‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 37 sur 259 · DELICIEUSE HOTESSE · texte numérisé non relu

DELICIEUSE HOTESSE

0008 panrtnmes au premier étage par un large escalier à rampe dorée, au bas duquel une statue en bronze soutenait une lanterne digne du reste; nous arrivâmes à une vaste antichambre, et un salon blanc, or et glaces, indépendant de l'appartement principal, nous amena .iQx deux chambres à coucher qui nous étaient destinées. Deux domestiques, affectés à notre service, demandèrent mes ordres en apportant du vin d'Espagne et des biscuits, pour attendre le diner dont l'heure approchait. Mon amphitryon voulut encore soutenir la plaisanterie, maisjerinterrompis, en le priant de permettre que chacun reprit son rôle et de me dire par qui j'avais l'honneur d'être reçu. C'était le comte de , un des notables personnages de la Styrie. Je n'avais plus qu'à savoir à quelle heure il aurait la bonté de me présenter à sa femme, et, après être convenu que ce serait avant le diner, j'allai au-devant du général pour lui rendre compte de ma mission, lui conduire le guide qui devait l'accompagner A son logement et ramener Burthe, qui fut enchanté du gtte, de l'hôte et surtout de son vin d'Espagne. Mais rhôtel, les gens, le luxe et la bonne chère, tout cela disparut bientôt à mes yeux, en comparaison de notre hôtesse, créature charmante de vingt ans. Elle paraissait eompatir au bonheur avec lequel je la contemplais. Je ne saurais rendre tout ce qu'elle avait d'inspiration pour moi, ni le genre de vertige que me causait l'honneur de lui donner la main et d'être à côté d'elle à table. Elle fut de suite aussi gracieuse, aussi aimable qu'elle était belle. Le dîner fut donc on ne peut plus agréable, et, comme dans mon extase j'exaltais tout ce que j'osais nommer^ le pays comme le reste, elle voulut me mettre à même de le mieux connaître et me proposa une promenade, destinée en outre à occuper une soirée superbe. Deux calèches, qu'un mot avait fait atteler, puis

avancer, nous conduisirent dans des sites charmants sans doute, mais qui pour moi ne pouvaient plus l'être que grâce au prisme à travers lequel je les voyais.

Cependant chaque mot, chaque moment rendaient mes sentiments plus évidents à celle qu'ils pouvaient intéresser, et cela sans lui déplaire. Le reste de la soirée, et le souper qui la termina, semblèrent donner à l'espérance toutes les garanties que provoquait le désir; enfin, le lendemain avant le diner, nous nous rendîmes à la terre de la comtesse. Le domaine était aussi considérable que l'habitation somptueuse ; mais je n'avais de regards, comme il ne me reste de souvenir, que pour celle qui promenait mon délire, et pour un labyrinthe dans lequel nous disparûmes avec bonheur, que nous parcourûmes avec délices et dans lequel, avant d'être mon Ariane, la comtesse voulut bien s'égarer avec moi. Les quarante heures que le ciel m'avait prédestiné à passer chez elle, et surtout les six dernières, pour lesquelles tous les sanctuaires s'ouvrirent, passèrent avec la plus désolante rapidité. L'heure fatale du départ parut sonner une agonie, et les regrets furent d'autant plus navrants qu'ils furent partagés; ils firent même accueillir avec effusion et cbanger en promesse l'idée, que j'avais émise, de revenir de la couchée des troupes, pour passer encore une soirée et une nuit à Gratz. Burthe lui-même, dont les lazzi n'avaient pas été trop choquants, avait, par exception à la vulgarité de ses goûts, trouvé charmante une cousine de la comtesse, à laquelle il ne déplaisait pas; il n'en était qu'à l'espérance quand j'en étais à la réalité, mais il n'en contracta pas moins le même engagement; la séparation devint donc moins cruelle.

Le soir même de l'étape, une fois les troupes logées, nous partîmes sur des chevaux de poste pour retourner à Gratz; par malheur, une lieue n'était pas faite, que

RENDEZ-VOUS CONTRARIÉ. lOl

0008 troavàines quelques soldats couverts de sang; ils nous dirent que les habitants d'un assez grand village, que nous avions à traverser, où même nous devions changer de chevaux, étaient en armes et massacraient tous les Français. Je soutins qu'ils ne pouvaient s'être portés à des excès que contre des pillards, et que la preuve qu'ils n'avaient voulu que châtier des coupables, c'est qu'ils avaient laissé les hommes vivants. Burthe, qui n'avait pas de peine à être moins entraîné que moi, fut le plus prudent et me dit : < S'il s'agissait de devoirs, il n'y aurait pas à hésiter; mais il s'agit d'infraction à nos devoirs, et d'après cela je ne vais pas plus loin. » Ceci changeait entièrement ma position. Faire seul un tel trajet était déjà dangereux; arriver seul 1 était plus encore. A nous deux, c'était l'exécution d'un projet auquel nous étions parvenus à donner la tournure d'une plaisanterie; à moi seul, c'était la révélation de trop de choses, et mon insistance pouvait compromettre une femme, pour l'honneur de laquelle j'avais réussi jusque-là à sauver les apparences. Je crus devoir me sacrifier, et, j'y pense encore avec rage et honte, je suivis Burthe, qui de suite avait rétrogradé. Une lettre, qui ne pouvait que trop imparfaitement exprimer mes regrets, excusa par le prétexte d'une mission l'indignité d'avoir manqué à notre parole; ce fut la fin de cette trop courte aventure.

Et maintenant je me demande ce qui avait pu déterminer ce vieux comte à choisir lui-même un jeune officier français pour hôte, à le conduire en quelque sorte à une femme aussi jeune, aussi charmante, et à leur laisser une liberté entière. Je n'ai trouvé d'autre solution à ce problème que le désir qu'il pouvait avoir d'échapper aux embarras et aux ennuis d'un quartier générai, de s'assurer les égards dont il m'avait jugé

lOâ MÉMOIRES DU GÉNÉRAL BARON THIÉBAULT.

capable, de conserver chez lui le premier rôle, le tout corroboré par l'espoir que quarante heures ne suffiraient pas à faire naître un de ces moments qu'il pouvait redouter. Quant à sa femme, certaine qu'en amour il n'est jamais d'ennemi et qu'elle inspirerait toujours de l'admiration et du respect à celui dont elle daignait accueillir l'hommage, elle ne parut voir aucun inconvénient à accorder quelques bontés à un de ces oiseaux de passage, qui, appartenant à de lointaines contrées, ne devait laisser de traces que dans le souvenir.

Pour en revenir aux incidents dont fut marqué notre retour, voici ce qui se passa à Leoben. Il faut savoir que les vieux corps de l'armée d'Italie, en grande partie recrutés dans nos provinces méridionales, se prétendaient l'armée citoyenne par excellence; ils appelaient TarméeduRhin c l'armée des Messieurs i, et ce sobriquet, ils rappliquèrent à la division Bernadotte dès qu'elle fut arrivée de l'armée du Rhin. Cette division était d'autant plus mal vue, que sa belle tenue, sa discipline» le respect des soldats pour les oHiciers, formaient un contraste frappant avec des troupes qui ne connaissaient guère d'autres devoirs que celui de battre l'ennemi. Les soldats de la division Masséna, qui en fait de patriotisme n'entendaient le céder à personne, n'étaient pas les plus disciplinés du monde; seul leur général leur inspirait assez de respect et de crainte pour les contenir. Il était alors sur la route de Paris pour porter au Directoire les préliminaires de la paix; Brune commandait en son absence, mais il avait les mains trop molles pour serrer la bride à des soldats comme les nôtres. A peine en contact avec ceux de la division Bernadotte, ils se servirent de ce mot de c messieurs i, avec des intentions de ridiculiser. Plusieurs duels s'ensuivirent aussitôt. Des ofQciers furent envoyés de part et d'autre pour réta-

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