EN PAYS MISÉRABLE
Le général Olivier, qui devina le sujet de mon dialogue avec Le Roy, s'approcha et me dit : c Général Thiébault, nous n'avons qu'une maison, mais nous nous y arrangerons. Voilà la moins mauvaise chambre, elle est réservée pour cette dame qui voyage avec vous, et je vais y faire porter ce qu'il y a ici de matelas; quant à nous, nous aurons de la paille. Priez cette dame et sa famille de me faire l'honneur de souper avec moi. > C'était bien loin de ce que j'aurais désiré; je sentais également combien il était pénible pour une dame jeune et belle, accoutumée à toutes les aisances de la vie, de se trouver dans une masure, à une table plus que frugale et au milieu de tant de militaires qu'elle ne connaissait pas; mais c'était plus que, un moment avant,je n'osais espérer, et ce fut avec effusion que je témoignai au général Olivier combien j'étais sensible à son procédé. D'un temps de galop je fus aux voitures, t Eh bien ? me dit Pauline en riant. — Ah ! chère amie, je suis désespéré ! » Et je lui rendis compte de tout, c Je m'attendais à ne pas sortir de ma voiture, me répondit-elle. Allons, je vois que vous voulez me faire faire la guerre à bon marché; quant à l'invitation du général Olivier, je l'accepte; ainsi que le gîte. > La pluie ayant un peu cessé, Pauline monta son cheval, et son mari celui d'un de ses domestiques, ayant Thérèse devant lui. La gouvernante de cette enfant fut placée sur un de mes chevaux, le comte Scheel fit avancer le sien, et avec Dath, nous nous rendîmes de la route au village.
Notre premier soin fut d'arranger la chambre ; trois bancs chargés de deux matelas formèrent le lit, auquel deux nappes servirent de draps; une troisième clouée aux poutres fut destinée à prévenir la chute trop immédiate de la poussière et des araignées. Deux tabourets en bois tinrent lieu de meubles courants. Une hou-
teille servit de flambeaux; enfin un volet à moitié brisé était censé fermer une ouverture carrée que nous appellerons la fenêtre. Après cette description de la chambre d'honneur, on me dispensera de faire connaître le reste de rédifice. Vers sept heures, le temps s'éleva» et, par zèle, les cuisiniers des généraux Olivier et Watrin profitèrent de la cessation de la pluie pour mettre le feu dans la cheminée. Cependant, vers huit heures, la nuit était venue et je me trouvais dans la chambre de Pauline; les lumières n'étaient pas allumées, l'obs- " curité nous avait rapprochés de la fenêtre. Vers la gauche, la vue s'étendait sur un vallon où des groupes de verdure dessinaient leurs masses sombres; sur la droite, un grand arbre toufi'u , couvrant la moitié de la fenêtre, divisait en mille rayons les clartés que la lune répandait sur nous, et, dans Tépais feuillage, deux rossignols luttaient de leurs chants avec d'autres rossignols espacés dans le vallon. Ces tendres mélodies unies à la douceur du soir, sous les rayons difi'us, nous pénétraient de cette douce mélancolie qui naît souvent du seul calme d'une belle nuit. Le contraste de cette nature si tranquille avec le trouble de notre existence présente, et l'incertitude de l'avenir, nous avait vivement émus, c Oui, rien ne vaut cette paix de la campagne, me dit tout à coup Pauline. Là seulement on peut se juger, se connaître; c'est là qu'on peut vraiment s'aimer... »
Mais il fallut revenir aux réalités. A neuf heures, on nous servit un souper, dont les mets, assaisonnés de suie, avaient un petit goût d'incendie qui fit cracher tout le monde, situation que par les plus aimables saillies Pauline égaya, en comparant cette réception à une autre fort belle, que le général Olivier avait donnée à la Favorite avec bal et souper. Vers dix heures, pendant que des voisins se battaient pour une paillasse, je m'en-