LA RETRAITE SB PRÉPARE
mêmes, et, quand les Napolitains n'auraient eu pour présumer de notre départ que nos réticences, l'importance que nous donnions aux affaires immédiates, l'ajournement et l'insouciance que nous manifestions pour tout ce qui tenait à l'avenir, ils n'auraient pu conserver aucun doute; aussi l'anxiété était-elle à son comble parmi tous ceux qui se trouvaient compromis pour nous ou par nous. D'ailleurs, les massacres qui, depuis que nous l'avions quittée, se multipliaient dans la Pouille, et dont chaque jour la voix publique retentissait, étaient un effroyable présage des désastres auxquels notre évacuation allait livrer tous les lieux que nous occupions encore, désastres sur lesquels l'Enfer, y compris Ferdinand, Caroline, son Acton et leurs sinistres agents, lady Hamilton et son amant, devaient 'bientôt renchérir de manière à épouvanter l'avenir (1). Au milieu de ces mouvements, entre ces préparatifs et ces craintes, on conçoit que le travail de l'état-major était très actif, et, quant à moi, mes occupations, depuis mon retour de la Pouille, n'avaient cessé d'être des plus absorbantes. Le général Duhesme, bien qu'éloigné de ses troupes, restées, on se le rappelle, à Benevento et Avellino, ne s'était pas moins occupé de réparer le faux et impolitique mouvement rétrograde qui lui avait été imposé; de Naples il avait voulu diriger sa division, comme s'il eût été présent dans les cantonnements ou sur les centres d'opérations, et cela avait donné lieu à l'échange xlc correspondance la plus fréquente; nous étions alors logés ensemble, à Casa Caramanica, et il avait abusé de ^e rapprochement pour m'employer à ses ordres et dépêches aussi bien de nuit que de jour.
(i) La rentrée en possession de son royaume par Ferdinand coûta la vie à près do 150,000 victimes.
On imagine qu'il m'était resté peu de temps à donner aux relations et surtout à la femme pour qui j'aurais voulu tout sacrifier, sauf ce qui n'appartient jamais au soldat, l'honneur et le devoir. Dès que j'en avais eu la possibilité, j'étais accouru pour la revoir, précédant de deux jours mon général à Naples, et, dans l'exaltation d'une passion dont je n'étais plus le mattre, je l'avais retrouvée plus belle et plus désirable. Rien n'est favorable à l'amour comme une absence; il s'accroît de tous les désirs qui n'ont pu s'échanger, et, quand je revis Mme Ricciulli, je compris que les jalousies de son mari allaient avoir le plus sérieux prétexte à s'exercer. De fait, j'eus bientôt acquis des droits à ne plus appeler cette délicieuse amie que par son petit nom Pauline.
Le 30 mars, je la trouvai à la villa Reale, où j'eus le plaisir de me promener avec elle ; le soir, elle recevait, et, tout le monde étant réuni, on fit le projet d'aller déjeuner au lac d'Agnano, projet qui fut exécuté dès le lendemain. Le temps nous favorisa. Après le repas, que nous prîmes sur une pelouse charmante, assis sur des tapis que l'on jeta par terre, Pauline s'était levée la première et, s'éloignant de la société, avait suivi seule assez lentement les bords du lac, presque rond et que la fraîche verdure des coteaux qui l'entourent rendait enchanteur. Je ne l'avais pas quittée des yeux; à mon tour je me levai et ne tardai pas à la rejoindre, ayant admiré, chemin faisant, la forme délicate de ses jolis pieds, dont elle laissait l'empreinte sur le sable du bord. Le lac, ses environs, le temps liront les frais du début de notre entretien, avec cette différence qu'elle rapportait toutes ses réflexions au site et moi toutes les miennes à elle. Après un moment de silence, elle reprit : c Nous ne sommes pas destinés à nous voir longtemps encore; vous allez partir pour de nouvelles expéditions, et moi