‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 45 sur 259 · GONDOLES ET GONDOLIERS · texte numérisé non relu

GONDOLES ET GONDOLIERS

répètent de petites glaces, et c'est ainsi que, isolés en quelque sorte du monde, nous étions mollement conduits et légèrement balancés sur une onde parfaitement calme, dans un silence troublé seulement par le bruit des rames et par les voix des gondoliers qui cherchent à s'éviter. J'ignore si en aucun lieu du monde on a rien inventé qui fût plus favorable à l'amour que ces téte-à-tôte, que rien ne pouvait interrompre et dont, par un seul signe fait aux gondoliers, on pouvait assurer toute la durée désirable. Qu'on suppose une jolie femme vêtue de blanc et ne pouvant manquer de ressortir sur les coussins noirs de tout l'éclat de sa jeunesse et de sa parure. Par malheur, je ne courais avec ma chère hôtesse le risque d'aucune de ces séductions; peut-être trouva-t-elle les preuves de ma droiture trop complètes; mais, pour ne l'avoir pas éprouvée, la volupté n'est pas de ces choses qu'on n'imagine.

Toujours est-il que les gondoles étaient à coup sûr une des curiosités principales de Venise. Intérieurement elles n'étaient pas toutes aussi cossues; mais extérieurement toutes se ressemblaient au point qu'il eût été impossible de distinguer celles des plus grandes personnes de celles qui, comme les fiacres, sont à la course et à l'heure. A l'époque que je rappelle, le peuple aurait assassiné quiconque eût attenté à ce signe de l'égalité (i), de sorte qu'il n'y avait, à la première vue, d'autre différence entre la gondole du pauvre et celle du riche, du seigneur et du plébéien, que la différence d'un à deux

(1) A une époque plus récente, pendant la dernière année qun Mme Malibran a passée en Italie, alors que partout et particulièremeot à Venise elle excita un fanatisme dont il n'y eut jamais d'exemple, elle osa concevoir et exécuter l'idée de faire draper sa gondole on rouge, et le peuple lui pardonna. Mais quel rapport reste-t-il entre le Vénitien tudesque d'aujourd'hui et les Vénitiens du temps de 1797?

gondoliers ; le luxe, en effet, consistait à n'avoir qu'un seul gondolier, mais un hercule capable de conduire aussi vite et plus vite que deux pouvaient le faire; de tels hommes se payaient fort cher, et c'est à leur taille, à leur allure particulière que se reconnaissaient les maîtres auxquels ils appartenaient; car toute livrée était interdite, la mise de tous les gondoliers devant être sans restriction la même.

Mme d'Alezze n'avait qu'un enfant, et cette enfant était une ûlle, à laquelle Burthe fit sa cour, non qu'il Taimàt, mais parce qu'il n'aurait pas demandé mieux que d'en épouser la fortune. Je ne sais ce que pendant un temps il n'aurait pas fait pour obtenir le consentement de la mère; toutefois de tels moyens eussent été sans effet sur le père. Il eut donc la velléité d'enlever la demoiselle et me persécutait pour l'aider dans l'exécution de son projet. Heureusement il échoua, et Mlle d'Alezze eut la possibilité de faire peu de temps après un mariage des plus sortables.

Peu de villes ont été bâties avec plus de luxe que Venise, puisque, comme le pont de Rialto, la plupart des palais sont en marbre; mais aucune n'est d'un aspect plus triste, attendu que ces palais, qui bordent d'étroits canaux, sont entièrement noircis par le temps, par l'humidité de la mer et les exhalaisons; il n'y a d'exception à cet égard que la place Saint-Marc, les monuments qui la terminent, et notamment l'église qui en porte le nom. Cette église, je l'avais vue et, si l'on veut, admirée, comme la voit et l'admire le commun des étrangers ; mais je dus le bonheur de la mieux connaître à un émigré français, dont je fis la connaissance chez Mme d'Alezze, et qui, depuis six ans, étudiait Venise et son histoire; il mit la plus grande obligeance à m'accompagner dans mes courses et à les rendre fructueuses.

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