MISSION PÉRILLEUSE
Non, sans doute. L'officier détaché doit toujours voir par luinosème ou du moins en être empêché par cause de force majeure. Sans m'ahuser sur ce fait que je devais être pris dix fois pour une, et sans m'occuper des dispositions hostiles des habitants, je résolus de m'avancer le lendemain sur Belluno, autant que je le pourrais, et de ne rien négliger pour avoir sur la composition et la destinalion du corps ennemi les détails les plus circonstanciés; toatefoiSf comme il pouvait importer, non seulement à la division Masséna, mais au général en chef, de recevoir cet avis le plus tôt possible, je me décidai, faute de ne pouvoir me fier à un habitant, et malgré la faiblesse de mon escorte, à expédier un de mes trois dragons; il avait l'ordre de faire la plus grande diligence possible, et, s'il trouvait un des courriers ou un des officiers du général en chef allant le rejoindre, il devait remettre à ce courrier ma dépèche et en prendre reçu.
Ce dragon expédié vers neuf heures, je me jetai sur un lit. Une heure du matin n'était pas sonnée lorsque le brigadier qui commandait les deux hommes restants entra dans ma chambre en me criant : < A cheval, mon capitaine! L'ennemi marchesurSerravalle; ses éclaireurs sont arrivés, et, d'après ce que je viens d'apprendre, je ne sais pas même si nous ne sommes pas déjà enveloppés. > Je me levai. J'interrogeai mon hôte; selon lui, il ne restait aucun doute sur la très prochaine arrivée de l'ennemi. Le brigadier dont je parle était d'ailleurs le même qui avec La Salle avait fait cette défense héroïque à Ospedaletto; c'était un homme supérieur à sa position et qui ne pouvait être ni abusé ni intimidé. Il n'y avait donc pas à hésiter, et nous repartîmes pour retourner à Sacile.
Nous n'avions pas fait deux lieues que nous vîmes tout à coup, en avant de nous et sur la route que nous
suivions, un feu de bivouac qui nous révéla que nous étions coupés. Quand il n'y a qu'une seule chose à faire, un parti est bientôt pris. Ne pouvant donc ni rétrograder, ni suivre une autre route, ni nous écarter de celle que nous suivions, nous avançâmes dans le plus grand, silence; l'obscurité d'une nuit pluvieuse favorisa notre approche, et, du moment où le c Werda? t se fit entendre, nous mtmes le sabre à la main ; puis en criant : € Escadron, au galop! > nous arrivâmes â toute bride sur ce poste, dont les hommes â ce premier moment se jetèrent â droite et à gauche de la route. Plusieurs coups de fusil nous furent cependant tirés, mais aucun ne nous atteignit, et, forçant de marche, nous arrivâmes à Sacile, où je laissai mes dragons, avec l'ordre de me rejoindre en doublant les journées et de me ramener mon cheval; quant à moi, je partis sur un cheval de louage que je changeai à chaque étape pour rattraper sans m'arrôter le générai Masséna.
Enfin, le 23 mars (3 germinal), après avoir supporté les plus dures fatigues, couru de sérieux dangers, bit d'importantes dépenses, je rejoignis la division Masséna qui, pendant mon absence, avait continué sa marche en avant. A peine le général se rappelait-il l'exécrable mission qu il m'avait fait donner; il ne voulut même pas entendre parler de mon rapport. C'était, me disait Solignac, de l'histoire ancienne. Ajouterai-je que Roubaud, cause de la corvée que je venais de faire, à peine chassé de rétat-major, était devenu aide de camp du général Brune, dont son oncle, l'ex-conventionnel Chabot, était l'ami? Il se trouvait donc aussi heureux de sa désobéissance que j'étais vexé d'avoir vu si mal employé un dévouement que l'on ne daignait pas même remarquer.
C'est sur Tarvis que la division s'avançait quand je la rejoignis, le 23 mars (3 germinal). Tarvis, qui couronne