‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 230 sur 259 · ENTOURÉS D'INSURGÉS · texte numérisé non relu

ENTOURÉS D'INSURGÉS

temps des cris, attestant de nouveaux désordres, se firent entendre; je quittai Pauline pour sauver quelques malheureux; lorsque je rentrai, elle était dans sa chambrei la nuit devenait obscure; les fenêtres donnaient sur la grande cour du couvent, au milieu de laquelle passe la route» et je m'étais assis , harassé. Toutes lés courses que j'avais faites pour diminuer le désordre ou le pillage n'avaient pu complètement en arrêter les excès ; j^avais mal à la poitrine, à la tête; mes yeux me brûlaient, je les avais couverts d'une de mes mains ; Pauline, sortant de sa chambre, s'approcha de moi; c'était l'heure qui nous appartenait, et l'intérêt si tendre, Tardente sympathie, les soins délicats dont elle voulut m'entourer me relevèrent de mon abattement et de mes fatigues.

Le soir, lorsque Pauline se fut retirée, il fallut encore consacrer deux heures à l'expédition des ordres, et, le lendemain matin, je réveillai Scheel, Dath et Le Roy qui dormaient sur les différentes tables et sur les chaises dans notre pièce commune. Si depuis Naples nous avions trouvé mauvais gtte, du moins avions-nous traversé un pays tranquille; mais, ce matin-là, j'appris que, dans le trajet qui nous restait à faire jusqu'à l'État romain, l'insurrection était générale; je renforçai donc la garde des équipages et, quant à l'arrière-garde qui devait les suivre et les protéger au besoin, je la renforçai d'un bataillon, d'une pièce de canon et d'un escadron de chasseurs à cheval. Ce jour-là (11 mai), la division se rendait à Arce ; l'avant-garde soutint une fusillade continuelle et laissa des morts sur son passage. La garde des équipages fut également harcelée, quelques personnes furent blessées autour des voitures, et une balle traversa celle du comte Scheel. Enfin, ce qui prouve quelles étaient l'exaspération et la rage des fanatiques au-devant desquels nous avancions, c'est que, malgré la certitude de périr dix mille

fois pour une, l'un d'eux vint sur la grande route, aa milieu de toute la division, tirer à bout portant un coup de pistolet au général Watrin , qu'il manqua fort heureusement. Dès lors nos soldats , exaspérés par tant d'acharnement et d'audace, nepurentplus être contenus. Le massacre leur parut des représailles et le pillage on droit; le pillage amena l'intempérance et l'ivresse; enfin, le temps achevant de se mettre à la pluie, la discipline s'affaiblit encore, et toutes les maisons à la portée desquelles nos troupes passèrent furent dévastées.

Arce, d'où l'on avait tiré sur l'avant-garde, était en partie consumé par les flammes quand nous arrivâmes. Le peu de maisons échappées à Tincendie n'offraient que d'horribles abris, et, par le temps qu'il faisait, c'était payer un tel gtte plus qu'il ne pouvait valoir, que de gravir la montagne sur laquelle le village est bÂti. Il fut donc résolu que Pauline resterait dans sa voiture, que je coucherais dans la mienne, RicciuUi dans celle de Scheel, que je monterais seul à Arce, que j'enverrais tout ce que je pourrais me procurer de vivres, que notre cuisine se ferait à côté des voitures et que, dès que mes devoirs me le permettraient, je redescendrais. Malgré tout mon zèle, trois poules, un morceau de lard, un peu de fromage, du mauvais vin et de la polenta furent tout ce qui me fut possible de me procurer. Qu'on juge du repas que nous ftmes, Pauline, Thérèse et sa gouvernante restées dans la voiture, la portière de gauche ouverte; moi, assis sur le marchepied; Dath, RicciuUi et Scheel campés contre le battant, le premier enveloppé dans son manteau, les deux autres sous un parapluie. Cependant, les provisions achevées, nous causâmes. Pauline regardait avec étonnement TefTet des feux dont nous étions entourés, leur contraste au milieu d'une nuit obscure et la manière dont se dessinaient les soldats groupés devant les feux. Et

Page 1