commander une armée, passe toutes les bornes de la stupidité. En fait de jugement?

48a MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

il n'aurait va aucune difîérence entre Moreau et Charbonnier, entre Macquart et Masséna, entre Napoléon et lui peut-être. En fait de capacité?... Il n'a pu me rendre raison d'aucun de ses mouvements, d'aucune de ses opérations... De sollicitude pour ses troupes ?... Il abandonna à Solmona et dévoua à une mort effroyable des blessés qu'il avait le devoir et le temps d'évacuer sur Cbieti... De loyauté?... Il conspira contre le général Championnet pour prix de sa confiance... DMntégrité?... En 1800, le général en chef Masséna fit, pour des raisons contraires à cette vertu, quitter l'armée d'Italie au général Victor et à lui... De conscience?... Pour faire sa cour à Le Marois, il s'acharna, en 1813, à perdre le comte deBentinck que je sauvai... Je n'ai jamais entendu révoquer en doute sa bravoure; mais, relativement aux succès qu'il eut à Aquila et à Popoli, les seuls qu'il ait eus pendant la campagne à Naples, ils furent généralement attribués au général Point... Mais je reviens à mon sujet.

Si le général Championnet crut devoir ajouter une répartition d'argent aux récompenses qu'il avait déjà données à son armée, il ne faut pas croire pour cela qu'il permit les exactions; il était au contraire très sévère sur ce point, et je puis citer un trait qui caractérise sa manière d agir. Au nombre des désordres inséparables de la conquête d'une ville, comme Naples surtout, se trouva le vol de beaucoup de chevaux et de voitures, appartenant aux maîtres des hôtels dans lesquels tant de gens avaient été logés ou s'étaient logés eux-mêmes. Informé de ce fait et sachant que, pour échapper aux recherches, les coupables s'étaient hâtés de changer leur logement, le général en chef prit, le 31 janvier, un arrêté par lequel tous les chevaux et voitures enlevés chez les particuliers de cette ville seraient payés par le gêné-

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rai en chef; mais, comme ces payements ne devaient avoir lieu qu'en cas de non-restitution, les généraux de division et les chefs d'administration reçurent Tordre impératif de faire faire des déclarations individuelles écrites et signées par chaque officier ou employé relevant de leur autorité; ces déclarations devaient être adressées en original au général en chef lui-même, contrôlées ensuite et punies sévèrement en cas de fausseté. La mesure ne pouvait manquer d'être et fut efOcace. Le général Championnet tenait ainsi sa promesse de faire respecter les propriétés comme les personnes ; il commandait la confiance et complétait sa conquête par celle de l'attachement et de l'estime.

Peu de jours après, la République romaine, reconnaissante de ce que nous avions affranchi son territoire de la présence et des dévastations de Tarmée napolitaine, décerna cinq millions de gratifications à l'armée de Rome ; mais il en fut de ces millions comme du milliard que la Convention avait décrété pour être réparti entre les soldats des armées françaises (i) et que la Chambre de 1815 attribua aux émigrés, en indemnité de biens vendus pour soutenir la guerre que ces émigrés avaient faite et provoquée contre nous, d'accord avec TEurope entière coalisée à leur voix. Cependant une armée sans magasins, sans caisse et sans solde est une armée sans forces, et le premier soin du général en chef était de se procurer, au nom du Directoire qui lui en laissait la charge, les moyens de pourvoir à tous les besoins présents et futurs de l'armée. On se rappelle cet arriéré de solde qui avait servi de prétexte à l'insurrection des ofQciers de l'armée de Rome; eh bien, il n'avait jamais

(1) C'est à propos de ce fameux milliard promis et non payé, que nos soldats, riant de tout, môme de la mort, disaient lorsqu'un de leurs camarades venait d'être tué : « Encore un qui a son décompte du milliard. »

été que fractionnairement payé, et, qaoiqu'en trop grande partie il eût été acquitté déjà par la mort, on redevait encore sur lui une très foile somme aux anciens corps de cette armée; de plus, cet arriéré s'était augmenté par ce qui était dû aux nouveaux corps arrivés, et devait s'accroître encore vis-à-vis des corps qui étaient attendus et que l'on faisait partir de Milan en leur disant : < Allez vous faire payer à Naples. >

L'armée, en effet, devait être portée si ce n'est à cinquante mille hommes, fixés par le plan de campagne, du moins à quarante mille, ainsi que le général Championnet le jugeait indispensable et que je le jugeais insuffisant (i); il fallait se mettre en mesure non seulement de solder ce qui restait dû, mais encore d'empêcher qu'un nouvel arriéré ne se formât. Ce fut un des premiers objets de la sollicitude du général en chef, qui, opérant sur des documents officiels et vérifiés par lui, prit, au nom de la République française, possession des biens et revenus particuliers du roi, de ses mobiliers, des musées, du produit des fouilles,de Pompei, et préleva une contribution non de soixante-dix mi liions de francs, dont dix au compte de Naples, comme le dit Cuoco (2), mais de soixante millions, savoir : quarante-quatre payables par les différentes provinces du royaume, à mesure qu'elles seraient soumises et pacifiées, et seize par la ville de Naples et par les États du roi; cette dernière somme devant être soldée par trois millions payables en huit jours, quatre millions huit jours après et les neuf restant vingt jours après le second payement. De telles exigences ne cadraient pas, à vrai dire, avec la proclamation qui, dès

(1) Dans cette évaluation se trouvaient comprises les troupes nécessaires à la conquête de la Sicile et à son occupation, sans laquelle nos succès resteraient précaires.

(â) Bivoluzione di ^'apoli.

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