D'UDINE A TRIESTE
à-dire nuit fermée, quand nous remontâmes à cheval. Ce retard, qui me contrariait, inspira à mon compagnon Hdée de revenir par un chemin de piétons, praticable cependant pour des gens à cheval, chemin qu'il disait parfaitement connaître et qui selon lui devait nous faire gagner plus d'une heure et demie. En sortant de Trieste, nous laissâmes donc la grande route à droite et primes, à gauche, un chemin qui côtoyait la mer; tout à coup les traces de ce sentier s'effacèrent; nous étions arrivés au rivage, et, bientôt resserrés entre des rochers à pic et la mer, nous n'avançâmes plus qu'à travers des brisants et des pierres. Il fallut aller un à un ; nos chevaux trébuchaient à chaque pas. Enfin la nuit, devenue fort obscure, n'était interrompue que par la lune, que d'épais nuages découvraient par moments, et, si j'étais sensible aux circonstances pittoresques de notre marche, je n'en avais pas moins l'impatience et l'inquiétude de rejoindre à temps ma division.
Bientôt mon jeune comte, que je badinais sur le chemin qu'il m'avait fait prendre, dut m'avouer que nous étions égarés. L'obscurité, ajoutait-il, l'avait empêché de voir le sentier que nous aurions dû prendre; mais il se faisait fort d'en trouver d'autres; nous perdrions bien plus de temps en rétrogradant qu'en continuant à suivre le rivage. Nous continuâmes donc à cheminer en dépit des récifs et de la mer; les vagues se brisaient autour de nous et, à chaque instant, battaient les jambes de nos chevaux; une mer un peu plus forte aurait rendu le passage tout à fait impraticable. D'impatience je marchais le premier; nous nous engouffrions de plus en plus, lorsqu'une espècede plage parut enfin s'offrir à ma vue. Le sol, qui s'éloignait de la mer, était encore couvert de roches, mais assez espacées pour qu'entre elles nos chevaux passent passer sans peine Machinalement j'avais pris le
trot comme pour sortir plus vite d'une situation vraiment pénible; soudain un cri d'alarme, aussitôt répété par plus de deux cents voix, s'éleva en avant de nous. La lune depuis assez longtemps voilée se découvrit à cet instant et éclaira une masse d'hommes armés, qui couraient sur nous en poussant de grands cris. Plus de doute, nous étions tombés au milieu d'une bande de brigands, et, dans l'impossibilité de fuir à cause de l'état du sol, nous nous trouvions à leur discrétion sans résistance possible.
Au moment de leur apparition, mes deux chasseurs s'étaient précipités à mes côtés ; ils avaient voulu mettre le sabre à la main: je m'étais opposé à cette démonstration inutile et leur avais ordonné l'immobilité. Je renonçais donc à tout espoir de salut, quand mon jeune compagnon, ayant lancé son cheval et nous ayant dépassés, se mit à crier de toutes ses forces : « Francesco! Francesco ! > Son accent, ce nom si hardiment articulé semblèrent suspendre la fureur de nos assaillants; bientôt ce Francesco, après avoir répondu : t Eccomi », accourut en s'écriant : < Ah! Signore. > Asa voix, mon jeune comte sauta à bas de cheval et, dès qu'il put distinguer ce Francesco, il s'élança vers lui, lui passa le bras autour de la taille et l'entraîna à quelques pas de nous. Je ne pus suivre leur entretien, et les mots : c Amico, Francesco», arrivèrent seuls jusqu'à moi; mais, après un colloque assez court et qui pourtant ne me parut pas l'être, ce Francesco s'avança vers ses gens, leur ordonna de s'éloigner, fut obéi par eux, appela un nommé Pietro, qui se présenta aussitôt, et lui ordonna de nous ramener à la route d'Udine. C'était sortir du tombeau. Cet homme, au reste, partit sans répliquer, sans proférer une parole; je marchai après lui, suivi de mes deux chasseurs; après eux venait le domestique du jeune comte, menant son