M. ET M"* GASSICOURT
Eugénie (1) était femme, Eugénie était mère; Ce dernier titre était sacré.
Et je rougis qu'un amour égaré En profanât le caractère,
ces relations donc avaient été renouées et Mme Gassicourt entièrement délaissée, lorsqu'elle méritaitle moins de l'être. La jalousie provoquant les soupçons, elle avait fait suivre son mari et découvert qu'il était infidèle.
Mais au tort de cet abandon Gassicourt en avait joint an autre. Parmi les condamnés de vendémiaire se trouvait un comte de Langeac, qui, réfugié dans le Berry comme Gassicourt, ne tarda pas à se lier avec lui. Rentrés ensemble à Paris, Gassicourt de suite l'avait présenté à sa femme., et de plus l'avait admis à une sorte d'intimité. Mais, comme lui-même ne restait presque plus à la maison, les visites de ce Langeac devenaient autant de tète-à-tête avec Mme Gassicourt, et quand on a vingt ans, des agréments, de la fortune, des sentiments refoulés et des droits méconnus... Ai-je besoin d'en dire davantage? Les poursuites implacables que son mari exerça contre elle, et le procès si retentissant qui termina par un divorce ce désacord conjugal, ont suffisamment rendu publiques des révélations qui n'en seraie^nt plus.
Quoi qu'il en soit, on doit concevoir aisément que dans ces conditions je revis avec moins de plaisir Gassicourt; mais au nombre de ses cousines se trouvait une des plus jolies créatures que je me rappelle. Cette demoiselle Cadet, mariée en 1792, je crois, à un nommé Lemaire, n'avait pas tardé à divorcer avec un homme sans distinction et sans esprit. En 1793, je ne sais par quel concours de circonstances et moins encore par quels moyens, elle fit la connaissance du vieux comte de
(i) Née de La Balme.
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Itf ontalembert, auteur de la Fortification perpendiculaire. Le fait est que, arrêté peu après, elle le sauva de la guillotine, et que, en 1794 ou 1793, il ou elle l'épousa. C'est sous ce nom de Mme de Montalembert que je la retrouvai dans les salons de Barras, chez lequel j'allai deux ou trois fois comme chez mon général en chef du 13 vendémiaire. Je ne pouvais imaginer que ce fût elle ; tout en riant de ma surprise, elle me signifia qu'il fallait que je vinsse le lendemain déjeuner avec elle. Le déjeuner fut un tête-à-tête, durant lequel elle me confondit par son assurance, son entente des choses et des affaires. J'étais étourdi par la manière cavalière dont j'entendais causer, sur les personnages les plus puissants, cette créature charmante, à qui, pour me servir d'une des expressions de M. de Talleyrand, je n'avais auparavant connu d'autre esprit que celui d'une rose. Tout à coup elle me demanda : « Avez-vous vu Schérer? »
Non, je n'avais pas vu Schérer, alors ministre de la guerre, et même je n'étais pas pressé de me rappeler à son souvenir. La manière dont Burthe et moi nous avions quitté l'Italie ressemblait tellement à une désertion, que j'avais songé à me mettre en règle, et j'avais proGté de ma première visite au général Masséna pour lui demander une autorisation qu'il eut la bonté de dater de Padoue; mais cette pièce de complaisance ne justifiait que ce qu'on voudrait ne pas incriminer. Je répondis donc que je n'avais pas vu Schérer, que je craignais même d'avoir maille à partir avec lui, et je contai notre désobéissance. < Quel enfantillage! > reprit cette délicieuse Montalembert, et en un instant elle eut broché un billet, qu'elle me remit bien cacheté en me disant : < Portez-le demain matin. — Mais ce n'est pas jour d'audience! — Raison de plus. Seulement, soyez-y à neuf heures précises et faites-vous annoncer de ma part.