‹ Mémoires du général Bon ThiébaultChapitre 47 sur 259 · AUX ARRÊTS · texte numérisé non relu

AUX ARRÊTS

dernière, je ne comprendrai jamais comment je ne lui ai demandé aucun dédommagement d'un empoisonnement que je lui devais, et dont elle gémissait si gracieusement d'avoir été la cause. Quoi qu'il en soit, l'empressement dépassa ce que jaurais cru possible; mais j'étais, à Padoae, le seul ofHcier français que la société reçût.

Cependant, si tant d'amis s'efforcèrent de diminuer les ennuis de mon espèce de captivité, ce ne fut pas une raison de ne pas en utiliser la retraite forcée, et c'est pendant leur durée que je rédigeai mon Manuel des adjuiatUs générauXj ouvrage que je ruminais depuis l'armée du Rhin, que, sans cette occasion, je n'aurais peut-être jamais écrit, et qui en Europe est devenu classique (1).

Ce ne fut pas la seule avanie que je reçus de Solignac. U est des gens que l'on gourmande parce qu'ils ne s'occupent pas assez de leurs devoirs; je fus querellé parce que je m'en occupais trop. Ainsi que je crois déjà l'avoir dit, toute négligence, tout retard en ce qui tient au service m'ont toujours révolté; moi le maître, je ne crois pas m'étre jamais couché, laissant une affaire en souffrance; or comment n'y en eût-il pas eu sans cesse à notre état-major avec Burthe, sans souci, incapable d'assiduité et de travail, et ne paraissant aux bureaux que pour dire qu'il avait affaire ailleurs; Rouvelet sachant à peine écrire (2); Fabvre qui n'était bon qu'à tenir un

(1) Les ouvrages techniques de Paul Thiébault sont encore estimés de notre temps et, parmi les spécialistes militaires, assurent à leur auteur un bon renom. (Éd.)

(2) Puisque j'ai eu Toccasion de nommer encore Rouvelet, je vais rapporter un traitde nature à le faire apprécier : Un matin qu'il partait pour la chasse, il rencontra sous le vestibule de la maison de Solignac, à qui il avait eu à parler, un Italien conduit par une servante. « Qui es-tu? lui dit Rouvelet. — Chirurgien. — Que viens-tu faire ici? — Saigner quelqu'un.-^ Aht tu sais saigner? — Oui, monsieur. — En ce cas, saigne-moi. — Mais, monsieur, je ne pais saigner que par l'ordre des médecins. — Ah t tu raisonnes...»

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registre; Solignac enfin, plein de moyens et d'activité, à qui quelques heures suffisaient pour qu'il fît la besogne de toute une journée, mais chez qui ces rages étaient rares, et seulement lorsqu'il n'y avait plus moyen de les reculer? Les trois quarts du travail de notre état-major étaient donc expédiés par moi, et, mon zèle faisant la critique des autres, on ne m'en savait aucun gré. Un jour, entre autres, que, seul à Padoue (Burthe et Solignac étaient allés à Venise), j'avais trouvé le bureau encombré et plusieurs lettres du général Berthier attendant réponse, je mis tout au courant. De retour, Solignac se prit très fort de colère, prétendant que je cherchais à me recommander à ses dépens. Mal récompensé de mon amour de l'ordre, je ne fus pas content.

J'étais un soir jouant du violon dans ma chambre, lorsque Burthe arriva hors de lui. Il venait d'avoir au café, où je n'allais jamais, où il était toujours dans les villes où n'existait pas de maison de jeu, une querelle avec le colonel Dupuy, de la 32* demi-brigade, et avec un chef de bataillon Dumoulin de qui il venait de recevoir un soufflet. Les cartels étaient donnés; aucun accommodement ne paraissait possible; il fut donc convenu que nous ne parlerions de ces affaires à personne, et que nous irions seuls sur le terrain. Burthe et moi, nous y étions à six heures sonnant; au bout de cinq

Et le mettant en joue avec son fusil armé, il ajouta : « Saigne-moi, ou je te tue. » Ce chirurgien eut beau se débattre, il fallut qu'il prit sa lancette et sa bande, pendant que la servante apportait un verre; il saigna ce fou, qui pondant le colloque avait ôtéson habit, relevé la manche gauche de sa chemise, et prétendit rester debout Lorsque le verre que Rouvelet tenait de sa main droite fut plein, il dit : « Assez », et, dés que sa saignée fut bandée, il avala ce que le verre contenait de son sang, il jeta le verre vide contre la muraille, remit son habit, sauta sur son cheval, partit en riant et au grand galop, sur un pavé à se rompre le cou; puis il chassa toute la journée par une chaleur de trente degrés.

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