‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 46 sur 259 · SUPERCHERIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

SUPERCHERIE POLITIQUE

Ce serait une trop longue digression après tant d'autres qae de rapporter ici tout ce que cet aimable et savant cicérone me fit découvrir de détails intéressants sur cette antique Venise, la ville de la terreur et de la volupté; nous allâmes visiter ce fameux Bucentoro que le doge montait pour épouser la mer, et ce canal Orfano dans lequel disparaissaient les victimes dont on ne pouvait que pressentir les tortures et la mort; mais je ne pus visiter ni ces plombs, ni ces cachots où se voient encore des ossements enchaînés. Je ne m'attarderai pas non plus à parler du patois vénitien, si doux, si caressant; de ces cara culia.., muso da basi... et tant d'autres expressions aussi gracieuses qu'intraduisibles. Je rentre donc à Padoue.

Un soir,Solignac me fit appeler et me demanda de lui avoir de suite le nom et l'adresse du premier imprimeur de la ville, et, lorsque je lui apportai cette adresse : f Allez chez cet homme, me dit-il, et sans désemparer faites réimprimer ce Moniteur en substituant à tel passage ce qui se trouve écrit sur cette feuille. Cela fait, vous ferez tirer quatre cents exemplaires, et vous me les remettrez tous avant le jour. Mais que personne au monde ne soit instruit de cette réimpression, et que les épreuves, les feuilles de rebut et cette feuille écrite soient brûlées par vous (1). »

L'ordre de cette tricherie venait du grand quartier général de l'armée et précéda de quelque temps le 18 fructidor. Il s'agissait de préparer Tarmée d'Italie à cette révolution (2), mais je ne me rappelle ni dans quel

(1) ■ Es-tu bon, me dit Burthe quand il sut cette anecdote, de ne pas avoir gardé un de ces Moniteur pour toi t »

(2) Le Directoire, menacé par la conlre-révoluUon toute-puissante, prévoyait un coup d'État tramé parmi les membres des Anciens et surtout des Cinq-cents ; aucune troupe ne devait franchir un rayon de onze lieues autour de Paris, rayon dit constitu-

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sens, ni de quelle manière. Ainsi non seulement le secret, mais encore la promptitude étaient nécessaires; toutefois faire sans préparation travailler des Italiens la nuit, leur faire imprimer du français, et en quelques heures tout un Moniteurj n'était pas chose facile. Le papier, d'ailleurs, avait besoin d'être trouvé, humecté, préparé. Je n'y perdis certes un moment; pourtant il y eut deux heures de retard; avec tout autre il y aurait eu davantage. Solignac refusa de le croire ou voulut avoir l'air de ne pas le croire, peut-être pour pouvoir au besoin en faire retomber la responsabilité sur un autre que sur lui. Il s'obstina même à ce que je convinsse qu'il y avait de ma faute. J'affirmai le contraire; il se fâcha, n^obtint rien, et, pour ne pas concéder qu'il avait tort, si toutefois ce n'était par précaution et par calcul, il me mit aux arrêts pour huit jours. Informé de ce fait,Burthe courut chez Solignac, puis vint me dire : « Il sait qu'il a tort, mais il ne veut pas compromettre l'autorité de son grade; ainsi un mot, et les arrêts sont levés. — Pas une lettre, lui dis-je ; je ne contracte pas une obligation pour une injustice, et je reste aux arrêts. >

Mon hôte raconta ma consigne dans la ville, et toute la haute société de Padoue voulut me voir. Depuis midi ma maison ne désemplissait pas; ma porte était constamment garnie de voitures; j'étais visité par des dames de tout âge, notamment par les comtesses Polcastro, Dotto et Battaglia; pour ce qui est de cette

Uonnel ; mais, pour se protéger, le Directoire fit détacher de rarmée de Sambrc-et-Meuse un corps qui, daus la uuit du 17 au 18 fructidor, vïDt entourer les Tuileries, fort de douze mille hommes et de quarante canons. La contre-révolution était vaincue. Dans ce conflit, les armées avaient pris le parti du Directoire; celle d'Italie notamment, excitée par des manœuvres dont Paul ThiébauU rapporte un exemple, avait, d'après un ordre du jour du général Bonaparte, j uré sur ses drapeaux de faire une guerre implacable aux ennemis de la République et de la Constitution. {Éd.)

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