‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 215 sur 259 · CHARGEMENTS EN RETARD · texte numérisé non relu

CHARGEMENTS EN RETARD

et l'expédition n'aboutit, comme elle ne pouvait aboutir, qu'à des fatigues pour des fatigues, à du sang pour du sang. Elle était absurde comme toutes les peines à courir sans profit possible; car, étant admis que chaque insurgé tué en faisait nattre vingt, que derrière nos pas nous étions sûrs désormais de laisser la révolte, que n'étant plus en mesure de l'empêcher, nous devions nous y résigner, et que toute répression partielle ne devant aboutir qu'à provoquer l'explosion d'un soulèvement général, il eût mieux valu faire au plus tôt notre jonction avec l'armée de la haute Italie, ressaisir la victoire sans lui donner le temps de nous échapper tout à fait, et sauver notre conquête entière.

Donc, lorsque notre troisième division, rappelée de son absurde expédition de Brindisi, rejoignit à Maddaloni, c'était le 26 avril. L'armée tout entière était réunie, et personne de nous, parmi les officiers généraux, ne doutait qu'elle ne s'ébranlàt de suite, c'est-à-dire le 21 ou le 28; mais ce fut seulement plus de dix jours après qu'elle se mit en marche. La cause de ce retard, qui fut si funeste à l'armée de Naples, fut soupçonnée alors et confirmée depuis. Il fallait sauver l'argent du pillage; les chargements n'étaient pas prêts. M. Ëstancelin, aujourd'hui député (6 mars 1832), et dont j'ai déjà parlé, m'a souvent dit, ce que je savais d'autre part, que la veille du départ de Naples, il avait vu, à Caserta, charger il ne savait combien de petites caisses d'or (1). C'étaient les soixante-quinze mille louis de Macdonald, les douze ou quinze cent mille francs que le commissaire civil évacua pour son compte, sans parler des sommes qui avaient été affectées à la fraction usuraire du Directoire, notamment à Barras et à Merlin, qui

(1) Pamphile Lacroix les accompagna jusqu'à Gùnes.

laissa une fortune de plus de trois millions; et tout cela sans parler des six cent mille francs avec lesquels Méchin rentra en France, ni d'une somme au moins équivalente légalement empochée par le caissier Chambort. Tous ces faits hautement répétés alors, dont j'avais gardé le souvenir, que j'avais en partie notés et sur lesquels M. Estancelin m'a si catégoriquement confirmé ce que j'en savais, tous ces faits montrent à quels intérêts le sort de l'armée risquait d'être sacrifié; car, à mesure que la situation se dessinait plus fausse, elle devenait aussi plus dangereuse.

Nous n'avions conservé à Naples que le fort Saint- Elme, qui reçut pour garnison deux bataillons de la 27* légère, forts de sept cents hommes, et fut commandé par le colonel Méjean; quant aux trois autres forts, ils avaient été remis au gouvernement, qui les fit occuper par des gardes nationaux et par des troupes napolitaines de nouvelles levées. Nos quatre mille cinq cents malades et blessés furent évacués sur Gaëte, dont la garnison fut portée à un millier d'hommes, et sur Gapoue^ où deux mille hommes furent placés sous les ordres du général Girardon, qui de plus fut revêtu du commandement supérieur de Gaëte et du fort Saint- Elme. Malgré tous les prétextes dont on s'efforçait de les justifier (1), de tels mouvements parlaient d'eux-

(1) Lorsque la coQcentration des troupes avait été décidée hors de Naples pour préparer l'évacuation, le général en chef, qui ne manquait pas de moyens, avait fait un ordre du jour auquel il avait donné la publicité d'une proclamation; c'était un discours rédigé pour les habitants plus que pour les troupes, et qui donnait pour motif du rassemblement et du campement de l'armée le désir de soulager le pays fatigué de logements militaires, le besoin de resserrer les liens de la discipline, de créer un camp d'exercice, et la nécessité de prévenir les ravages des maladies & l'approche des chaleurs. La mesure était bonne, les raisons alléguées le furent également, et le but avait été atteint.

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