BATAILLE DE RIVOLI
la position; la gaache, sons les ordres da général Majfiéna, était composée des 83(* de ligne et 29" légère. Cette situation se prolongea pendant deox heures; mais alors l'ennemi marcha en colonne sur la 29" et la força d'abandonner sa position. A ce moment, le général en chef parcourait la ligne tout en causant avec Murât et Le Marois que je connaissais depuis le camp du Trou d'Enfer; je l'avais suivi dans cette course; an moment de la retraite de la 29", il se trouvait en arrière et à la droite de la 85*, c*est-à-dire non loin de la 29" dont il vit U retraite. M'ajant alors aperçu, il me dit vivement : c Allez prendre un des bataillons de la 83* et chargez en flanc la colonne qui marche sur la 29". » C'était frappant par la pensée comme par l'à-propos, au point qu'il semblait que le chef de la 85* aurait dû prendre sur lui d'exécuter cette manœuvre, et, comme j'étais ravi de recevoir du général Bonaparte un tel ordre, lorsqu'il pouvait en charger vingt autres officiers, je partis ventre à terre pour en hâter l'exécution. Mais le diable était à la traverse de tout ce qui pouvait me servir, et je me trouTais à trois cents pas de cette 85* demi-brigade, lorsqu'elle se mit en débandade complète. Je courus au chef pour lui dire mes ordres et à quel point ils impliquaient sa responsabilité; il ne sut rien faire de nature à remédier au mal; aucun de ses officiers ne le suppléa. Je faisais cependant mille efforts encore pour rallier quelques hommes et former un noyau, lorsque le général Masséna, qui je ne sais comment ne s'était trouvé là, arriva. Je lui rendis compte de tout; il commanda aussitôt ce que je n'avais pu que demander; mais ses ordres n'eurent pas plus d'effet que mes paroles. Il en vint à des sacrements, puis aux injures dont il accabla le chef surtout; il finit même par mettre le sabre à la main (ce que dans ma vie je n'ai vu qu'une fois) pour tomber à
coups de plat de sabre non seulement sur les soldats qui fuyaient, mais sur les officiers qui, an Heu de leur barrer le chemin et de les rallier, les suivaient. C'était la deuxième fois (1) qu'à l'armée d'Italie cette 85* se couvrait d'infamie et prouvait qu'elle n'était pas faite pour appartenir à cette armée, ainsi que le général Bonaparte voulut le faire écrire sur ses drapeaux. Cette panique était d'autant moins concevable qu'une partie du corps autrichien qui la causait changea bientôt de direction, et parut dépasser notre gauche, au lieu de nous prendre de suite à revers pour profiter immédiatement de son avantage.
Ne voulant pas quitter sa position, bien qu'un aide de camp et moi, nous fussions restés seuls avec lui, le général Masséna s'avisa qu'un petit hameau, placé en avant de notre droite, devait être occupé par un bataillon français qu'il m'ordonna d'aller chercher en toute hâte. Je crus de mon devoir de lui observer que nous ne pouvions avoir là aucune troupe; il se fâcha; je partis, et le bonheur voulut que, à cent pas de la première maison, je reçusse une volée de coups de fusil de la part de gens qui pour me prendre n'avaient qu'à me laisser " arriver. Sous cette grêle de balles je voulus faire tour- . ner mon cheval; mais, la terre étant mouillée et même glaiseuse, il s'abattit des quatre pieds. Assez vite remonté sur ma bête, je décampai; c'était temps, car, tout en tirant, une douzaine d'hommes couraient sur moi, suivis . par une forte colonne qui débouchait de ce hameau. Je rejoignis le général Masséna qui avait vu ma déconfiture; je n'eus donc pas la peine de lui rendre compte du bataillon que je ne lui amenais pas, ni de lui annoncer la
(1) Une première fois sous le général Vaubois, contre Davidovicb, vers le haut Adige
LE COMBAT DU MATIN. Gj
prochaine arrivée des assaillants. Je te trouvai avec une rentaîne d'hommes qu'il était parvenu à rallier, mais qui A l'spproche de l'enaerni décampèrent tous. Encore une foie nous regtdmes seuls, moins l'aide de camp qu'il OTail À mon départ et qui était parti pour faire venir in deux premiers bataillons de la 32* et les deux preloiers de la TS' : « Mon général, hasardai-je de lui dire liùn, le rôle d'une vedelte ne peut être celui d'un grand généra]. > Il ne répondit rien, se mit â sifller tout en regardant les tirailleurs ennemis qui arrivaient à nous et criaient : » Prisonniers... Prisonniers >; puis, prenant brusquement son parti, il se porta au grand galop de ton cheval au-devant dos troupes qu'il attendait; quant i. moi, je manquai être pris, mon cheval n'ayant pu sauter un quartier de roche que celui du général n'avait pas hésité i, Traochir. Promptement arrivé à la tête des bat«il]«DS vers lesquels il se portait, le général rétro- ^ada sur-le-champ. Quelles belles troupes, cette 3!2* et cçtt« 75*! C'était la première fois que je voyais des corps de la division Masséna marcher à l'ennemi; mais il y «rait dans leur contenance quelque chose de si ferme, de si formidable, que l'on sentait que marcher avec eux  an combat, c'était marcher à un succès.
La 75' mise en réserve, le général Masséna fit avancer la 3ir sans s'arrêter, sans détacher un tirailleur, et, près d'atteindre la colonne ennemie : < Thiébault, me ditil. allei prévenir le général en chef qu'il peut être traiiqtulle sur sa gauche. — De grâce, mon général, m'écriaij«, apr^s la charge I • Et, sans attendre sa réponse que je redoutais, parce qu'il n'était guère possible de répliquer à un chef aussi impératif, je courus rejoindre le chef du second bataillon, avec lequel je chargeai, pendant que le général Masséna, ayant le colonel Dupuy k «8 gauche, chargeait à In tête du premier, tous les tam-
bours battant. 11 est sans doate inutile de dire que la colonne composée de trois bataillons autrichiens fut bouleversée et mise en fuite, qu'elle perdit, outre ses morts et ses blessés, une centaine de prisonniers, qu'elle nous laissa maîtres de la position quenous regagnions (i), et, le dernier Autrichien ayant tourné le dos, j'allai porter au général Bonaparte l'avis que j'avais reçu Tordre de lui donner. Au surplus, ma conduite dans cette journée ne resta pas inaperçue et Burthe lui-même en fit l'éloge au point que, à ma rentrée à Vérone, La Salle et Rouvelet m'en complimentèrent. Toutefois, malgré son demi-succès, le général Masséna, qui avait repris simplement sa position, n'avait pas avancé. Quant au corps du général Joubert qui avait supporté presque tout Tefforl d'une attaque de front, il était sur plusieurs points forcé, et dans Tensemble la bataille ne se dessinait pas à notre avantage. Une sorte de suspension succéda à cette série de combats en partie fort meurtriers. Les corps de la division Joubert rallièrent leur monde, et la 85* fut placée en arrière du village de Rivoli, où elle fut reformée, passée en revue et sermonnée, alors qu'elle devait être licenciée; enfin on se mettait en mesure, ou de reprendre l'offensive, ou de repousser de nouvelles attaques; mais deux choses me paraissaient inexplicables; je me demandais pourquoi les corps autrichiens, après avoir forcé la 29* légère à se reployer, après avoir mis la 85* en déroute, avaient abandonné la poursuite de ce premier succès, et comment un ennemi si supérieur en forces nous avait ainsi accordé un répit si contraire à son intérêt, un répit dont il ne pouvait pas avoir besoin pour soutenir la
(1) Tout à cet égard est controuvé dans Thistoire de M. Thiers ; la 25* était do la division Masséna et était restée à Vérone ; la 89' n'était pas là; nous étions arrivés depuis le matin; le général Masséna ne rallia rien, etc.
LA BATAILLE INDÉCISZ. 57
bataille. Ces questions me paraissaient sans réponse plausible, lorsque dans la direction de Colombara les crêtes des montagnes se couvrirent de troupes autrichiennes qui claquaient des mains comme si elles nous tenaient déjà. A cette apparition, tous les regards se portèrent Ters le général Bonaparte; mais, après un court examen, il se borna à dire avec calme : c Ils sont à nous. » Ces mots, que quelques voix se hâtèrent de répéter, me parurent témoigner d'une audacieuse assurance que la nouvelle face des choses semblait fort loin de justifier. Non content d'avoir, la veille, rejeté la division Joubert sur le plateau ou plutôt dans le bassin de Rivoli et de nous avoir forcés à lutter dans une position défavorable, Tennemi se portait sur notre arrière comme il s'était porté sur notre avant et voulait nous forcer à capituler, soit en nous prenant entre ses deux feux, soit en nous affamant au milieu des rochers. Or, à ce moment, je l'ai dit , nous étions morcelés et même battus ; mais d'autre part la division Joubert était renforcée par les deux magnifiques demi-brigades, le régiment de cavalerie , les pièces de canon du général Masséna; la i8* occupait Garda, à deux lieues sur notre gauche, et trois mille hommes, sous les ordres du général Rey, occupant Castelnovo, avaient reçu l'ordre de nous rejoindre. La position, tout en étant menaçante, n'était donc pas désespérée.
Le général en chef n'hésita pas. L'infanterie de la division Joubert, réattaquée sur tout son front, combattait avec vigueur et son chef avec héroïsme; ils maintenaient la ligne, quoique canonnée, de la rive gauche de l'Adige. L'infanterie de la division Masséna était massée et immobile; le premier régiment de cavalerie n'avait pas encore donné, et, pour recevoir ses communications, pour hâter les mouvements des trois mille hommes du général Rey et les faire concourir à l'attaque des troupes
qui, SOUS les ordres du général Lusignan, nous bloquaient, le général en chef ordonna au général Junot, son aide de camp (i), de se mettre à la tète du premier régiment de cavalerie et de se faire jour. Les escadrons arrivèrent; Junot attacha avec un mouchoir son chapeau sous son menton, puis avec un autre son sabre i sa main droite, et après ces préparatifs presque emphatiques, il partit pour revenir au bout de vingt minutes fort désuni et grand train, ayant complètement échoué. Cet échec et le désordre de ce retour n'étaient pas faits pour monter le moral des troupes. Les figures s'allongeaient, et on se regardait plus qu'on ne jasait, lorsque, du haut du coteau qui sur notre gauche barrait le bassin de Rivoli, on vit une colonne profonde qui marchait vers nous. La première pensée fut que nous étions attaqués de toutes parts; mais, au moment où plusieurs aides de camp allaient partir pour reconnaître ces arrivants, lorsque déjà on prenait les dispositions pour résister sur ce troisième côté à de nouveaux assaillants, on vit un ofQcier delà colonne se diriger vers le groupe de l'état-major général au grand galop; c'était le chef de brigade Monnier, qui, de Garda, ayant vu des troupes ennemies filer entre lui et nous et gagner nos derrières, avait pris sur lui d'attaquer par le flanc la queue de ces troupes, les avait mises en déroute et nous rejoignait avec toute la i8* de ligne.
Cette arrivée inattendue sur le champ de bataille, au son de la musique et drapeaux déployés, d'un renfort substitué à de nouveaux attaquants, puis les deux cents prisonniers qu'il amenait, firent un effet dont nous avions besoin et, retournant le moral des soldats, changèrent
(1) Thiers dit : Leclerc et La Salle. La Salle était & Vérone, et l'ignore si Leclerc était & Rivoli. Accoupler La Salle avec Leclerc est d'ailleurs burlesque. Le reste de la relation est une farce.