‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 27 sur 259 · LB RÉPUBLICAIN BONAPARTE · texte numérisé non relu

LB RÉPUBLICAIN BONAPARTE

iKMBmes sar la riye droite de l'Adige, ne ponvait agir an delà de cette riyière qu'avec 50,000 combattants. Encore j avait-il entre la situation de ces deux chefs cette dîéférence, que tout ce qui restait de ressources et de moyens an gouvernement de Vienne était mis à la disposition du généralissime, frère de l'Empereur, alors que la défiance, la jalousie, rendaient le Directoire récalcitrant envers celui qui semblait ne plus laisser de rôle et d'illustration pour personne. Toutefois ce dernier avait fait à son armée une telle habitude de la victoire et à ses ennemis une telle habitude des défaites, que d'avance le moindre de ses soldats était certain , non seulement de battre le prince Charles, mais même d'aller à Vienne, ce qui était bien plus difficile. Personne n'aurait pu dire ou comprendre comment on y arriverait; mais on ne cherchait pas même à s'en rendre compte; on pensait seulement à ce que l'on ferait quand on serait arrivé, et cette conviction eût été égale quand bien même les difficultés, les chances et la distance eussent été décuplées.

Tel était le pouvoir de cet homme sur l'armée d'Italie, la plus patriote de toutes. Dans sa foi révolutionnaire, eUe divinisait en quelque sorte son chef républicain, qui servait avec tant de gloire la cause de la liberté; qui pour jacobinisme avait été arrêté à Nice et destitué par Aubry; qui, fondateur de la République Cispadane, créait et fondait la République Cisalpine; qui, sur l'offre de l'Autriche de reconnaître la République française, répondait : < La République n'a pas besoin d'être reconnue, elle est en Europe comme le soleil sur Thorizon » ; qui disait aux députés de Venise : c Jamais je ne prêterai mon secours contre des principes pour lesquels la France a fait la Révolution », qui enfin écrivait au prince Charles, sur le ton de Tégalité : « Monsieur le

générai en chef. > Oui, le républicain Bonaparte avait an tel pouvoir sur cette armée que c'est elle qui lui fournit le plus de courtisans et de séides quand il se fit empereur, roi d'Italie, et, tandis que nous nous battions pour la gloire de la République au milieu des provinces vénitiennes, nous étions loin de nous douter que ces provinces fourniraient à la cour impériale le plus de titres de première classe, à la conquête desquels la gloire des armes devait rester étrangère. Citerai-je ainsi le duc de Vicence, le duc de Bassano, le duc de Feltre, le duc de Bellune, le duc de Cadore, le duc de Frioui, le duc d'Istrie, le duc de Padoue, et par extension le duc de Raguse, dont la conduite fut caractérisée par cette expression familière du soldat : Tu me raguses... pour : Tu me trahis; le duc de Dalmatie, que l'on aurait tout aussi bien pu nommer le duc de Morlaquie , ce qui lui aurait peut-être épargné raccueil que ce malheureur. nom de Dalmatie lui a valu (1)? Véritable pillage de noms usurpés, que rien ne justifiait, auquel, dans les États vénitiens,Vérone, Venise et la Polésine ont seules 'échappé. Ces noms ont donc justement été contestés, attaqués, déniés même, tout autant que seront éternellement respectés les noms donnés par la victoire qui les consacre, tels que ceux de Rivoli et d'Ëssling, d'Ëlchingen et de la Moskowa.

C'est par de tels abus de son pouvoir que Bonaparte devait ruiner son empire; de même, c'est en retour des excès de la Révolution que Paris devait être souillé deux fois par les ennemis de la France, que la France mutilée et ravagée devait deux fois aussi retomber sous la main impure des coryphées de Coblentz sans recouvrer, en

(1) Les Dalmatcs ont toujours eu la réputalion d'être violents. Ivrognes, enclins au vol et nu brigandage. Les Morlaques, voisins des Dalmatos. sont d*intrcpidcs guerriers. {Éd.).

LA DIVISION MlSSCNA. 77

compensation de cette infamie, ses frontières natarellcs désormais perdues.

Mais pendant la glorieuse campagne de 1797 noas n'ayions aucune raison pour envisager un avenir aussi sombre, et cette réflexion me ramène à mon récit. Je reprends donc l'histoire du rôle fractionnaire que joua la division Masséna à Tarmée d'Italie.

Le 8 mars 1797 (18 ventôse), un bataillon dit de Saint-Amand arriva à Bassano pour être incorporé dans la 20* légère, qu'il rejoignit de suite, et, le lendemain 9, la 2* légère, venant de l'armée du Rhin, rejoignit la division Masséna, qu'elle était destinée à compléter, et qui dès lors se trouva composée des 2* et 20* d'infanterie légère, des 18*, 25*, ^ et 75* de ligne, des 10* de chasseurs à cheval et 3* de dragons, et de six pièces d'artillerie légère et six d'artillerie à pied.

De suite une nouvelle répartition se fit entre les généraux de brigade. Motte à Tavant-garde, Ménard et Rampon, Leclerc commandant la cavalerie, ensuite Carrèrc l'artillerie, enfin Brune à l'arrière-garde.

De ces généraux de brigade, trois ne se trouvaient commander qu'un seul régiment chacun, et ce n'est pas le besoin qui les avait multipliés à ce point. Leur nombre provenait d'abord de ce que le général Bonaparte^ avait multiplié les promotions, ensuite de ce qu'aucun officier supérieur ne voulait quitter l'armée d'Italie. On les entassait donc dans l'hypothèse que le canon effectuerait un dédoublement, que par politique le générai en chef ne voulait pas faire; mais le canon n'eut pas cette complaisance.

Enfin, le 10 mars, toute la division, quittant Bassano, rentra en campagne. En vingt-cinq jours de marches et de manœuvres à travers les montagnes, au milieu des glaces et des neiges, elle allait livrer dix-huit combats

7S MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RARON THIÉRAULT.

et, contre des troupes toujours supérieures en nombre» enlever dix-sept pièces de canon et des drapeaux. Cure avec 11,000 combattants 14,000 prisonniers et gagner soixante-quinze lieues de terrain.

Du 10 au 13, la division s'avança par Feltre, Santa- Giustina, jusqu'à Beliuno, cbassant devant elle le corps d'Autrichiens conmiandé par les généraux Ocskay et Lusignan, qui se retirèrent sur Fortuna et li résolurent de se défendre.

 Polpeto, village très proche de Fortuna, le général Masséna arrêta la tète de sa colonne et se porta en avant avec quelques officiers dont je faisais partie, pour reconnaître Fortuna.

Fortuna est placée entre une montagne élevée et la Piave; or la montagne était couverte de troupes, le village était fortement occupé et flanqué d'un côté vers la montagne^ de Fautre vers la rivière, par plusieurs lignes d'infanterie; des nuées de tirailleurs couvraient tout le front ennemi, quelques pelotons de hussards paraissaient en arrière du village, tandis que des pièces d'artillerie se trouvaient sur tous les points les plus favorables à leur action. C'était donc une formidable défense et pour ainsi dire inabordable, si la rivière n'était pas reconnue guéable; mais c'était là un fait que les généraux ennemis avaient omis de vérifier; peut-être encore avaient-ils espéré que, la fin du jour approchant, nous n'aurions ni la pensée ni le temps de faire cette vérification. Pourtant, en arrivant en face de la position^ ce fut la première chose que le général Masséna fit examiner. Par bonheur, le lit se trouvait guéable pour la cavalerie, et ce fait, une fois reconnu, décida, et du plan arrêté, et de l'attaque imniédiale.

En conséquence, les 2' et 20' légères débouchèrent de Polpeto, en engageant le combat depuis le haut de la

BATAILLE DE POLPETO. 79

moDlâ^foe jusqu'à la riTÎère. Le feu devint très vif; mslgré leur déyouement, dos troupes furent à plusieurs reprises forcées de céder le terrain qu'elles avaient gagné; rartillerie Tint les soutenir en abtmant le village, sur lequel la 18* de bataille reçut Tordre de marcher en colonnes. Alors s'effectua la manœuvre qui devait décider de tout; le 3* de dragons franchit brusquement la rivière, bouleversa les hussards, qui s'opposèrent à son mouvement, dépassa le flanc gauche de l'ennemi et tomba de revers sur les troupes qui le formaient, et cela au moment où la 18% appuyée par de l'infanterie légère, arrivait contre elles au pas de charge. Attaquée de tous côtés, la division ennemie se mit en déroute; mais, grâce à la montagne et à la nuit, elle nous échappa. Indépendamment de trois cents et quelques morts et blessés qui restèrent sur le champ de bataille, nous ne fîmes en effet que six cent soixante prisonniers, au nombre desquels se trouvaient dix-huit officiers et le général Lusignan, déjà pris à Rivoli deux mois auparavant (i); n'ayant pas quitté les tirailleurs, il partageait le sort des plus braves. Quant à notre perte, elle se réduisit à quelques hommes, et, en consignant ce fait, je ne crains pas qu'on moppose la citation du petit doigt de Custine qui n'aurait pas tout dit (2). Il est à la guerre des faits inexplicables, qui donnent parfois de rinvraisemblance aux faits les plus exacts.

Le 25, la division se porta à Serravaile; cette marcho extraordinaire, qui pour l'artillerie pouvait être réputée impossible, me rappelle le fait suivant : Le général Lusi-

(1) Le général Bonaparte, dans l'ivresse de ses victoires, avait rwuiu généreusement la liberté aux généraux prisonniers.

(2) Dans le rapport d'un combat assez chaud, le général Custine avait dit qu'il n'avait pas eu un homme tué , et qu'un seul de ses chasseurs avait été blessé au petit doigt.

gnan, pris au combat de Fortuna, causant le soir même de cette action avec le générai Masséna et nous, avait reçu, sur sa parole d'honneur de ne pas s'échapper, l'ordre de marcher avec les ofQciers d'état-major de la division ; or son nom, sa qualité d'émigré, sa réputation militaire ayant excité en moi le désir de l'étudier, je causais avec lui pendant le trajet de Polpelo à Serravalle, alors que mes camarades dédaignaient de loi parler. Lorsqu'il vit la direction que nous prenions : € Monsieur le capitaine, me dit-il, je connais la montagne que vous avez à gravir; l'infanterie y passera avec peine; la cavalerie, avec de grandes fatigues et des pertes; quant à l'artillerie, il est impossible qu'une pièce et moins encore un caisson y passe; je vous engage à en prévenir M. le général Masséna. >

Le doute alors était à peu près inconnu à l'année d'Italie; cependant, n'ayant qu'une confiance de pressentiment à opposer à l'assertion aussi positive d'un général distingué, je crus de mon devoir de transmettre cet avis, qui pouvait être important. Le général Masséna m'écouta avec assez d'indifférence, et quand j'eus fini : c Allez dire de ma part au général Lusignan, me répondit-il, qu'après lui avoir appris avant-hier à attaquer un village, je lui apprendrai aujourd'hui à passer des montagnes. > On devine que je ne rapportai pas littéralement cette réponse, qui, môme faite sur le ton de la plaisanterie, aurait pu paraître offensante. Quant au général Lusignan, lorsqu'il vit avec quelle intelligence, quel zèle, quel courage nos canonniers travaillèrent à rendre le passage de leurs pièces possible, avec quelle rapidité les roues qui se brisaient étaient remplacées par des roues de rechange, à quel point on était en mesure de faire les réparations indispensables et avec quelle promptitude elles étaient faites; quand il fut

LA MAHCHE SUH VIENNE. 81

'tânoin de l'enthousiasme avec lequel un grand nombre €ie grenadiers et tous les sapeurs de la division, sans ordres et par un mouvement spontané, aidaient les canonniers, soulevaient les pièces et les caissons ^'au besoin ils portaient; lorsqu'il vit, dis-je, toute cette artillerie arriver au haut de la montagne, à travers un escalier de roches inégales, de près de deux lieues, il ne put cacher son étonnement et me dit ce mot que j'acceptai comme une heureuse prophétie : c ...Avec de pareilles troupes, monsieur, et des chefs tels que les vôtres, il n'est pas de but qu'on ne puisse atteindre, t

Le 16 mars (26 ventôse), jour auquel le général Bonaparte gagnait la bataille du Tagliamento, notre division arriva par Sacile à Pordenone, d'où le 17 elle se porta à Spilimbergo. Enfin le 18, à la pointe du jour, et au son de toutes les musiques, elle effectua à gué et en bataille le passage du Tagliamento, le plus large et le plus considérable de ces torrents que l'on désigne en Italie sous le nom de torrenti caUivij parce que, roulant sur un sable mouvant, il arrive que des hommes, des chevaux ou bestiaux, des charrettes ou voitures même y disparaissent sans qull en reste trace. Nous en fûmes quittes pour avoir de l'eau, l'infanterie jusqu'aux aisselles, la cavalerie jusqu'à la croupe des chevaux.

LeTagliamento franchi, la division Masséna marchasur le fort d'Osoppo. L'ennemi y avait encore sept cents tonneaux de farine, trente-six mille rations de pain cuit, six cents sacs d'avoine et beaucoup de fourrage; cinquante hommes de cavalerie pressaient l'évacuation de ces magasins, lorsque le général Masséna, suivi de ses officiers d'état-major et de vingt-cinq chasseurs d'escorte, arriva, précédant la colonne d'un quart de lieue, chargea les cinquante hommes, les mit en déroute, leur fit des prison-

Page 1